Sanguines
Chapitre III
Quelles que soient les curiosités des jeunes filles qui liront ce fragment de mémoires, je ne pousserai pas plus avant la description de ce qui suivit; d’abord parce que j’ai déjà écrit, sur les documents de Callistô, tout un livre qui est Aphrodite; et ensuite, parce qu’une certaine réserve me retiendrait peut-être encore, à présenter, sous une forme personnelle, le détail d’une nuit excessive.
Callistô mit pied à terre vers midi. Elle me fit observer avec douceur que le soleil était levé déjà, et que, par la faute d’un éclairage perfectionné, nous ne nous en étions pas aperçus.
—Vous détruisez la Nuit; vous ne connaissez plus l’Aube, dit-elle d’une voix triste. Autrefois, le spectacle des lueurs du matin était la récompense des longues veilles épuisantes. Maintenant, vous passez votre vie dans une lumière monotone et vous ne savez même plus regarder les Ténèbres.
Je m’inquiétai.
—Midi!… mais tu m’avais parlé, pour toi, d’une vie bornée aux heures nocturnes. Comment puis-je encore te garder ici?
—C’est affaire entre moi et Perséphone, fit-elle avec un sourire singulier. Causons. Je n’ai pas fini d’injurier ton époque.
J’étais un peu las, et cependant nerveux.
—Assez, dis-je, je t’en prie. Parlons de nous, veux-tu? Laissons le monde, meilleur ou pire… Toi seule m’intéresses.
—Alors, écoute-moi. Tu n’es pas convaincu. Je continuerai jusqu’à ce que tu avoues. Vraiment, je reviens désolée de mon second voyage sur la terre. J’aurais dû rester au tombeau, avec le rêve d’un temps plus pur où j’avais grandi dans la joie. J’ai besoin de dire à quelqu’un sur quelles déceptions je termine ma promenade et que j’en veux à ton siècle pour toutes les surprises qu’il ne m’a pas offertes. Vois-tu, le monde est un jeune homme qui donnait des espérances et qui est en train de rater sa vie.
—Je ne sais pas… Il me semble pourtant que nous avons beaucoup pensé, beaucoup créé depuis ta mort. Le siècle où nous vivons n’est pas si méprisable.
—Il l’est! un peu par son impuissance et plus encore par sa fatuité. Non! vous ne pensez pas; et vous ne créez pas! Vous êtes des Phéniciens habiles à reproduire les modèles inventés par ma race, mais ailleurs que chez nous vous ne les trouvez pas, et vous n’existez que dans notre ombre.
Elle fit un geste.
—Promène-toi dans les rues de Paris. Partout notre âme éternelle éclate à la façade des monuments, aux chapiteaux des colonnes et sur le front des statues. Après avoir échafaudé, pendant un moyen âge barbare et chétif, de misérables bâtisses qui s’écroulent déjà (c’est heureux!), vous, les hommes des temps modernes, incapables de créer, vous êtes revenus à nos ruines et depuis quatre cents ans vous faites des mosaïques de pierre avec les morceaux de nos temples. Une colonne trouvée en Sicile a engendré deux mille églises et autant de gares de chemins de fer. Même à des besoins nouveaux vous ne savez pas donner une architecture nouvelle. Avec l’airain de vos canons vous recopiez la colonne trajane, et vous faites des salles de quatuor qui sont du style corinthien. Après nous qui sculptions le marbre et qui fondions le bronze au moule, vous n’avez rien trouvé, pas une pierre naturelle, pas un alliage chimique, plus digne de reproduire la figure humaine. Et le seul grand de vos sculpteurs n’est devenu ce qu’il a été que parce qu’on a trouvé sous terre un torse d’Apollonios, un débris sans tête, sans bras et sans jambes; une ruine lamentable, mais œuvre créée, celle-là; œuvre créatrice. Écoliers!
Elle prit deux livres dans une bibliothèque et les jeta sur le tapis.
—Votre pensée, comme votre art, est parasite de nos cadavres. Ce n’est pas Descartes, c’est Parménide qui a dit que la pensée était identique à l’être. Ce n’est pas Kant, c’est encore Parménide qui a dit que la pensée était identique à son objet. Et dans ces deux phrases, les écoles modernes se pelotonnent tout entières; elles n’en sortiront pas. Partout où votre science devient générale, c’est-à-dire philosophique, elle se repose, encore aujourd’hui, sur nos assises fondamentales. Les maîtres d’Euclide ont fixé pour toujours les rapports immuables des lignes. Archimède s’est servi du calcul intégral bien avant votre Leibnitz, qui nous doit également sa métaphysique. Au lieu de méditer devant la chute des pommes, Newton, que vous révérez, aurait pu se borner à lire une page de notre Aristote, où sa théorie de la gravitation universelle était exposée depuis deux mille ans. Sur la constitution de la matière, qui est le problème de Dieu, Démocrite en savait autant que lord Kelvin; son hypothèse reste seule admise. Enfin, au moment où vous êtes sur le point de concevoir une science universelle et centrale, dont la loi suffirait à expliquer la totalité des phénomènes,—quelle est cette science et quelle est cette loi? Celles dont Héraclite a donné, voici deux mille quatre cents ans, l’expression définitive:—le feu se transforme en mouvement; le mouvement se transforme en feu; et c’est là le monde.
J’étais épuisé.
—O Callistô, suppliai-je, écoute mes paroles ailées; tu es beaucoup trop savante. J’avais bien entendu dire que les courtisanes antiques étaient des femmes de rare intellectualité, mais ce n’est pas cela, sans doute, qui les a faites si belles. Aujourd’hui si Mme de Pougy, malgré son beau talent littéraire, voulait entretenir M. Boutroux des sujets qui le préoccupent, elle ne réussirait pas à l’intéresser autant qu’une Aspasie parlant à Xénophon. Et pourtant, je la préfère, parce qu’elle discourt plus volontiers d’une robe que d’une loi thermodynamique, et c’est une conversation qui sied mieux à son corps flexible. D’ailleurs le charme d’une femme s’accroît toujours au moment où elle se tait; mais c’est une vérité spéciale dont l’évidence n’apparaît qu’aux hommes.
Elle attendit en silence que j’eusse terminé; puis avec un entêtement victorieux, elle recommença:
—Quoi qu’il en soit, depuis deux mille ans vous n’avez découvert ni…
—Nous avons découvert l’Amérique, interrompis-je patiemment.
—Cela n’est pas vrai!
—Callistô, ne dis pas d’absurdités.
—Je répète et je soutiens que l’Amérique a été découverte par Aristote, et que ceci n’est pas une thèse paradoxale, mais un fait historique et patent. Aristote savait que la terre était ronde, et (tu peux le lire dans ses œuvres) il avait conseillé de chercher le chemin des Indes «par l’occident, au-delà des colonnes d’Héraklès». C’est le projet qu’a repris Colomb. Mais on a toujours estimé que la gloire d’une découverte revient au cerveau qui conçoit et non à l’ouvrier qui exécute. Quand Leverrier a découvert Neptune…
—Eh bien! dis-je au comble de la lassitude, tu conviens donc au moins de ceci: nous avons découvert Neptune.
—Et quand cela serait! On a découvert Neptune! Tu es étonnant! Depuis hier, je te supplie de me révéler un plaisir nouveau, une conquête vers le bonheur, une victoire sur les larmes. Et on a découvert Neptune! Je rentre dans la vie après vingt siècles, anxieuse de tout, jalouse des merveilles que je suppose inventées, me demandant si je ne vais pas pleurer pendant ma vie d’ombre éternelle, pour être venue au monde trop tôt: et on a découvert Neptune! Un plaisir! un plaisir! plaisir de l’esprit, plaisir des sens, que m’importe! Vais-je donc redescendre aux plaines Élysées sans emporter avec moi le frisson d’une volupté nouvelle?
Elle étendit les mains… Puis, brusquement:
—D’ailleurs, c’est Pythagore qui a découvert Neptune.
Je m’affaissai.
—Parfaitement, expliqua-t-elle inexorable. Pythagore avait trouvé que le système solaire devait se composer de dix astres. Je ne sais sur quoi il se fondait pour affirmer ce chiffre; mais comme son disciple Philolaos devait discerner plus tard, sans aucun instrument à lentille, et bien des siècles avant Copernic, le double mouvement de la terre autour de son axe et autour du feu central; comme sans doute il ne t’est pas possible de comprendre comment une pareille découverte a été établie avec le seul secours du raisonnement, tu n’as pas le droit de préjuger que l’hypothèse de Pythagore ait été avancée témérairement et se soit confirmée par hasard. J’ai dit.
Je ne luttais plus.
—Veux-tu une cigarette? demandai-je.
—Comment?
—Je dis: Veux-tu une cigarette? Sans doute, cela aussi nous vient de la Grèce, puisque c’est Aristote qui a…
—Non. Je ne vais pas jusque-là. J’avoue que nous ignorions cette inepte habitude, qui consiste à s’emplir la bouche avec de la fumée de feuilles. Mais je pense que tu ne prétends pas m’offrir ceci comme un plaisir?
—Qui sait? As-tu essayé?
—Jamais! Comment, tu es de ceux qui se livrent à cet exercice ridicule?
—Soixante fois par jour. C’est même la seule occupation régulière dont j’aie consenti à charger ma vie.
—Et elle te plaît?
—Je crois véritablement que je me résignerais à ne pas toucher la main d’une femme pendant une semaine tout entière, plutôt que de me voir séparé de mes cigarettes pendant le même laps.
—Tu exagères.
—Presque pas.
Elle était devenue rêveuse.
—Eh bien! donne-moi une cigarette.
—Je te l’offrais.
—Allume-la. Comment fait-on? On aspire?
—Les jeunes filles soufflent dedans; mais ce n’est pas le meilleur moyen. Il vaut mieux aspirer, en effet. Prends une bouffée. Ferme les yeux. Une autre…
En quelques minutes, Callistô avait mis en cendres son petit rouleau de feuilles orientales. Elle en jeta le bout à demi consumé, où le fard de ses lèvres avait laissé du rouge.
Il y eut un silence.
Elle évitait même de me regarder. Elle avait pris le paquet carré dans sa main, qui me parut agitée comme par une légère émotion, et après qu’elle l’eut examiné sur les quatre faces, je vis qu’elle ne me le rendait pas.
Lente, avec le soin qu’on apporte aux objets les plus précieux, elle le posa près du cendrier, sur le bord d’un divan clair où elle étendit son long corps foncé.
1898.