Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 47 sur 55

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Sanguines

Chapitre II

La secousse rejeta en arrière les deux sœurs qui, d’une seule voix, gémirent:

—Ah! mon Dieu!

Madeleine baissa la tête et, par la glace d’avant, regarda vers le siège:

—Mon Dieu! dit-elle encore. Ce n’est pas Alexandre…

—Tu dis?

—Nous sommes enlevées… Ce n’est pas Alexandre qui conduit.

—Je vais sauter…

—Armande, tu es folle!… nous faisons du quarante; tu sauterais à la mort!

Si elles n’avaient été ensemble, chacune d’elles eût pourtant sauté; mais par un sentiment analogue à celui que nous éprouvons au bord d’un gouffre lorsque le péril de nos compagnons nous donne plus de vertige que notre danger, Armande et Madeleine pensèrent en même temps: «_Moi_, je pourrais sauter, mais elle se tuerait.»

Leurs mains qui tremblaient se cherchèrent, se prirent et se maintinrent serrées sur le cuir des coussins.

La vitesse du coupé restait excessive. Au passage d’un petit caniveau, un choc brusque plaqua les ressorts, souleva deux roues qui tourbillonnèrent à vide, et tout fléchit, rebondit, frissonna pendant une courte minute; puis la course reprit, unie et rapide, comme une rivière qui file par delà le brisant.

Immobiles au fond de la voiture, les deux sœurs, froides d’épouvante, s’étaient tues. Madeleine, en femme qui a tout connu de la vie et des hommes, songeait:

—Si ce n’était que cela! S’ils ne nous tuaient point!

Armande ne s’attachait même pas au pis aller de cette espérance. Elle n’était pas assez ingénue pour ignorer rien de ce qui l’attendait, et la pauvre petite devenait folle d’horreur. Hélas! elle s’était fait de son premier amour futur une idée si lyrique et si précise à la fois! elle avait rêvé tant de nuits à ce qu’elle entendait qu’il fût pour rester digne de sa petite âme orgueilleuse et sentimentale! tant de nuits elle s’était juré de ménager au moins celui-là, quitte à faire mépris des autres! déjà elle l’entrevoyait dans la brume blanche d’un songe heureux à la veille de ses fiançailles, et tout allait sombrer au fond de cette aventure…

—Ah! cria-t-elle tout à coup, Madeleine! j’aime mieux sauter… c’est une meilleure fin…

Mais au même instant l’automobile s’arrêta presque, tourna, franchit un porche, parcourut une grande cour déserte et stoppa devant un perron.

Madeleine murmura:

—Il est trop tard, ma petite.

 

Un homme d’une quarantaine d’années, chauve, élégant et obséquieux venait d’ouvrir la portière, et saluait.

Armande poussa un cri:

—Monsieur, tuez-moi! tuez-moi!—et naïvement elle ajouta:—Mais ne m’approchez point!

—Mademoiselle, fit l’inconnu, je ne vous approcherai en aucune façon, mais veuillez me suivre, le temps presse. Il est inutile de crier: la maison est seule au milieu des bois.

Madeleine descendit la première. Armande suivit, mais si défaillante qu’elle manqua le marchepied. On la soutint. Un léger clair de lune qui venait d’apparaître argenta les sorties de bal, les deux profils livides, les cheveux très coiffés. Elles entrèrent, par le perron.

Toute la maison était éclairée. L’inconnu, précédant ses victimes, traversa un vestibule dallé, deux salons et une petite pièce. Il chemina dans un corridor qui paraissait faire tout le tour du château et qui déroutait les orientations. Enfin il ouvrit une dernière porte, fit passer devant lui les deux jeunes femmes et les enferma sans les accompagner.

Dans la pièce où elles pénétrèrent, une vieille personne était debout, qui salua, elle aussi, tout de noir vêtue.

—Madame… Mademoiselle…

Puis, sans autre préambule, sa voix sèche articula:

—Veuillez me permettre de vous déshabiller.

—De nous… de nous… bégaya Madeleine.

Elle n’acheva pas. La vieille dame avait déjà décroché la boucle du manteau, retiré les épingles de la ceinture et fait glisser la jupe autour du premier jupon. Avec la même dextérité ses doigts minces firent sauter les agrafes du corsage et les épaulettes filèrent le long des faibles bras poudrés.

—Vous aussi, mademoiselle, reprit la même voix sèche.

Déjà pâle, Armande blêmit. Elle jeta un regard désespéré vers sa sœur qui venait de se jeter sur un canapé, secouée des pieds à la tête par une convulsion nerveuse. Sans défense, ni force, ni courage elle s’abandonna comme une morte aux mains qui la dépouillaient. La vieille dame prit les deux robes sur son bras gauche, sortit vivement et, par derrière, referma la porte à clef.

 

La jeune fille était restée debout. Elle tomba sur les genoux devant un fauteuil, sanglotante, et se mit à prier. Elle priait presque à voix haute en pleurant dans ses mains jointes, avec une ferveur épouvantée, balbutiante et lamentable. Elle invoqua les trois saints qui l’avaient toujours protégée, promit à l’un des cierges, à l’autre des aumônes, au troisième un vase d’autel acheté chez un bon orfèvre. Elle jura de faire une neuvaine, d’observer le jeûne pendant le carême sans réclamer aucune dispense, et fit vœu, si elle se mariait, de ne pas tromper son mari pendant toute la première année, jusqu’au trois cent soixante-cinquième jour, quelles que fussent les circonstances…

 

Le temps passait. La pendule de la chambre sonna quatre heures du matin.

Tordue sur son canapé, Madeleine agitait ses bras raidis et donnait des coups de poings au dossier du meuble.

—J’en ai assez!! j’en ai assez!! cria-t-elle. C’est horrible, cette attente! je serai morte de peur quand ils arriveront!… On ne torture pas ainsi deux malheureuses femmes!… mais qu’est-ce que ces monstres veulent donc faire de nous?… Pourquoi ne viennent-ils pas! pourquoi ne viennent-ils pas!..

 

Et puis un accès de tendresse les jeta dans les bras l’une de l’autre.

—Ma chérie! mon Armande! ma petite Armande! ma petite sœur aimée!… ne crains rien, mon amour, je te défendrai, va!… Moi, cela n’a pas d’importance… mais, toi, je ne veux pas qu’ils te touchent, et ils ne te toucheront pas… je te couvrirai de mon corps…

Un pas sonna dans le couloir sourd.

 

—Seigneur! mon Dieu! Les voici!