Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 52 sur 55

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Sanguines

Conte de Paques

I

Quand la grande porte se fut refermée avec le claquement de sa forte serrure, la petite Cile ne sut pas d’abord si elle devait rire ou pleurer, tant elle ignorait profondément les émotions de la solitude.

Depuis douze ans, c’est-à-dire depuis le jour de sa naissance, on ne l’avait jamais laissée plus de cinq minutes seule avec elle-même. Le soir elle s’endormait dans la chambre de sa mère, qui ne voulait pas la quitter la nuit; le matin, elle travaillait sous le regard de sa jeune gouvernante; l’après-midi, elle devenait le centre charmant et l’objet aimé de toute la famille. Dix personnes autour d’elle ne l’étonnaient point; mais elle ne connaissait pas plus la solitude que Siegfried ne connut la peur.

Et, cependant, elle était seule, tout à fait seule, pour deux longues heures encore, elle n’en pouvait pas douter.

Son père avait quitté Paris pour la chasse. Sa mère venait de sortir en voiture, emmenant le cocher avec le valet de pied. La femme de chambre et son mari le valet de chambre étaient en province, où les avait appelés l’enterrement d’un parent. Le chef et la fille de cuisine sortaient chacun de leur côté, comme ils en avaient le droit tous les dimanches, Mlle Cile était donc restée sous la garde unique et peut-être un peu jeune, de sa gouvernante madrilène, qui lui apprenait l’espagnol.

Malheureusement, Señorita (comme l’appelait sa petite élève) semblait avoir ses raisons d’aller se promener, elle aussi. Elle était, ce jour-là, inconcevablement distraite, et nerveuse, et prête à pleurer. Cile l’aimait bien, et s’enquit de sa peine. Alors, brusquement, Señorita lui dit qu’elle allait sortir, qu’elle ne pouvait pas l’emmener, que dans deux heures, sans faute, elle serait de retour; mais que pour rien au monde il ne fallait le dire à Madame, et que Cile lui prouverait sa tendre affection en restant plus sage encore, toute seule, qu’elle ne l’aurait été devant sa maîtresse.

Cile promit, sans savoir ce qu’elle promettait puisque la solitude et elle ne s’étaient jamais rencontrées. Señorita piqua une grande épingle dans son chapeau noir, embrassa vivement la petite fille immobile, et les deux portes s’étaient refermées avant que Cile eût rien compris à ce qui venait de lui arriver.

 

Mélancolique, elle s’assit doucement sur la chaise qui se trouvait derrière elle, et poussa un gros soupir.

Tout le monde l’avait abandonnée.

Ainsi, des cent personnes qui l’aimaient tant et le lui répétaient sans cesse, parents, grands-parents, domestiques, gouvernante, oncles, tantes, cousines, amies, pas une âme n’était restée là pour avoir l’honneur de lui faire sa cour. Tout le monde aimait donc «ailleurs», et comment expliquer cela? Cile n’avait jamais prévu la détresse d’une situation pareille.

Elle se leva sur la pointe du pied, alla de chambre en chambre, et de salon en salon. Le vaste hôtel où elle était née l’intimidait pour la première fois. Après avoir beaucoup réfléchi, Cile observa que la maison déserte avait reçu en plein jour le silence de la nuit, et rien n’est plus mystérieux que certains bouleversements des heures par les ténèbres du son comme par celles de la lumière. Sans doute, le soleil était vif au dehors, mais dans le calme soudain des choses autour d’elle, Cile tremblait comme sous une éclipse.

Elle se mit lentement, sagement, au piano, ouvrit le premier tome de Schumann à la corne qui marquait son morceau le plus facile: «Retour du théâtre», et elle voulut jouer. Mais l’éclat du premier accord la fit sauter de son tabouret par terre, tant il se répercuta violemment sur les quatre murs, et elle jugea prudent de ne pas continuer.

Toujours à petits pas, elle courut vers la fenêtre: la grande cour pavée, les doubles communs, les hautes portes closes de la remise et de l’écurie composaient comme d’habitude le décor trop connu et toujours désert de ses contemplations pensives. Même la niche du chien prenait un aspect de maison vide, depuis le départ pour la chasse. Cile souffla sur la vitre lisse, et doucement écrivit dans la buée blanchâtre:—Je m’ennuie.

 

Mais, soudain, une idée, une éclatante idée, illumina sa petite cervelle.

L’hôtel n’avait que trois étages, et tout le troisième était occupé par une vaste bibliothèque, interdite à la jeune Cile. En vérité, elle n’imaginait rien de tout à fait inaccessible que deux régions supérieures: d’abord cette bibliothèque, et, ensuite, le firmament. Qui l’empêchait d’explorer, pendant son heure d’indépendance, la première et la plus tentante des zones qu’elle ne connaissait point? Qui l’empêchait? Sa conscience? Non. Cile avait beaucoup de conscience, mais seulement à l’égard des fautes ou des péchés dont elle comprenait la noirceur. Au troisième étage comme au premier elle était bien résolue à ne rien faire de condamnable. Elle y serait sage, ne casserait rien, marcherait sur la pointe du pied, ne laisserait aucune trace de sa visite secrète…

Un peu tremblante, elle monta.

Chaque marche nouvelle, où ses pantoufles roses n’avaient jamais posé leur semelle flexible, l’effrayait à la fois et l’intéressait comme une bande de terrain vierge dans un voyage de découvertes. Il y en eut vingt-huit jusqu’au sommet. Lorsqu’elle eut atteint la rampe horizontale, Cile se pencha tout émue avec le sentiment de fouler la cime du monde.

Sur le palier, la double porte était restée entr’ouverte. Poussée par l’enfant craintive, elle tourna majestueusement dans l’ombre, telle la porte du Mystère,—et Cile entra, sur la pointe du pied.