Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 34 sur 55

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Sanguines

La Fausse Esther

Au milieu du catalogue rouge, je lus ce prodigieux article:

MANUSCRIT.—Fragment d’un journal intime (1836-1839), par Mlle Esther van Gobseck, philosophe néerlandaise 50 fr.

Intéressant. Détails inédits sur Fichte.

Les principaux types romanesques dont le public conserve le souvenir, acquièrent souvent une célébrité qui dépasse celle des personnages historiques de même ordre. Si peu balzacien que puisse être le lecteur, il me permettra de supposer qu’il n’ignore pas Esther Gobseck. Lui-même lisant cette annonce eût manifesté une extrême surprise, personne n’en saurait douter.

Une heure plus tard, j’étais chez le libraire et le document m’appartenait. On voulut l’envelopper; je n’y consentis pas, et dans la voiture qui me ramenait je commençai de l’examiner.

 

Mon acquisition était une sorte de registre couvert d’un papier à fleurs. A la première page, Mlle Gobseck, ou plutôt son homonyme, avait aquarellé d’une main timide et sage deux bouquets de roses liés par un ruban d’azur. Une hirondelle et un papillon, qui se trouvaient être de la même taille, volaient au-dessus de la composition, et vers le milieu de la feuille se lisait cette calligraphie:

IIe CAHIER DE MON JOURNAL

Commencé le 5 mars 1836 (_Anniversaire!_)

Terminé le…

Le catalogue avait dit vrai. Mlle Gobseck parlait de Fichte; sinon pour l’avoir connu (puisque le grand Johann-Gottlieb était mort depuis 1814) au moins pour avoir eu l’honneur d’entendre parler son fils Hermann, pendant un séjour en Prusse.

De même l’annonce avait dûment traité de philosophe cette Néerlandaise.

La philosophie et Mlle Gobseck étaient inséparables; mais au cours de cette sympathie entre une abstraction et une réalité, la première ne donnait guère, encore que la seconde crût recevoir beaucoup. Le zèle de Mlle Gobseck à évoluer de la raison pure jusqu’à la raison pratique n’avait d’égale que la résistance sourde opposée à ses efforts par sa lente cérébralité. Les thèses et les antithèses qui s’affrontaient dans son esprit ne se rencontraient nulle part ailleurs dans le champ de l’intelligence humaine, et elle en tirait des synthèses qui étaient d’abord remarquables par la surprise qu’elles ne lui causaient pas.

Mais rien ne la décourageait. Mlle Gobseck éprouvait à l’égard de la philosophie cette Liebe ohne Wiederliebe, cette passion non partagée, que l’on s’accorde à regarder comme incomparable, en sentiment comme en expression. Elle aimait à régler sa vie en tous temps d’après ses principes, je veux dire d’après les principes des maîtres. Elle se gardait de croire aux critériums trompeurs de ses sens, aux conseils néfastes de ses goûts, aux fallacieux bavardages de ses opinions personnelles, et rien ne lui semblait véritable, légitime ou digne de foi, qui ne reposât d’abord sur un enseignement. Sa paix intérieure était à ce prix.

Les années 1836 et 1837 n’amenèrent aucun événement notable dans son existence. La petite ville, où elle passait des jours sans tristesses ni joies et parfaitement exempts de surprises, donnait un horizon tranquille à ses méditations régulières. En 1838, elle fit un voyage en Prusse, voyage d’études et de perfectionnement, au cours duquel toute aventure lui fut, semble-t-il, épargnée.

 

Ce préambule exposé pour l’instruction du lecteur, je me bornerai à transcrire les dernières pages du journal que j’ai sous les yeux sans insister autrement sur ce qu’elles présentent d’extraordinaire.