Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 30 sur 55

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Sanguines

Melitta

Mon époux, quel est ton nom?

ARCAS

ARCAS. Et le tien?

MELITTA

MELITTA.

Biarritz, 1903.

 

UNE VOLUPTÉ NOUVELLE

I

Il y a quatre ans, peut-être cinq, j’habitais plusieurs jours par semaine un rez-de-chaussée incommode, mais clandestin et costumé, dans une rue qui communiquait par une de ses extrémités avec le petit parc Monceau: détail sans intérêt pour moi, car la grille en était fermée tous les soirs avant minuit, de sorte que je n’y pouvais passer précisément à l’heure où j’apprécie la marche en plein air.

Une nuit, comme je me trouvais là, en conversation silencieuse avec deux chats de faïence bleue accroupis sur une table blanche, j’hésitais à choisir entre deux passe-temps de solitude: écrire un sonnet régulier en fumant des cigarettes, ou fumer des cigarettes en regardant le tapis du plafond.

L’important est d’avoir toujours une cigarette à la main; il faut envelopper les objets d’une nuée céleste et fine qui baigne les lumières et les ombres, efface les angles matériels, et, par un sortilège parfumé, impose à l’esprit qui s’agite un équilibre variable d’où il puisse tomber dans le songe.

Ce soir-là, j’avais l’intention d’écrire et le désir de ne rien faire; en d’autres termes, c’était une soirée qui ressemblait à toutes les autres et allait fatalement se terminer devant une feuille de papier vierge et un cendrier plein de cadavres, quand je fus tout à coup tiré de mes pensées par un coup de sonnette inattendu.

Je levai la tête. Je me persuadai que, le vendredi 9 juin, je n’attendais personne à cette heure de nuit; mais, comme un second coup de sonnette suivit de très près le premier, j’allai à la porte et je tirai la serrure.

 

La porte ouverte, je vis une femme.

Elle se tenait enveloppée dans un manteau flottant qui était de drap beige comme un vêtement de voyage, mais broché d’entrelacs comme une sortie de bal. Cela se serrait autour du cou par une chenille ronde et touffue d’où la tête émergeait à peine, toute brune sous les cheveux teints en blond. Le visage était jeune, sensuel, un peu railleur; deux yeux très noirs, une bouche très rouge.

 

—Veux-tu bien me permettre de passer, dit-elle en penchant la tête sur l’épaule.

Je m’effaçai, avec l’étonnement particulier d’un homme qui voit entrer chez lui, à l’heure où l’on ne reçoit guère que les amies les plus intimes, une femme qui ne lui rappelle pas le moindre souvenir, et qui le tutoie dès la première phrase.

—Chère amie, lui dis-je timidement quand je l’eus suivie dans ma chambre; chère amie, ne m’accuse pas, je te reconnais à merveille, mais je ne sais par quelle infortune je ne puis à l’instant me rappeler ton nom. Ne serait-ce pas Lucienne? ou Tototte?

Elle eut un sourire d’indulgence et, sans répondre, elle défit son manteau. Sa robe était de soie vert-d’eau, ornée de gigantesques iris tissés avec la robe elle-même et dont les tiges montaient en fusées le long du corps jusqu’à un décolletage carré qui montrait nu le bout des seins. Elle portait à chaque bras un petit serpent d’or aux yeux d’émeraude. Un collier de grosses perles à deux rangs brillaient sur sa peau foncée, en marquant la naissance du cou qui était mobile et arrondi.

—Si tu me reconnais, dit-elle, c’est que tu m’as vue en rêve. Je suis Callistô, fille de Lamia. Pendant dix-huit cents ans, mon tombeau est resté en paix dans les bois fleuris de Daphné, près des collines où fut la voluptueuse Antioche. Mais maintenant, les tombeaux voyagent. On m’a emmenée à Paris et mon ombre suivait la pierre qui contenait mes cendres fines. Longtemps encore, j’ai dormi enfermée dans les caves glaciales du Louvre. J’y serais toujours si un grand païen, un saint homme, M. Louis Ménard, le seul qui se souvienne aujourd’hui des rites et des gestes divins, n’avait prononcé devant ma tombe les paroles traditionnelles qui savent rendre aux pauvres mortes une vie éphémère et nocturne. Pendant sept heures, chaque nuit, je me promène dans ta sale ville…

—Oh! pauvre fille! interrompis-je. Comme tu dois trouver le monde changé!

—Oui et non. Je trouve les maisons noires; les costumes laids et le ciel lugubre (quelle singulière idée vous avez eue de venir habiter sous un pareil climat!) Je trouve que la vie est plus sotte et que les gens ont l’air moins heureux; mais si j’ai une stupéfaction, c’est bien de revoir à chaque pas toutes les choses que j’ai connues. Comment! en dix-huit cents ans vous n’avez fait que cela! Rien de plus nouveau? Rien de mieux, vraiment? Ce que j’ai vu dans vos rues, dans vos champs, dans vos maisons, c’est tout, c’est bien tout?… Quelle misère, mon ami!

L’étonnement qu’elle me vit prendre pouvait tenir lieu de réplique. Elle sourit et s’expliqua:

—Tu vois comment je suis habillée? me dit-elle. J’ai la robe qu’on a mise avec moi au tombeau. Regarde-la. De mon temps, on s’habillait avec de la laine, du fil et de la soie. En revenant sur terre, je croyais trouver tous ces vieux tissus disparus même des mémoires. Je m’imaginais (pardonne-moi) qu’après de si longues années les hommes auraient découvert des étoffes merveilleuses comme le soleil ou la lune, et plus voluptueuses au toucher que la peau d’une vierge ou d’un fruit. Mais non, de quoi vous habillez-vous? de laine, de fil et de soie… Oh! je sais, vous avez trouvé les cotonnades, et vous en enveloppez les nègres, qui vous semblent inconvenants dans l’état où ils se promènent. C’est peut-être extrêmement moral… Tu aimes beaucoup le coton? Tu es fier de sa découverte? Moi, je ne peux pas même sentir sous mes doigts cette chose qui colle et qui se défait. Enfin, avez-vous une étoffe mieux drapée que la laine? non; plus fine que le fil de lin? plus lumineuse que la soie… Mais réponds toi-même.

Elle poursuivit:

—De mon temps, on se chaussait avec du cuir… On connaissait les mules, les souliers de couleur, les pantoufles fourrées, les bottines montantes… Tiens, tes souliers de cycliste, découverts avec une bride un peu plus haut, c’est une forme phrygienne. Regarde maintenant les miens: ils sont en maroquin olive et dorés aux petits fers comme une reliure. Admire-les. Tu n’en trouveras pas d’aussi beaux chez le fournisseur de tes amies.

Elle poursuivit encore:

—De mon temps, pour faire les bijoux, on se servait de deux métaux précieux: l’or et l’argent. En avez-vous trouvé un troisième? On en faisait des colliers, des bagues, des bracelets, des boucles d’oreilles, des diadèmes et des broches. J’ai retrouvé tout cela rue de la Paix, identique. Nous connaissions les perles, l’émeraude, le diamant, l’opale, la pierre de lune, le rubis, le saphir et toutes les silices nuancées qui viennent de l’Arabie et de l’Inde aujourd’hui comme autrefois. Par hasard, auriez-vous créé une pierre précieuse en dix-huit siècles? Une seule, dis-m’en une, je t’en prie! une pierre que je n’aie pas connue, une bague que je n’aie pas mise à mon doigt; un bijou nouveau, même monté en or comme les miens, puisque tu n’as pas de métal plus rare à m’offrir, mais portant dans ses griffes une gemme inventée?

Sa voix s’était animée peu à peu jusqu’à un ton de reproche et de dépit. Je fis un geste beaucoup plus calme.

—Callistô, répondis-je, tu me parais attacher une importance exagérée aux ornements dont les femmes se chargent et qui n’ont pas d’autre excuse que d’occuper, par leur choix difficile et leur composition méticuleuse, une vie stagnante et désœuvrée. Il est évident aujourd’hui, après dix mille ans d’efforts infructueux chez tous les peuples, qu’une jeune fille ne saurait jamais être plus belle par l’art du couturier, du brodeur et de l’orfèvre qu’à l’instant où elle se montre toute nue comme les dieux l’ont créée. Ce simple costume, je ne doute pas que les Grecs ne l’aient connu…

—Mieux que tes compatriotes.

—Vous ne l’avez pas inventé; n’en sois pas fière. Je reconnais que, de nos jours, on le travestit encore plus mal que du temps où tu es née; mais du mauvais au pire la différence importe-t-elle? On ne peut pas habiller les femmes. C’est un axiome. Nous ne le détruirons pas. Si les vérités esthétiques pouvaient se démontrer par théorèmes, M. Poincaré aurait déjà prouvé mathématiquement qu’il est inutile d’exercer l’imagination humaine à la recherche de cette découverte, aussi certainement chimérique que la trisection des angles. Pour ma part, je ne m’afflige pas d’un insuccès qui persiste parce qu’il est éternel; et je me contente d’admirer la femme dans sa pureté primitive (qui, elle aussi, est immuable) avec l’émotion antique de ceux qui touchèrent Hélène.

Elle me regarda plus fixement en penchant la tête vers moi, et me dit avec lenteur:

—Es-tu sûr, ô présomptueux! que les femmes n’aient pas changé?