Sanguines
Chapitre III
—Je veux mourir tout de suite, tout de suite; je veux mourir tout de suite… répétait-elle.
Le père inquiet, s’approcha, la releva, la prit sur ses genoux, l’interrogea. Que s’était-il passé? Qu’est-ce que tout cela signifiait? Pourquoi était-elle entrée là? et pourquoi ces cris de désespoir? Mais Cile ne voulait pas répondre. Cile ne voulait plus que mourir.
Elle sanglota pendant une heure sans pouvoir expliquer sa peine. Elle pleurait, la tête perdue sur l’épaule de son père, qui la berçait un peu. Et tout à coup elle raconta ce que lui avait dit la Sainte, avec une petite voix blanche, monotone et désespérée comme en ont les personnes mourantes qui prononcent leurs dernières paroles.
Son père l’écoutait parler. Il ne voulait montrer qu’une émotion souriante; mais, malgré les efforts de toute sa volonté, il ne put s’empêcher d’avoir les yeux en larmes et resta plus pâle que la petite lorsqu’elle eut achevé son récit…
Alors il l’embrassa de plus près. Ses deux larges mains affectueuses enveloppèrent des deux côtés la petite tête blonde inondée de pleurs, et il lui dit avec une extrême tendresse:
—Mon enfant… mon petit… console-toi… Tu as été punie, tu le vois, parce que tu m’avais désobéi. Voilà ce qui arrive aux petites filles qui vont dans les bibliothèques. Elles lisent sur la vie certaines choses qu’elles n’ont pas besoin de savoir…
Il reprit après une hésitation:
—… et qui ne sont pas vraies.
Cile leva ses yeux d’enfant grave:
—Pas vraies?… Comment, pas vraies?… Ce que m’a dit la Sainte n’est pas vrai?
—La Sainte a voulu t’effrayer, pour ta pénitence, ma chérie; mais la vie est tout le contraire du tableau qu’elle t’en a fait. La vie est belle… La vie est douce… La vie est bonne… Tout est bonheur.
Et, de nouveau, il s’efforça de sourire.
L’enfant le regarda longtemps… puis elle le serra de toute sa force, en tremblant de la tête aux pieds.
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Pierre Louÿs