Sanguines
De Madame Esquollier
I
Lorsqu’en sortant de l’Opéra, suivie de sa jeune sœur Armande, Mme Esquollier se fut assise dans son coupé automobile:
—Eh bien? dit-elle. Ton impression?
—D’abord; physiquement, il est délicieux!
—Bon. Inutile de continuer. Tu es prise, ma chérie. Embrasse-moi. C’est conclu.
Elles s’enlacèrent avec tendresse, mais Armande protesta:
—Non, non, tu vas trop vite, Madeleine. Qu’importe qu’il me plaise? Je lui ai déplu. Il a passé une heure à me faire des critiques, et moi, comme une sotte, à les mériter.
—Qu’est-ce que cela veut dire?
—J’ai une trop jolie robe, paraît-il. Ce n’est pas une robe de jeune fille, c’est une robe d’actrice.
—Quel petit insolent!
—Ce n’est pas tout, ma chère. Il a trouvé singulier qu’on me mène à l’Opéra un jour de ballet. Son père et sa mère ont été présentés (de loin) un soir où l’on jouait Zampa et les Rendez-vous bourgeois, pièces convenables, à son avis. J’ai eu le malheur de lui dire que Zampa était une histoire de viols, et il m’a regardé d’un air suffoqué. Je lui ai dit aussi que les Rendez-vous bourgeois apprenaient aux jeunes filles comment on introduit un monsieur dans sa chambre, et il est devenu tout pâle.
—Mais aussi pourquoi…
—Je ne sais pas. J’étais énervée jusqu’au bout des ongles. Il m’aimait, je le sentais bien. Alors je prenais plaisir à le scandaliser pour qu’il m’aime encore avec mes défauts… Mais je crois que j’ai été trop loin.
—Qu’est-ce que tu as pu lui dire?
—Je lui ai montré dans un coin de la scène les deux petites Italiennes dont tu m’avais parlé l’autre jour et je lui ai confié…
—Que c’était un ménage?
—Oui.
—Ça, par exemple, c’est une gaffe.
—N’est-ce pas? soupira la jeune fille.
—Et qu’est-ce qu’il a répondu?
—Il m’a demandé avec qui.
Madeleine éclata de rire entre ses gants, et conclut, sans égards pour les sentiments de sa sœur:
—Mon enfant, ce garçon est une perle. Je ne te laisserai pas manquer un pareil mari. Tu l’épouseras. Il est précieux.
Puis, sans transition:
—Ah ça! dit-elle, mais nous roulons depuis vingt minutes. Quel chemin suivons-nous donc?
Armande effaça la buée qui embrumait la vitre, et dit:
—Je ne vois rien… Il fait noir…
—Comment, il fait noir? dans les Champs-Elysées?
A son tour elle se pencha, prolongea son regard dans les ténèbres et aperçut vaguement le sol gris d’une route qui n’était pas bordée de maisons.
—Je… balbutia-t-elle… je ne sais pas où nous sommes… Ce n’est plus Paris… Alexandre est fou… Arrêtons-le…
Vivement elle toucha le bouton de la sonnette.
Mais à peine les notes claires du timbre avaient-elles tinté dans le silence, on entendit près du siège un double déclic rapide, et l’automobile fonça en avant, avec un vrombissement de coléoptère, au maximum de la vitesse.