Sanguines

Pierre Louÿs · Chapitre 40 sur 55

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Sanguines

Chapitre VI

16 avril, soir.

«Si cette journée n’est pas un rêve, j’en resterai folle ou j’en mourrai. Je ne comprends pas moi-même comment j’ai le courage d’en écrire le récit après l’avoir vécue; mais il n’importe, j’écris machinalement, sans voir, dans un bourdonnement cérébral qui emporte ma raison.

«Je suis entrée chez cet homme à six heures, je crois… je ne sais plus… Ah! pourquoi Mina m’a-t-elle fait lire ces pages que peut-être j’eusse ignorées! Pourquoi le destin s’acharne-t-il sur ma tête! Ah! pauvre moi! pauvre moi!

«Le domestique m’avait demandé qui annoncer… J’ai donné mon nom; j’espérais qu’ainsi M. de Balzac saurait tout de suite quel était l’objet de ma démarche.

«Pendant cinq minutes je suis restée seule dans une antichambre qui n’avait pas de sièges. Les quatre murs en étaient blancs, et sur le plâtre on avait écrit au charbon: Ici une fresque par Delacroix… Ici un bas-relief de Rude… Ici une tapisserie des Gobelins… Je ne sais quoi encore… Il me vint à l’esprit que j’étais chez un fou… Mais non… Ce n’est pas lui qui est fou. C’est moi qui suis folle, ce soir. Lui, il a raison, il a toujours raison.

«On a ouvert une porte, j’ai fait trois pas, je n’ai vu personne… Et soudain une voix terrible m’a crié du fond de la pièce:

 

«—Qui vous autorise, mademoiselle, à prendre le nom d’Esther Gobseck?»

 

«Ah! cette voix! elle résonne encore dans ma pauvre tête en démence…

«J’ai levé les yeux. Un homme était devant moi, gros et laid et cependant superbe, avec de longs cheveux droits comme j’en ai vu porter aux étudiants prussiens. Il était debout derrière un bureau où il y avait bien dix mille feuilles de papier, plus mêlées, plus houleuses que les flots de la mer, et, par-dessus cet océan, il me regardait avec des prunelles noires que je voyais luire jusqu’à moi, bien qu’il tournât le dos à la lumière du jour.

«—Ah! monsieur», murmurai-je presque défaillante.

«Les mots mouraient sur mes lèvres.

«Il frappa du poing le bois de son bureau et répéta plusieurs fois:

 

«—Qui vous autorise? qui vous autorise?»

 

«Alors je ne sais plus comment j’en trouvai la force, mais je réussis à murmurer:

«—Monsieur, je suis Esther Gobseck.»

«Il porta tout son buste en avant, me foudroya d’un regard que je ne pus soutenir, et partit d’un éclat de rire qui secoua les murs comme la commotion d’une bombe.

«—Vous? dit-il. Vous!! Esther Gobseck!»

«J’inclinai la tête.

«—Mademoiselle, reprit-il plus calme, cette plaisanterie est détestable. Si vous voulez me cacher votre identité, libre à vous. Prenez un pseudonyme ou ne vous nommez point, mais ne ravissez pas le nom d’une autre! Le nom est la propriété la plus sacrée que possède la personne humaine.»

 

«D’une main tremblante, j’ouvris ma serviette portefeuille et je lui tendis mon passeport où mon signalement se trouvait exposé.

«—Prenez-en connaissance, monsieur. Les pièces sont signées du bourgmestre…»

«Il lut, relut, dit à plusieurs reprises: «Etrange… curieux… singulier…» Puis il me considéra longuement, et, de pâle que j’étais je devins extrêmement rouge.

«—C’est en règle, fit-il enfin. Il n’y a rien à dire. Vous êtes Esther Gobseck… si extraordinaire que cela puisse sembler.»

 

«Il chiffonna un papier qu’il jeta dans une corbeille, s’assit, et, se retournant soudain vers moi:

«—Alors vous allez me donner tout de suite un renseignement dont j’ai besoin. De quoi se composait le mobilier de votre chambre à coucher lorsque vous êtes entrée à l’Opéra comme petite danseuse?

«—Petite danseuse! m’écriai-je révoltée. Mais monsieur, je n’ai jamais été petite danseuse! je suis philosophe fichtiste.

«Furieux, il frappa de nouveau le bois du meuble:

«—Mademoiselle, je vous répète que cette facétie est déplacée. De deux choses l’une: ou bien vous n’êtes pas Esther Gobseck (et c’est ce que j’ai cru tout d’abord), ou bien si vous êtes Esther Gobseck, vous êtes la Torpille.

«—La Torpille, c’est moi? balbutiai-je égarée.

«—Mais bien entendu! Et la Torpille n’est pas philosophe fichtiste!»

 

«Après un silence, il se leva, étendit sa main dans ma direction et me dit les choses stupéfiantes que je vais essayer d’écrire si j’en ai encore la force. L’autorité de sa voix était telle que je ne l’interrompis à aucun moment.

 

«Vous êtes née en 1805, de Sarah van Gobseck et de père inconnu. Votre mère, ruinée par Maxime de Trailles, est morte assassinée par un officier dans une maison du Palais-Royal, au mois de décembre 1818. A cette date, vous aviez treize ans et, depuis plusieurs années déjà, guidée par votre mère Sarah, vous meniez la triste vie des petites prostituées impubères. C’est alors que vous êtes entrée à l’Opéra. Plusieurs habitués vous entretenaient, parmi lesquels Clément des Lupeaulx. J’aurais bien besoin de savoir quel fut le mobilier de votre chambre à coucher vers cette époque; mais puisque vous ne voulez rien dire, passons. En 1823, on complote de vous envoyer à Issoudun chez le vieux Jean-Jacques Rouget sur le point d’épouser sa bonne, et que l’on voudrait, grâce à vous, détourner de ce mariage indigne. Le projet ne réussit pas. Je passe encore sur les embarras d’argent qui attristèrent votre dix-huitième année, embarras qui vous obligent à un expédient honteux. A la fin de cette année 1823, vous rencontrez par hasard Lucien de Rubempré au théâtre, vous le recevez dans votre appartement situé rue de Langlade. Vous l’adorez, il vous aime, et je ne vous apprendrai point comment, par l’entremise de Vautrin, le baron de Nucingen fait votre fortune et celle de Lucien tout ensemble. Maintenant, écoutez-moi bien.»

«Je l’écoutais, au comble de l’horreur.

«—Nucingen vous est odieux, ma fille. Il a trente-huit ans de plus que vous. Il est antipathique et même répulsif. Vous le subissez avec une aversion croissante. Ecoutez-moi bien: le 13 mai, après une soirée donnée en son honneur, vous absorberez une perle noire contenant un topique javanais, et vous mourrez instantanément. Tel est le sort que je vous réserve.»

«Hélas! je tremblais comme une feuille.

«—Comment le savez-vous, monsieur? bégayai-je.

«—Comment je le sais? cria-t-il. Quelle inepte question! c’est moi qui vous ai faite!»

 

*