Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 31 sur 55

Pages du PDF

Sanguines

Chapitre II

Ce qu’elle fit immédiatement après avoir dit ces mots, je ne sais si je l’ai vu, dans le trouble où j’étais.

Comment elle quitta ses bagues, fit glisser quatre bracelets, ouvrit son collier, laissa tomber ses vêtements en même temps que ses lourds cheveux, je ne pourrais le dire. Ce fut si rapide et si éclatant qu’il m’en est resté dans la mémoire un éblouissement plein d’ombres.

Jusque-là, je n’avais pas cru avec certitude à la réalité de l’aventure. Les apparitions longtemps prises pour surnaturelles, et désormais tenues plus volontiers comme obéissant aux lois d’une nature profonde et mal connue, se présentent parfois avec les caractères d’une matérialité qui n’est démentie par aucun de nos sens et qui peut égarer un esprit incrédule ou simplement prévenu contre l’invraisemblance.

Je me demandais depuis une heure si je n’étais pas mystifié par une lectrice extravagante: quelque étrangère, pensais-je, assez immodeste et assez délibérée pour se rendre la nuit dans une chambre à coucher où on ne l’invite point, veut sans doute faire oublier le dessein banal qui l’entraîne, en considération du soin qu’elle apporte à le dissimuler dans une robe de théâtre. J’avais répondu dans le sens où elle me conduisait elle-même, avec la réserve d’un interlocuteur complaisant qui, par déférence ou par curiosité, ne veut pas déchirer trop tôt le tissu d’une comédie laborieuse et intéressante.

Mais dès qu’elle fut nue, je compris qu’elle venait à moi du fond du passé…

Je me souviens très bien qu’au moment où j’en eus la certitude, j’ébauchai, si je n’achevai pas, tous les mouvements qu’un instinct religieux m’inspirait invinciblement. Je me retins à ma chaise pour ne pas me mettre à genoux et je la regardais, en inclinant le front, avec un sentiment de sacrilège, comme si une personne aussi miraculeuse ne devait pas être contemplée avec les mêmes yeux qui voyaient les femmes vivantes.

 

Callistô était grande. Elle avait le torse étroit et rond, la taille haut placée, les jambes très longues. Ses articulations fines étaient d’une fragilité qui me ravissait; et même dans ses cuisses musclées on devinait des os délicats. Épilée, mais pure et sans fards, sa peau luisait comme au sortir du bain, brune d’un léger ton uniforme, presque noire au bout des seins, au bord allongé des paupières et dans la ligne courte du sexe. Je ne saurais expliquer comment sa beauté ne pouvait s’être accomplie ni sous notre climat, ni même dans notre temps, car cette évidence ne naissait d’aucun détail, mais seulement d’une harmonie et peut-être d’une clarté. Pour affirmer une différence entre elle et les femmes de mon époque, j’étais obligé de croire sans autre preuve à mon discernement, comme un collectionneur distingue le vrai du faux sans que parfois il puisse démontrer qu’il se fonde sur un indice particulier pour établir sa conviction.

Comme pour se mettre à ma portée, elle s’étendit sur une chaise longue.

—Vous auriez pu au moins perfectionner les femmes, reprit-elle en souriant. Et, tu le vois, les races ont perdu. Vos médecins, qui méprisent les nôtres, pourquoi laissent-ils aujourd’hui tes maîtresses moins belles que mes sœurs? La terre où nous vécûmes ne s’est pas engloutie. L’Oronte descend toujours du fond des montagnes de cèdres. Smyrne survit. Sparte est morte, mais Athènes est ressuscitée. Siècle vaniteux et débile, pourquoi remplaces-tu les Ioniennes par le mélange des Levantines, et que n’as-tu créé des sélections de femmes, comme tu crées des familles de roses? Tu ne peux pas. Ton effort est celui d’un enfant. Le nôtre fut celui des dieux.

 

Pendant qu’elle me parlait (je n’étais guère en esprit de discuter contre elle), une terreur comme on n’en a guère que dans le frisson du demi-sommeil, m’étreignait les tempes. Je tremblais qu’elle ne me quittât tout à coup, comme un être fluide, un néant de lumière, et je me demandais si mes yeux seuls auraient l’illusion de sa présence charnelle; si je pourrais, du bout du doigt, sur la peau tendre de sa hanche, la toucher.

—Viens! dit-elle en riant. Je ne suis pas une ombre. Donne-moi la main.

Et cambrant les reins sur la chaise longue, elle passa mon bras autour de son corps, qui pesa, voluptueux, sur mes doigts.

Puis, avec un entêtement qui ne voulait point se démentir, elle reprit sa conférence.

—Mille ans avant que je ne fusse belle, les hommes s’unissaient aux femmes à peu près comme les boucs aux chèvres. Tu as lu Homère? Ni Argos, ni Troie, n’ont connu d’autres plaisirs que ceux de l’acte sauvage dont les animaux se contentent. Même le baiser sur la bouche était ignoré de Briséis. Jamais Andromaque ne tendit sa poitrine à d’autres lèvres qu’à celles de son petit enfant. Jamais autour des flancs d’Hélène, une main ouverte et légère ne souleva le frémissement qui naît de la caresse humaine.

Elle ferma les yeux.

—Et puis, tout à coup, en un jour, l’antique Orient où je suis née prit aux dieux, comme un feu éternellement jeune, le seul don qui les distinguât des autres habitants de la terre: il inventa la volupté.

» O jours de sève! jeunesse du monde! Pour la première fois, les lèvres d’un homme et d’une femme, laissant les fruits, se savourèrent. La grande âme brûlante d’Aphrodite inspira le corps des amants, et chaque jour un plaisir nouveau—un plaisir nouveau, tu m’entends?—descendait de l’Olympe bleu dans les larges lits gémissants. Ce fut une ivresse effrénée: de Babylone au mont Eryx, tous les parfums, toutes les soieries, les fleurs, les arts et les femmes, formèrent le triomphe qui suivit la découverte de la joie. Les jeunes filles enfin libérées d’une barbarie héréditaire, conscientes de leurs sens et de leurs désirs, ouvrirent leurs narines à la rose et leurs corps charmants à la bouche. Pendant des siècles on augmenta le trésor des sensualités. De mon temps, dans Antioche et dans Alexandrie, les femmes l’enrichissaient encore. Moi-même, moi, Callistô, fille de Lamia, c’est moi qui ai trouvé ceci…

Mais je reculai…

Elle se rit.

—Ah! tu as peur! Eh bien, parle à ton tour; voyons! Pendant les dix-neuf cents ans de mon sommeil dans le tombeau, quelle joie inconnue avez-vous conquise? Je te demandais tout à l’heure une perle nouvelle. Je te demande maintenant un amour que je n’aie pas expérimenté. Sans doute, depuis si longtemps, on a dû révéler des jouissances toutes neuves. J’attends que tu m’invites à les partager.

 

Elle se maintenait avec sécurité dans ses positions d’ironie et je devinai bien que pendant ses longues courses nocturnes à travers la ville, elle avait essayé en vain de compléter son éducation; aussi ne tentai-je rien dans cette impossible voie.

—Prends patience, lui dis-je simplement. Vois-tu, nous avons commencé par tout oublier. Et puis, nous réinventons. C’est ce qu’on appelle l’histoire de la civilisation moderne. Il est arrivé au monde, peu d’années après ton trépas, des calamités sans exemple et qui auraient pu être irréparables. Ce fut d’abord la naissance et la singulière fortune d’une religion qui, à son origine, était moralement admirable; mais qui, dénaturée par des israélites trop grossiers ou trop adroits, a stérilisé l’effort de ta race et semé du sel sur les ruines d’Athènes. Ensuite, ce furent des invasions de barbares; quand le déluge de Judée eut pourri le bois du vaisseau, les rats y pénétrèrent et le mirent en pièces. Cela dura jusqu’au jour nouveau où l’on vit monter de l’Orient, comme une aurore, les livres sauvés du désastre et revenus de Constantinople. Nous mîmes cent ans à les lire. Depuis qu’ils sont étudiés, trois siècles à peine ont vécu. Mais le temps est à nous, peut-être. Laissenous le temps, Callistô.

Elle eut un sourire de dérision.

—Trouveras-tu, répondit-elle, dans les parchemins de tes musées la tradition de Rhodopis? Vos archéologues, qui possèdent si bien la politique de Périclès et la stratégie d’Alexandre, ont-ils reconstitué la science d’Aspasie et de Thaïs? Savent-ils si la tombe où repose la poussière fine de Phryné n’a pas enfermé pour toujours le secret d’une volupté perdue?

» Cette tradition, je l’ai encore. Veux-tu la connaître? Je te l’abandonne…