Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 4 sur 55

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Sanguines

Chapitre IV

Je revins seul, à cheval, à travers l’Attique. Pendant mes cinq années d’absence, des créanciers avaient vendu le peu de bien que je possédais, et je descendis simplement dans une hôtellerie d’Athènes pour les longues semaines nécessaires à ma nouvelle installation.

Parrhasios m’avait suivi à quelques jours d’intervalle. Apprenant dans quel lieu modeste j’avais fait porter mes bagages, il ne voulut point que j’acceptasse d’autre hospitalité que la sienne et me fit dire qu’il m’attendait.

Le lendemain, je me rendis chez lui, seul, et pour décliner son offre.

Il habitait, à mi-chemin entre le Céramique et l’Académie, un palais de marbre et d’airain, près de la maisonnette où vivait Platon. Ses jardins s’étendaient très bas jusqu’aux rives bleues du Cyclobore, et de l’autre côté, remontant vers la route, ils entouraient l’édifice blanc d’arbres inutiles et fastueux.

Par une faiblesse inattendue chez un homme de sa valeur, Parrhasios aimait à donner l’ostentation de la richesse. Sa fortune était immense: il faisait qu’on n’en doutât point. Et d’ailleurs, prenant leur part de plaisir à toutes les voluptés offertes, il voulait éprouver sans cesse le marbre frais, les soies fines, la peau plus douce encore des vierges, la pourpre seyant au visage, l’or inaltérable et solaire. C’est pourquoi sa maison ressemblait au palais d’Artaxercès.

Il m’accueillit au seuil de la grande cour intérieure qui lui servait d’atelier.

Debout, toujours drapé de soie rouge et la bandelette au front comme un dieu olympien, il m’ouvrit ses larges bras. Puis je pénétrai à ses côtés dans l’illustre salle, matrice de chefs d’œuvre, où je fus ému de me retrouver.

—Mon Prométhée? répondit-il à ma question. Non. Je ne le sens pas mûr encore. Ce Nicostrate a besoin d’être médité quelque temps, et je pressens que ma première conception du sujet va éclater en morceaux dès que j’y ferai entrer sa personne. Dans quelques jours nous verrons bien.

Je lui demandai s’il se reposait, mais c’était mal le connaître. La peinture était sa vie même. Revenu de voyage au milieu de la nuit, il avait commencé un tableau le matin.

—Viens, me dit-il brusquement. Je suis content que tu puisses le voir: cette petite chose est une merveille. Je n’ai jamais rien fait de plus beau.

C’était encore un trait de son caractère, que d’estimer ses œuvres à leur valeur suprême et de comprendre l’admiration que tout le peuple grec vouait à son grand nom.

Le panneau commencé reposait obliquement sur un chevalet de bois de sycomore dont les deux montants, prêts à se rejoindre, se recourbaient en cols de cygnes d’or. Je me penchai respectueusement et vis un singulier sujet qui, pourtant, ne me surprit point dans l’atelier de Parrhasios. Son tableau représentait un paysage sylvestre et frais à voir, où s’allongeait sur le côté une nymphe endormie, ses flèches à la main. Un satyre, penché devant elle, lui soulevait la tunique jusqu’à la ceinture avec une expression de gourmandise bestiale. Derrière, un deuxième satyre à genoux assaillait la vierge directement, sans troubler son jeune sommeil qui devait être bien profond. C’était tout.

Mais comme je relevais les yeux, j’aperçus à quelques pas, étendue sur une banquette, la confuse Artémidora entre les deux barbares Sarmates qui venaient de poser avec elle le mouvement de cette rouge esquisse.

Et Parrhasios m’expliqua:

—Oui. J’aime ces tableaux de vie intense, et je ne montre le Désir de l’Homme qu’à l’instant de son paroxysme et de sa réalisation. Socrate, qui avait commencé par être un mauvais sculpteur avant de devenir un bon philosophe, voulait me voir peindre l’amour avec des regards et des pensées. C’était d’une absurde critique. La peinture est dessin et couleur: sa langue ne parle que par gestes, et le geste le plus expressif est celui par quoi elle triomphe. J’ai peint Akhilleus à l’instant où il tue. Sa colère immobile, je la laisse au poète. Mais en voilà assez, nous nous comprenons.

Il s’assit devant son chevalet et commanda:

—Reprenez la pose.

Alors Artémidora leva ses yeux noirs vers nous et d’une voix qui me laissa troublé elle murmura:

—Devant lui?

Mais Parrhasios n’entendait point. Parrhasios chantait déjà. Avec son pinceau fin dont le manche était d’ivoire et creusé en roseau, il ajouta les derniers traits à l’esquisse afin d’en accentuer encore l’impeccable et pur dessin. Puis deux de ses jeunes apprentis lui apportèrent ses instruments.

—Tu le vois, me dit-il en souriant, j’ai cessé de peindre à la détrempe. Voilà de la cire et des fers selon le procédé nouveau. Ces jeunes gens de l’Ecole de Sikyone, je les battrai sur leur terrain!

On eût dit, en effet, à le voir, qu’il avait toujours employé ce procédé de Polygnote récemment remis à la mode. Ses petites boîtes à cire étaient disposées dans un coffret déjà maculé par l’usage. Il y plongeait avec mesure le fin cautère chauffé au fourneau, en retirait une gouttelette de cire colorée, la posait à sa place et la mêlait aux autres avec une sûreté de main qui m’arrachait parfois un sourire d’enthousiasme.

Tout en peignant, il m’apprenait comment on mêlait la cire aux couleurs et quelles couleurs étaient les bonnes, à l’exclusion de toutes les autres. Son blanc venait de l’île de Mélos, celui de Samos étant trop gras. Il aimait le cinabre indien, plus solide que le cinabre d’Ephèse, plus coûteux aussi, d’ailleurs. La sandaraque couleur de flamme et l’arménion d’un bleu si pâle, convenaient aux vêtements féminins. Il estimait le noir d’ivoire que le jeune Apelle venait d’inventer, mais il s’en tenait pour sa part au noir plus docile aux mélanges, fabriqué (lorsqu’on peut en prendre) avec les os calcinés des morts et ravis aux tombeaux anciens.

Ainsi se passa la journée sans que je sentisse la fuite des heures, sinon quand Parrhasios commandait: «Reposez-vous!» et qu’Artémidora toujours plus rougissante, cachait son visage dans ses mains.

Vers la fin du jour, il se leva, criant aux apprentis:

—Faites chauffer la plaque!

Et se retournant vers moi, il me dit:

—C’est fini.

On lui apporta la plaque rouge qui lançait des étincelles. Il la saisit par le piton avec des tenailles à longues branches. Il la promena très lentement devant le tableau horizontal, où la cire montait à la surface en fixant au bois sec son âme multicolore.

Et voilà comment fut achevée, entre l’aube d’un jour et le crépuscule, la «Nymphe surprise» de Parrhasios, qui est maintenant à Syracuse.

 

Parrhasios regarda son œuvre avec une négligente complaisance, et secouant sa belle main expressive, il cria comme pour cent personnes:

—Oui. C’est un exercice avant la bataille.

Distrait, je demandai:

—Quelle bataille?

Il parut s’étonner que je n’eusse pas compris. A grands pas, il traversa la pièce, ouvrit une porte: Nicostrate à la chaîne leva les yeux sur nous. Parrhasios se haussa devant lui, et, les doigts passés dans la barbe, il murmura comme pour lui seul:

—Ma bataille de dieu contre cet être humain.