Sanguines
Chapitre III
Le marché aux Olynthiens s’étendait devant nous.
A perte de vue, et formant en ligne droite six larges voies parallèles, des estrades de planches étaient dressées sur des tréteaux de hauteur médiocre qui montaient environ à mi-cuisse des passants.
La population de toute une ville se massait là devant une seconde foule: l’une, marchandise, et l’autre, acheteuse. Quatre-vingt mille hommes, femmes, enfants, les mains liées derrière le dos, les pieds entravés de cordes lâches, attendaient, la plupart debout, le Maître inconnu qui les emmènerait vers un point mystérieux de la terre hellène. Un soldat en gardait quarante et s’improvisait crieur d’hommes. Derrière les tables, des serviteurs ramassés dans les faubourgs, faisaient circuler l’eau et le pain nécessaires à la nourriture de cette multitude asservie, et un grand bruit s’élevait toujours, comme la voix perpétuelle d’une fête.
Parrhasios pénétra dans la rue principale où s’exposaient à droite et à gauche, nus comme un peuple de marbre, les jeunes gens et les jeunes filles qui avaient paru valoir les hauts prix. A mon étonnement, je ne surpris rien de morne dans leurs regards plutôt curieux. La douleur humaine a son terme que la jeunesse voit venir bientôt. Depuis la ruine de leurs maisons, ces beaux êtres avaient usé jusqu’au bout tout ce qu’ils pouvaient donner de jours et de nuits à l’appréhension ou au désespoir: rien n’en paraissait plus sur leurs physionomies. Les jeunes gens sans doute avaient repris confiance dans leur évasion future. Peut-être les jeunes filles songeaient-elles à l’amour dont on allait combler leur couche et qu’elles méconnaissaient assez pour le convoiter, quel qu’il fût. Bref, par inconscience ou par bravade, ils affectaient une bonne humeur.
La foule autour d’eux se poussait, empressée à l’examen, plus indécise devant l’achat. Peu d’hommes se décidaient vite au milieu d’une telle mise en vente. On touchait beaucoup aux esclaves. Des mains éprouvaient les muscles d’une jambe, la délicatesse d’une peau, la fermeté d’un sein tendu, la carrure d’un poing viril. Et puis ces gens passaient à l’estrade voisine, espérant trouver mieux encore. Parrhasios fit halte un instant aux pieds d’une adolescente élancée, dont la longue forme blanche était une harmonie.
—Voilà, dit-il, une belle enfant.
Aussitôt le vendeur se précipita:
—C’est la plus belle du marché, seigneur. Vois comme elle est droite! et comme elle est blanche! Seize ans depuis hier…
—Dix-huit, rectifia la jeune fille elle-même.
—Tu mens, par Dzeus! Elle n’en a que seize, seigneur, il ne faut pas la croire. Regarde ses cheveux noirs relevés par le peigne. Quand elle les dénoue, ils lui tombent aux jarrets. Regarde ses mains, ses longs doigts qui n’ont pas même touché la quenouille. Elle est fille d’un sénateur…
—Ne parle pas de mon père, fit-elle très gravement.
—Quand je ne le dirais pas, cela se verrait, affirma le vendeur. Elle est belle comme une Néréide, souple comme une épée, douce comme une biche au bois,—enfin voici qui vaut tout le reste: vierge comme à sa naissance.
Et la brusquant de ses mains cyniques, il nous en découvrit la preuve.
Parrhasios battait le sol sec du bout de sa canne sonore.
—Vierge, dit-il, je n’y tenais pas. Il me suffisait qu’elle fût belle. Ote-lui ces entraves qui nuisent à sa grâce, et, vite, qu’elle remette son vêtement. Je l’achète. Quel est son nom?
—Artémidora, dit-elle.
—Eh bien, Artémidora, sache que tu es désormais à la suite de Parrhasios.
Elle ouvrit de grands yeux, hésita naïvement:
—Tu es… tu serais le Parrhasios que…
—Je le suis, répondit son maître.
Et la remettant à la garde des gens qui l’accompagnaient, il reprit sa marche en avant.
Puis il daigna m’expliquer:
—Ecartelée sur le Caucase, cette jeune fille offrirait un charmant spectacle. Cependant je ne l’ai pas prise à dessein d’achever avec elle le Prométhée dont je t’ai parlé. Elle me servira de modèle pour certains petits tableaux obscènes, auxquels je délasse mon esprit pendant mes heures de loisir, et qui sont loin d’être, tu le sais, la moins noble partie de mon œuvre.
Nous marchâmes longtemps devant les tréteaux. La foule avait encore grossi. Le soleil devenait plus difficilement tolérable dans cette vaste plaine sans ombre, au milieu d’un peuple houleux. Artémidora s’était ornée d’abord de sa tunique blanche, puis de la ceinture des vierges remontée au-dessous des seins, et ses cheveux disparaissaient dans le sommet d’un voile bleuâtre qui enveloppait tout son corps. Elle se retournait souvent pour nous voir; et je m’aperçus alors qu’en s’habillant soudain elle avait revêtu presque une âme nouvelle. Son visage s’était métamorphosé. Elle nous observait avec inquiétude, comme si elle avait cherché à savoir lequel de tous ces hommes allait lui faire outrage, et oubliant déjà dans quelle nudité nous avions connu sa personne, elle repoussait son voile plissé avec ce joli mouvement du coude gauche en arrière qui veut dissimuler le globe de la croupe.
Déjà nous avions parcouru la moitié de la rue principale, quand Parrhasios s’arrêta.
—Non, me dit-il, ce que je cherche n’est pas ici. La jeunesse du corps et la beauté du front ne se rencontrent point ensemble. Aussi bien Prométhée n’est-il pas un éphèbe. Coupons court vers la droite; suivons au hasard: j’ai plus de chances de trouver mon homme parmi les esclaves de second prix.
A peine avions-nous fait trois pas dans la deuxième allée à droite, il étendit les mains et cria:
—Le voici!
Je m’approchai avec curiosité.
L’homme qu’il me désignait ainsi touchait à la cinquantaine. De très haute taille et de proportions excellentes, il avait le front large, l’arcade sourcilière puissante et musclée, le nez robuste et géométrique, les narines épanouies, les oreilles profondes. Ses cheveux étaient gris, sa barbe encore brune, courte et roulée en boucles rondes aussi expressives que ses traits. Les fortes attaches de son cou formaient une sorte de piédestal, qui donnait, par un singulier rapport, une autorité plus grande à l’intelligence de ses yeux.
Parrhasios l’interpella:
—Comment t’appelles-tu?
—Outis.
—Je ne te demande pas de littérature, mon brave, mais le nom que tu as reçu de ton père, et tu me répondras, je pense?
—Depuis un mois je m’appelle Outis. Si j’ai porté un nom ancien, il ne me plaît pas de te dire lequel.
—Pourquoi?
—Ni de te dire pourquoi, fils de chien.
Parrhasios, hors de lui-même, devint plus rouge que son manteau. Le vendeur, tout alarmé, avança des bras suppliants.
—Ne l’écoute pas, seigneur, il parle comme un insensé. Et c’est pure malice de sa part, car il a plus de cervelle que moi. Il est médecin. Pour la science comme pour l’habileté, il n’avait pas son pareil dans Olynthe. Je te dis là ce que tout le monde répète, car il était célèbre jusqu’en Macédoine. On m’a dit que depuis trente ans il a guéri plus d’Olynthiens que nous n’avons pu en tuer le jour où nous avons pris la ville. Ce sera un esclave précieux dès que tu l’auras mis à la chaîne et qu’il aura senti le bâton; car il fait encore l’insolent, mais il changera de ton comme les autres. Alors, si tu sais le mener, tu ne connaîtras pas la mort avant ton centième hiver. Donne-moi trente drachmes et Nicostrate sera ta chose pour toujours.
—Nicostrate? répéta Parrhasios vers moi. En effet. Je connais ce nom. Mon indifférence est totale envers sa science de médecin. Toutes mes drogues sont dans ma cave et l’une me guérit fort bien des indigestions que l’autre donne. Quand parfois je suis enrhumé, je ne m’applique pas d’autre emplâtre qu’une belle fille aux seins brûlants sur ma poitrine étendue, et je compte bien vivre cent ans sans l’aide de cet apothicaire.
Se tournant vers le vendeur, il ordonna:
—Ote-lui ses vêtements.
Nicostrate se laissa faire, impuissant et dédaigneux.
Parrhasios continua de commander.
—Mets-le de face, et les bras tombants. Bien… De côté… De dos… A droite maintenant… Encore de face… Marché conclu.
Il claqua légèrement de la main mon épaule et me dit à mi-voix:
—Superbe! mon petit.
Et je ne lui répondis point, car je me sentais secoué d’un frisson qui était presque de l’envie.
Cinquante ans sont passés; l’espace d’une vie humaine. J’ai vu des milliers de modèles: jamais un qui fût comparable à ce Nicostrate d’Olynthe.
Il était la statue de l’Homme dans toute sa grandeur, à l’âge où la force devient de la puissance. Parrhasios le nommait Prométhée; mais n’importe quel nom éternel n’eût pas été moins digne de son nouvel esclave. Cet homme dans mon atelier pendant un an de mon travail, et j’eusse fait assez d’ébauches pour emplir toute ma carrière de Dzeus, de Ploutons, de Poseidons, des quinze dieux à barbe grise qu’on appelle les Dominateurs. Il évoquait l’Olympe à ses pieds. Quand il allongeait le bras, on y voyait le Trident, et quand il le haussait, on y voyait la Foudre. Les lignes de ses pectoraux s’unissaient à ses épaules avec un air de majesté qui divinisait tous les gestes.
Ah! pensai-je, Parrhasios songe à me donner des femmes, comme si j’allais passer mes soirs entre les stèles du Céramique, et certes, il ne comprend pas que je renoncerais à l’amour lui-même en échange de son Nicostrate. Les dieux lui inspireront-ils de me l’envoyer jamais, fût-ce pour une journée?
Ainsi je remuais en mon cœur des malaises de jalousie; et puis je me consolais à demi en sachant que, si ce n’était le marbre, au moins la cire allait fixer de sa matière presque aussi pure tout ce qui brillait là d’immortel.
En effet, Nicostrate fut perdu pour le marbre.
Je ne l’eus jamais pour modèle.
Le malheureux ne posa qu’une fois, et vous allez savoir comment.