Sanguines
Chapitre II
Ce que je vous raconte, mes enfants, s’est passé la dernière année de la cent septième Olympiade, l’année même où Platon mourut: il y a bien cinquante ans de cela.
J’étais alors dans Halicarnasse et je venais d’achever ma part de labeur au tombeau de Mausole le Chevelu: part ingrate s’il en fut jamais. Scopas qui nous dirigeait avait trouvé bon de décorer tout seul la façade orientale du monument, c’est-à-dire qu’à l’heure du matin où se font les sacrifices, les marbres de notre maître resplendissaient en pleine lumière, et, vraiment, on ne voyait qu’eux. A son camarade Timothée, il avait attribué la face latérale sud, un peu moins intéressante et deux fois plus étendue. Leokharès s’était chargé du fronton occidental; quant à moi, j’avais pris ce dont personne ne voulait, le côté nord, travail énorme et perpétuellement dans l’ombre. Pendant cinq ans, je sculptai ainsi des Victoires et des Amazones qui vivaient au soleil comme des femmes, mais chaque fois qu’il me fallait en fixer une pour toujours dans la zone obscure du mausolée, il me semblait la voir mourir, et je pleurais, mes petits enfants.
Enfin, ma tâche vint à son terme. Je me préoccupai de rentrer en Attique. Cette année-là, comme aujourd’hui, la mer Egée était peu sûre. Guerre partout. Haines de ville à ville. Athènes, d’ailleurs, était vaincue. Le jour où je voulus partir, je ne trouvai pas d’armateur qui se souciât d’aller au Pirée. Les Cariens, en bons négociants, se retournaient vers le vainqueur, et dès que la prise d’Olynthe eut fait tomber Khalkis dans les mains du Macédonien, tous les marchands d’Halicarnasse gonflèrent leurs voiles vers l’Eubée pour y vendre des robes de Cos avec des courtisanes de Cnide.
Moi aussi, je partis pour Khalkis. L’Euripe, me disais-je, n’est pas large, et d’Aulis, par Tanagre et la route d’Akharnées, j’aurai bientôt gagné Athènes. Ce voyage sur mer fut désagréable; on me traita fort mal dans mon coin, où pourtant je tenais peu de place. Mon nom alors n’avait pas le même son qu’aujourd’hui sans doute, et le Mausolée était trop neuf pour mériter qu’on l’estimât. Les autres passagers se contentaient de savoir que j’étais citoyen d’Athènes, et cela suffisait bien pour qu’ils se moquassent, puisque Athènes était malheureuse.
Un matin, le soleil avait déjà passé les cimes des hauteurs orientales, lorsque nous abordâmes à Khalkis au milieu d’une foule immense. Je m’y perdis avec plaisir.
En interrogeant quelqu’un, j’appris qu’il y avait hors des portes un extraordinaire marché. Philippe, à la chute d’Olynthe, après avoir rasé la ville, avait emmené en esclavage la population tout entière: environ quatre-vingt mille têtes. La vente avait lieu depuis deux jours. On comptait qu’elle durerait trois mois.
Aussi la ville regorgeait-elle d’étrangers, d’acheteurs et de curieux. Mon interlocuteur, qui était marchand de vins, ne se plaignait pas de cette cohue; mais il me confia que son voisin, lequel vendait à l’ordinaire des esclaves cotés fort cher, s’était ruiné du jour au lendemain, tant la baisse avait été prompte. J’entends encore le tavernier me dire avec de grands gestes:
—Enfin, un Thrace de vingt ans, on sait ce que cela vaut, par les dieux! Quand on en achetait douze pour cultiver une plaine, on comptait bien douze sacs d’or frappés à la chouette! Eh bien! va, va marquer les prix; le cours est tombé à cinquante drachmes. Juge par là des autres! Jamais cela ne s’est vu! Il y a trois mille vierges au marché: on les écoule à vingt-cinq drachmes; ne crois pas que je parle au hasard: vingt-deux, vingt-cinq, vingt-huit drachmes lorsqu’elles ont la peau très blanche. Ah! Philippe est un grand roi!
Cet homme me dégoûtait. Je me séparai de lui, et je suivis la multitude jusqu’au delà des portes ouvertes, dans la vaste prairie en pente où les Olynthiens étaient parqués.
A grand’peine je me frayais un chemin entre les groupes en mouvement, et je ne savais plus dans quel sens diriger une marche si contrariée, lorsque je vis passer devant moi un cortège extravagant et majestueux devant lequel la foule s’écartait.
Six esclaves sarmates s’avançaient deux par deux, chacun portant une charge d’or et des coutelas à la ceinture. Derrière eux, un négrillon tenait horizontalement comme une patère à libations, une longue crosse de cèdre rose serrée par un lacet d’or: la canne auguste du Maître. Enfin, gigantesque et pesant, couronné de fleurs, la barbe imprégnée de parfums, soutenu par les deux épaules aux cous de deux jolies filles, enveloppé dans une robe de pourpre dont la surface était énorme et repoussant les herbes avec ses larges pieds, je vis Parrhasios lui-même, semblable au Bakkhos indien, et ses yeux s’abaissèrent sur moi.
—Si tu n’es pas Bryaxis, me dit-il en fronçant le sourcil, comment te permets-tu de prendre son visage?
—Et toi, si tu n’es pas le fils de Sémélé, qui t’a donné ces vastes boucles, cette stature dionysiaque et cette robe de pourpre tissée par les Grâces de Naxos?
Il sourit. Sans même dégager son bras du soutien charmant qui l’élargissait, il me tendit comme un plat d’or par-dessus une courtisane, sa grande main chargée d’anneaux, et serra la mienne sur un sein découvert.
—Khariklo, dit-il à la jeune fille de droite, prends mon ami d’un bras qui lui soit doux, et continuons notre promenade. Bientôt le soleil serait trop ardent pour que ton fard n’en souffrît point.
Nous repartîmes donc tous enlacés. Parrhasios imprimait à la marche un balancement vaste et scandé, pompeux comme un hexamètre où le petit pas des femmes eût battu le dactyle.
En trois mots, il s’enquit de mes œuvres et de ma vie. A chacune de mes réponses, il disait vivement: «C’est parfait», afin de couper court aux explications. Puis il se mit à parler de lui.
—Comprends bien que je t’ai pris sous ma protection, disait-il, car pas un citoyen d’Athènes, hors moi seul, n’est en sûreté chez le Macédonien, et si le moindre différend t’avait conduit devant la justice, je n’aurais pas donné deux oboles, ce matin, de ton indépendance. Désormais, te voilà tranquille.
—Je ne suis pas, répondis-je, d’un naturel tremblant; mais je ne doute guère qu’ici même et si tu donnais ton nom…
—C’est fait, déclara-t-il. Je me suis annoncé. Lorsque Philippe a su que je lui faisais l’honneur de visiter sa nouvelle ville où il n’installe que des goujats, il a dépêché sur ma route à dix stades du pont de l’Euripe un officier de son palais. Cet homme m’apportait des présents royaux, entre autres six colosses du Nord et les deux belles filles que tu vois: la force pour m’ouvrir la marche, la grâce pour fleurir ma personne.
—Des Macédoniennes? demandai-je.
—Macédoniennes de Rhodes! firent-elles en éclatant de rire.
Et Parrhasios, d’un geste généreux, conclut:
—Elles seront dans ton lit ce soir. Moi, j’en ai laissé d’autres avec mes bagages; mais tu peux être seul, ami: accepte ces roses de ma main. Leur jeune peau doit être éclatante sur un tapis de pourpre sombre.
Nous approchions du grand marché. Il s’arrêta, et, me regardant:
—Au fait, tu ne me demandes pas ce que je viens chercher ici!
—Je n’osais.
—Le devines-tu?
—Non certes. Je ne pense pas que tu veuilles un esclave, puisque Philippe te donne les siens. Ni une femme, puisque celles-ci…
—Je suis venu d’Athènes à Khalkis pour trouver un modèle, mon petit. Te voilà tout surpris. Je m’y attendais bien.
—Un modèle? Il n’y en a donc plus entre l’Académie et le Pirée?
—Environ quatre cent quarante mille, pour moi, dit Parrhasios orgueilleusement; la population de l’Attique. Et cependant je cherche un modèle au marché des Olynthiens. Voici pourquoi. Tu vas comprendre.
Il se redressa:
—Je fais, dit-il, un Prométhée.
En prononçant un pareil nom, il resta la bouche ouverte et toute l’horreur de son sujet passa dans le pli de ses sourcils.
—Des Prométhées, tu le sais, il y en a sous tous les portiques. Timagoras en a vendu un. Apollodore en a tenté un autre. Zeuxis a cru pouvoir… mais pourquoi rappeler tant de piteuse peinture? On n’a jamais fait de Prométhée.
—Je le crois, répondis-je.
—On a représenté des paysans nus attachés sur des rochers de bois et le visage tordu par je ne sais quelle grimace qui trahit un mal de dents; mais Prométhée Forgeron du Feu, Prométhée Créateur de l’Homme et sa lutte avec l’Aigle-Dieu entre le Caucase et la Foudre, ah! non! Bryaxis! on n’a pas fait cela. Ce Prométhée grandiose, je le vois comme ta face, et je veux en clouer l’image à la muraille du Parthénon.
Disant cela, il quitta l’appui de ses deux femmes, prit sa canne d’or au petit porteur et traça de grands gestes dans l’air.
—Depuis deux mois j’y travaillais, j’avais trouvé des rochers superbes dans les domaines de Kratès au promontoire d’Astypalée. Toutes mes études étaient finies. Le fond de mon paysage: prêt. La ligne de la figure: en place. Et tout à coup me voici barré: je ne peux pas trouver une tête. Oh! s’il s’agissait d’un Hermès, d’un Apollon ou d’un Pan, tous les citoyens d’Athènes seraient fiers de poser chez moi; mais prendre pour modèle un homme dont le génie resplendisse sur le visage et ligoter cet homme par les pieds, par les poings, sur la charpente d’un praticable, tu le vois bien, ce n’est pas possible. On ne peut disloquer ainsi que les membres d’un esclave. Et ces gens ont des têtes de brutes! Ce sont des Encelades, des Typhons; ce ne sont pas des Prométhées. Pourquoi? parce que nous manquons d’esclaves qui aient été de libres Hellènes. Eh bien! Philippe nous en apporte; je suis venu les prendre où il les vend.
Je frémis.
—Un Olynthien? dis-je. Un allié vaincu? Mais où comptes-tu faire ce tableau?
—A Athènes!
—Sur le sol d’Athènes ton esclave sera libre.
—Il sera selon ma volonté.
—Mais alors, si tu le traites en captif, n’as-tu pas peur que les lois…?
—Les lois? dit Parrhasios avec un sourire. Les lois sont dans ma main comme les plis de ce manteau, que je jette derrière mon épaule.
Et d’un mouvement magnifique, il s’enveloppa de pourpre et de soleil.