Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 5 sur 55

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Sanguines

Chapitre V

Je restai un mois entier occupé dans Athènes à des affaires personnelles, qui ne me permettaient pas de retourner chez Parrhasios.

Athènes était vraiment en deuil depuis la chute des Olynthiens. Le marché de Khalkis, la vente d’un peuple allié,—ce scandale et cet affront aux portes mêmes de l’Attique,—était le sujet de tous les discours, le songe de tous les silences.

Contre Philippe, on ne pouvait rien. Kratès ne voulait pas la guerre, et Démosthéne lui-même ne la demandait plus. Mais Eschine, en revenant du Péloponèse, avait rencontré sur sa route des troupeaux d’Olynthiens conduits comme des bêtes, et il lui avait suffi de raconter ce passage d’esclaves, pour soulever à sa voix l’indignation du peuple contre les cités coupables.

Un jour, ce fut pis encore: on apprit que dans la ville même, un citoyen traitait en femme captive une malheureuse Olynthienne. L’homme fut arrêté, jugé, condamné à mort sur-le-champ.

Alarmé, je vis Parrhasios menacé d’un sort semblable et laissant là toute affaire, je descendis jusqu’à son palais, afin de l’avertir s’il en était temps.

Portes et rideaux étaient fermés lorsque je parvins à son mur. L’esclave ne voulait pas me laisser franchir le seuil. Il me fallut insister, montrer mon angoisse, affirmer qu’il y allait de la vie de son maître. Je passai enfin, et suivant en courant la grande galerie vide, je soulevai la portière.

 

Je n’oublierai jamais le regard lent et grave que me jeta Parrhasios lorsqu’il me vit entrer. Il peignait debout, gigantesque devant un panneau de bois noir qui était presque de sa taille. Le ciel vaguement orageux donnait à sa haute stature une apparence extra-humaine. La sérénité de son visage était telle, que les traits n’y paraissaient plus: les rides mêmes s’étaient effacées, ainsi qu’il arrive aux cadavres des grands vieillards couchés dans la paix des morts.

Il ne me parla point. Il ne me regarda plus. La tige chaude entre les doigts, il portait les larmes de cire entre la boîte et le panneau droit, d’une main aussi sûre et aussi tranquille que s’il avait créé le monde avec des gouttes de couleur.

C’est alors que, suivant son œil fixé tour à tour sur son œuvre et sur un point de la vaste salle, j’aperçus, tumultueux et nu, écartelé des quatre membres à la croupe d’une roche véritable, Nicostrate qui tirait, couvert de tous ses muscles, sur quatre cordes retordues.

Longtemps, je restai immobile, retenant mon souffle, ne sachant plus ce que j’étais venu faire et dire. Mon cerveau nageait tout entier dans les merveilles de la vue. Mes autres sens ne me parlaient plus et j’avais moins de pensée qu’on n’en a en songe.

 

*

 

Tout à coup, Parrhasios prononça un mot… Du moins, il me sembla l’entendre.

Et ce mot, c’était:

—Crie!

Et sa voix était calme comme son geste et son front.

—Crie! répéta Parrhasios.

Nicostrate poussa violemment un éclat de rire forcé qui remua la salle. Et il dit qu’il ne crierait point! qu’il était maître de son visage! qu’on n’attacherait pas ses traits, comme ses membres, avec des câbles à la roche! qu’il empêcherait bien ce tableau de se faire! puis il vomit l’écume de sa rage avec des éclats d’injures.

La face de Parrhasios ne s’altéra pas d’une ligne. Il posa le cautère qu’il tenait à la main, en prit lentement un autre qui chauffait à blanc dans le fourneau voisin, et, mesurant la place exacte où le vautour de son tableau fouillait le foie de Prométhée, il dit à un esclave sarmate:

—Tiens. A droite. Sous la dernière côte. Touche légèrement, sans pénétrer.

Nicostrate vit cet homme s’avancer jusqu’à lui. Il gardait un sourire très pâle et la chair grésilla sans qu’il eût dit un mot.

Mais, bientôt, ses yeux défaillirent. Une sueur atroce coula de ses tempes. Il se mit à hurler d’abord, puis à gémir d’une voix secouée comme un sanglot de petit enfant.

Parrhasios, impassible, observait son visage.

 

*

 

Combien de temps ceci dura-t-il? Je ne sais plus. Jusqu’au soir, je pense. Je ne sais pas davantage à quelle heure j’eus la force de me traîner hors de cette salle, car je défaillais de la tête aux pieds. Au moment où je passais la porte, j’entendis un silence soudain, puis une voix dans l’éloignement:

—L’imbécile! criait Parrhasios. Il est mort un instant trop tôt!

 

*

 

Lorsqu’on sut le lendemain dans Athènes, comment Parrhasios avait accompli le «Prométhée enchaîné» qu’il destinait au Parthénon, il n’y eut dans toute la ville qu’un seul cri d’horreur.

Le peuple se porta en foule sur la route du Cyclobore et vint assaillir la maison du peintre, dont les portes étaient fermées.

—Un Olynthien! Un homme libre! Un vaincu du Macédonien!

—Le poison pour son meurtrier!

Je me mêlai à cette foule hostile, non pas pour sauver mon ami, car moi aussi je pensais alors qu’il méritait tous les supplices, et les hurlements de Nicostrate grondaient toujours dans mes oreilles. Mais j’allai, suivant la cohue, poussé par le mouvement du peuple, et je parvins avec le troupeau sous les murailles assiégées.

La foule cria longtemps. La maison semblait morte. Pas un esclave sur le seuil. Pas une voix derrière les rideaux qui pendaient entre les colonnes, immobiles et refermés.

Enfin Parrhasios lui-même, entre deux rideaux qui s’ouvrirent, apparut au premier étage, les bras croisés dans sa robe royale et le front toujours ceint de la bandelette sacrée.

Une tempête de cris monta jusqu’à lui:

—Assassin! Barbare! Allié de Philippe! criait la foule. Où est-il, cet Olynthien? Nous lui ferons des funérailles comme à un général vainqueur. Et le poison pour toi! le poison pour toi!

 

Parrhasios laissa cette colère se déchaîner et se ralentir. Puis, saisissant à ses pieds, par les deux côtés du panneau, le «Prométhée» qu’il venait de peindre, il le souleva lentement et comme religieusement, d’abord au-dessus de la balustrade, puis au-dessus même de son front, si bien qu’il fut caché par lui, et l’Œuvre apparut à la place de l’Homme.

 

Une brusque secousse ébranla cette foule qui s’approcha encore. Un prodige lui apparaissait: le tableau de la douleur humaine et de l’éternelle défaite par la souffrance et par la mort, palpitait au-dessus de ses têtes. Devant ses innombrables yeux, le sommet de la grandeur tragique se découvrait là pour la première fois. Elle frémit. Quelques hommes pleurèrent. Un silence de temple se répandit jusqu’aux dernières bouches de la multitude, et comme des huées essayaient de renaître, une acclamation tonnante les étouffa dans le bruit de la Gloire.

Le Caire, 1901.