Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 54 sur 55

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Sanguines

Hagiograph

HISPANOR

Les connaissances bibliographiques et latines de la lectrice étaient encore trop élémentaires pour qu’elle sût compléter la phrase sous sa forme véritable: Hagiographorum hispanorum opera selectissima.

Elle mit un doigt dans sa bouche, et se dit, après réflexion:

—Un hagiographe Hispanor… ça doit être un jeu mécanique.

 

Ceci décidé, sa résolution fut prise. Elle saisit avec les deux mains l’énorme in-plano presque aussi grand qu’elle, le tira, fit un effort qui tendit ses reins en arrière… Le volume, arraché de sa place éternelle, glissa, bascula, oscilla et retomba tout debout, sur la tranche.

Cile respira largement, fière de sa force, et plus encore de son audace; mais elle ne se hasarda point à transporter une si lourde charge. Toujours avec les deux mains, elle fit tourner le premier plat sur ses gonds comme une porte sourde, et elle recula de quelques pas.

 

L’obscurité augmentait autour d’elle. Le jour baissait, baissait rapidement. Un long rayon, descendu d’un vitrail bleuâtre, frappait le frontispice noir du livre qu’elle venait d’ouvrir.

Une sainte espagnole y était gravée en costume de carmélite, devant un paysage vaguement africain. Elle tenait un fouet d’une main, et de l’autre un grand cœur qui dégouttait de sang.

Cile, effrayée, recula encore.

 

Bientôt, il n’y eut plus rien d’éclairé dans la vaste salle, que le fantôme triste et pâle de la Sainte; mais plus les alentours s’obscurcissaient de noir, plus elle-même s’illuminait de blanc.

Elle paraissait grandir, bouger, remuer les yeux.

Un souffle d’air venait du paysage animer les plis de ses vêtements.

Elle penchait la tête.

Elle parla enfin.

—Cécile…

La pauvre petite, presque morte d’effroi, tomba sur les genoux.

—Madame… dit-elle.

Puis, se reprenant comme une enfant sage, et pensant, à propos, qu’il fallait dire «ma sœur» à toutes les religieuses, elle murmura poliment:

—Ma Sainte…

L’apparition répondit:

—Ne crains pas.

—Oh! je n’ai pas peur, dit Cile, toute blanche, mais je suis bien intimidée… Pardonnez-moi, ma Sainte.

Tout en parlant, elle considérait le costume flottant de l’immortelle, la tunique brune, le scapulaire, les pieds nus dans les sandales, et, par-dessus toute la stature, le vaste manteau blanc comme une lumière.

—Viens plus près, dit la Sainte, plus près. Que puis-je pour toi? As-tu quelque chose à me dire, ou plutôt, à me demander?

Cile s’enhardit:

—Plutôt à vous demander, ma Sainte. Il y a tant de choses que je voudrais savoir! Et vous devez savoir tout, puisque vous venez du ciel.

—Eh bien, je te permets de me poser trois questions. Trois, pas une de plus. Je t’écoute. Et je te répondrai, mon enfant.

 

Tout de suite, l’enfant posa la première:

—Pourquoi me défend-on de venir ici?

La Sainte lentement répondit:

—Parce que les poutres, et les planches, et les feuilles, et les gravures de toute cette bibliothèque sont le tronc et les branches et les feuilles et les fleurs de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal.

—La Science du Bien et du Mal, répéta l’enfant. Qu’est-ce que c’est?

—C’est la connaissance de la vie.

—La Vie… répéta-t-elle encore. Oh! qu’est-ce que sera ma vie?

La Sainte frissonna imperceptiblement.

—Ce serait ta dernière question, petite Cile, réfléchis bien! N’aimerais-tu pas mieux m’en poser une autre?

Mais la petite, peu à peu rassurée, insistait:

—Non! non! c’est tout ce que je veux savoir.

—Si je te réponds, tu regretteras de m’avoir interrogée.

Cile hésita, pâlit de nouveau, et reprit d’une voix très douce:

—Ma Sainte, répondez-moi, vous me l’avez promis.

 

Alors l’apparition éleva vers le ciel sa main qui tenait un grand cœur de pourpre, et les gouttes de sang se mirent à tomber, d’abord une à une, comme des larmes, puis par ruisseaux, comme des sanglots.

—Je pourrais, dit-elle sourdement, ouvrir le livre de ta vie, savoir comment… de quel côté… sous quelle forme… et les circonstances… A quoi bon? Toutes les vies humaines sont nivelées sous le même rouleau et, quelle que soit ta vie, elle sera la Vie… Écoute-moi bien, ma pauvre enfant. Tu vis d’illusion et d’espoirs: ton illusion s’évanouira; tous tes espoirs seront fauchés; jamais! jamais tu n’obtiendras ni de conserver ce que tu chéris, ni de posséder ce que tu désires, ni de réaliser ce que tu rêves. Tu poursuivras le bonheur d’une poursuite insensée; tu le verras partout à portée de la main, et toujours ta main retombera sur le vide, tes genoux sur la terre, et ton front sur tes genoux avec tant de sanglots que tu te croiras mourir… Tu mourras cent fois avec tes cent rêves; ton dernier jour n’est pas le plus noir de ceux qui te restent à vivre.

 

Un flot de sang ruissela du cœur suspendu.

 

—Écoute-moi bien… Tu aimeras. Un sentiment nouveau, étrange, inexprimablement lumineux et tendre envahira ton âme crédule, qui le prendra pour le bonheur, et plus il t’aura promis d’allégresse, plus il flagellera ton corps et ton esprit avec son triple fouet d’horreur, de désespoir et de dégoût. Quel que soit ton amour, il mourra dans les larmes et tes douleurs seront telles que tu ne peux pas les imaginer…

 

Le cœur se gonfla plusieurs fois à toute violence. Le sang rouge en ruisselait toujours.

 

—Écoute-moi encore… Tu seras mère. Ah! cette fois tu croiras vraiment avoir trouvé le chemin de la vie bienheureuse. Ton enfant! Ton enfant! Comme tu le désireras! Quel avenir enchanté tu rêveras pour toi-même et pour lui dans tes bras! Mais du jour où Dieu te l’aura promis, tes larmes ne cesseront plus de couler sur tes joues. Douleurs horribles pour l’obtenir, efforts et peines de tous les jours pour le conserver à la vie, terreur s’il est malade, déchirement inguérissable si Dieu te le reprend comme il te l’a donné. Alors tu connaîtras que le malheur monte comme une marée à l’assaut de la vie humaine, et sans cesse, d’année en année, grossit ses vagues de sanglots.

 

Le cœur s’élargissait tel qu’un soleil du soir. On ne voyait presque plus sa forme, car le sang débordait tout autour de lui.

 

—Enfin, reprit la Sainte, fais le compte aujourd’hui de tous ceux que tu aimes et sache que pas un d’eux ne sera près de ton chevet le jour où, vieille femme et presque une étrangère dans un monde nouveau, tu mourras, affreusement seule. Tu verras, l’un après l’autre, tes quatre grands-parents si bons et tant aimés disparaître des lieux où tu les embrassais. Tu verras ta mère expirer, peut-être après une agonie dont tu frissonneras pour toujours. Tu mettras ton père mort dans un cercueil de chêne, entre deux couches de sciure de bois pour que sa pourriture ne filtre pas à terre, par les fentes de la caisse reclouée sur son front…

—Ah!!!

Cile, au dernier degré de l’épouvante, criait, pleurait, tendait les mains…

—Non… non… ma Sainte… non… ne me dites pas…

Elle se jeta en suppliant dans les plis du manteau de lumière; mais à travers la vision impondérable, elle toucha l’énorme in-plano toujours debout sur sa tranche… Le volume chancela en arrière, s’abattit de toute sa hauteur et son bruit formidable tonna dans la voûte retentissante, pendant qu’au sein du nuage de poussière bleuâtre s’effaçait et fuyait sainte Thérèse de Jésus.

 

Au même instant la porte s’ouvrait… Brusquement quatorze jets de foudre enflammèrent le lustre électrique, et Cile entendit la voix de son père crier sur un ton de fureur qu’elle ne lui avait jamais connu:

—Cécile! méchante enfant! c’est ici que je te trouve!

Ah! la pauvre petite n’était guère en état de répondre. Elle écouta la colère paternelle avec une espèce d’égarement; elle vit dans cet éclat de voix le commencement des malheurs de la vie, et dans une explosion de larmes elle se coucha sur le plancher.