Tu es à moi !

Athéna Jacob's · Chapitre 2 sur 15

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Tu es à moi !

Chapitre 1

Nash

— Johnny, bordel, réveille-toi sinon je vais être en retard et tu connais ton vieux, si j’arrive à la bourre, je vais me taper toute la plonge en plus de nettoyer la cuisine.

Johnny, le seul mec de mon âge que je côtoie et, accessoirement, le fils d’Al, mon patron qui possède le Montana Canyon Food, le Diner qui se tient en plein désert du Montana où je bosse en tant que cuistot.

Il dort comme un loir sur mon clic clac qu’il emprunte de temps en temps quand il picole et hier soir, j’avoue qu’on n’a pas fait semblant.

Toujours habillé de la veille, de son débardeur blanc tacheté et troué sur plusieurs endroits, son pantalon en cuir bien limé à force de le porter, ses cheveux blonds sales et ébouriffés, positionné sur le dos avec le bras sur les yeux pour se protéger du soleil qui s’incline lentement pour céder à la prochaine nuit. Mon pote grogne alors que je le pousse de la main contre son flanc.

— Laisse-moi pioncer encore, mec ! grommèle-t-il d’une voix enrouée par les nombreuses clopes que nous avons fumées jusqu’à pas d’heure.

J’abandonne.

Je prends mon bol de café bien noir très amer et en bois une gorgée pour mieux me réveiller car, j’admets que, pour ma part, je ne suis pas non plus totalement frais.

Après mon service d’hier, j’ai proposé à Johnny de renoncer à sa bécane au Diner pour finir la nuit entière chez moi. Nous avons joué au poker avec quelques gars de la ville mais, après plusieurs bouteilles de whisky que nous avons vidé à même le goulot, ce n’est qu’au petit matin que nous nous sommes couchés, complètement bourré mais les poches bien remplies d’oseille. La chance était franchement avec nous et tant mieux car, depuis que je bosse au fast-food, j’économise un max pour partir d’ici et il ne me manque plus que 5000 dollars pour concrétiser mon rêve. — OK, mais tu te démerdes pour récupérer ta moto, mon pote, j’ajoute pour le faire réagir.

Mais c’est un ronflement qui me répond et, je n’attends pas une seconde supplémentaire pour finir mon liquide noirâtre, avant d’enfiler ma veste en jean. Je me regarde une ultime fois dans le miroir de l’entrée, constatant que mon gel maintien à la perfection ma chevelure sauvage et épaisse aux reflets blonds et que ma peau rasée de près mais très fatiguée. Heureusement une jolie couleur de bronzage efface tous les traits de soucis que j’accumule depuis des années.

Mes lunettes d’aviateur sur le nez, je jette un dernier coup d’œil sur Johnny, avant de refermer la porte de mon appartement se trouvant en plein centre de Missoula, petite bourgade du Nevada. Je dévale les trois étages de marches pour récupérer ma bagnole.

Les rues sont quasi désertes à cette période de l’année, généralement, il ne reste que les familles ne pouvant s’offrir des vacances et des jeunes comme moi, qui bossent pour s’en sortir.

Installé maintenant dans ma Chevrolet Chevy décapotable blanche, enfin plutôt marron, vu que je n’en prends pas vraiment soin et je ne parle même pas de la carrosserie, mais comment me plaindre sachant qu’elle appartenait à mon père qui est parti beaucoup trop tôt, laissant ma mère, mon petit frère Ricky et moi-même, alors que j’avais à peine 10 ans. Malgré ce vieux tas de ferraille, j’ai installé une stéréo de malade pour mon autoradio K7 Pioneer. Je me penche, fouille dans le vide poche et balance quelques pièce avant de trouver les hits des années 90 et, c’est avec le son Under The Bridge - Red Hot Chili Peppers, que je démarre mon bolide, ça change de tous les boys bands qui cartonnent en ce moment et franchement, ce n’est pas vraiment ma came.

Sur le chemin panoramique des canyons américains, je m’allume une clope et admire l’horizon qui m’offre la plénitude dont j’ai besoin avant de prendre mon service.

Chaque midi et soir que j’effectue de temps en temps, même si le restaurant est situé sur une bordure désertique de la vallée, il y a du monde, toujours des passants, comme des routiers, des gangs de motards, des touristes ou des âmes perdues qui finissent par pousser la porte pour s’empiffrer d’un burger. Je peux dire que ce job n’est vraiment pas l’idéal, ce n’est pas vraiment ce que je pensais faire de ma vie mais, sans aucun diplôme, quittant trop tôt les bancs de l’école parce qu’avec son maigre salaire de serveuse de ma mère, elle ne pouvait clairement pas m’offrir de grandes études. J’ai moi-même préféré arrêter la vie scolaire pour que mon petit frère de deux ans mon cadet ait plus de chance que moi et j’ai bien fait, puisqu’aujourd’hui, il est chef d’un service d’infirmerie en pédiatrie dans un hôpital au Mexique et, même si nous ne nous voyons pas des masses, je suis très fière de lui et du parcours qu’il a accompli. Le vent chaud du sud me caresse le visage, un sourire se profile sur mes lèvres à l’idée de retrouver mes collègues et de la soirée qui s’achemine, préalablement, dans mon esprit.

C’est d’ailleurs deux d’entre eux qui m’accueille à l'arrière du truck en métal lorsque je me gare dont Cassy, la pimbêche par excellence, qui passe son temps à se plaindre constamment des clients, à faire des bulles de chewing-gum à chaque service mais qui est prête à péter la gueule a un mec qui lui mettrait une main au cul.

Déjà vêtue de son uniforme à rayures rouges et blanches, un tablier immaculé autour de la taille, des ballerines plates aux pieds, avec une coiffe sur sa coupe au carré noir et lisse assortie à la combinaison. Elle fume une cigarette. Son dos posé près de la porte de sortie, elle me scrute avec son regard corbeau quand je m’extrais de mon véhicule. Près des grandes poubelles se tient le vieux Walt. Je dis vieux car il a franchement la maturité d’un grand-père, il est plus âgé que le boss lui-même. Également habillé de sa blouse de travail, c’est lui qui prépare toutes les boissons, glaces et milk-shakes au service de jours la plupart du temps mais il lui arrive de faire des heures de nuit parce qu’il est comme tout le monde, il a besoin de pognon et, même si c’est quelqu’un de très fatigué, il n’a pas le choix surtout quand on n’a pas de sécurité sociale ou de retraite. Avec son sourire constamment bienveillant que je remarque, dès mon arrivée et ce, malgré sa grosse moustache grisonnante, nous nous saluons de la main et d’une accolade, avant que celui-ci nous laisse pour se mettre au boulot, tandis que j’allume une dernière clope, avant de me changer. — Tu as une sale gueule Nash, me dit Cassy, avant de jeter son mégot encore fumant au sol, sans avoir l’intention de l’écraser de son pied, puis me regarde droit dans les yeux. Tu as encore abusé avec Johnny ? Toujours agréable, celle-ci, me dis-je en restant stoïque à ses mots désobligeants.

Mais au fond je sais qu’elle se comporte ainsi par pure protection, même si je ne sais toujours pas pourquoi elle agit comme ça avec tout le monde, malgré que cela fait déjà 5 ans que je bosse ici et avec la même équipe. — La gentillesse te tuera un jour Cassy.

Autant je peux avoir mes jours sans où franchement, il ne faut même pas m’adresser la parole tellement j’ai l’humeur d’un pitbull, autant ma collègue face à moi, c’est le caractère permanent qu’elle arbore chaque jour mais heureusement, on s’y habitue très vite et, à l’âge de 35 ans, je ne pense pas qu’elle changera à présent.

Le regard toujours vers moi, elle fait éclater sa bulle de chewing-gum avec un sourire en coin, tellement fière de nos piques constantes qui nous amusaient à la fin.

— On ne me refera pas Nash.

— Non, c’est sûr et ne le fait pas.

Sur ces dernières paroles, elle me lance un sourire, chose assez rare, avant de rentrer et de m’abandonner à ce que je visualise, une dernière fois, le panorama désertique des montagnes sableuses puis j’entre dans les vestiaires lugubres et sans âme, juste pour me changer et enfiler un t-shirt noir à manches courtes et mon tablier pas vraiment propre, que je resserre avec les lanières, autour de ma taille, avant que mes pas me guident dans la pièce où je passe les trois quarts de mon temps. La cuisine, qui est presque aussi minuscule qu’une cabane de trappeur en pleine forêt. Je ne m’y suis jamais senti oppressé ou pire, claustrophobe, c’est mon domaine personnel, au point que personne n’a le droit d’y entrer quand j’y suis. Même pas Al. Je ne fais pas de la grande cuisine, mais j’adore y préparer mes plats, même si mes cheveux deviennent de l’huile de friture en fin de service et que j’ai l’impression d’empester le gras sur ma peau, même après une bonne douche.

Ici, je m’y sens bien et, avec l’équipe que nous sommes, je sais que le jour où je prendrais mon indépendance financière, ils me manqueront tous. Oui, même Cassy qui vient justement, d’engueuler la jeune Abby, une employée de salle comme elle qui est avec nous depuis, à peine une année et qui, malgré le sale caractère de sa collègue, résiste encore et, je n’ai pas l’impression qu’elle partira de sitôt.

La soirée s’écoule, les burgers-frites, les fish and chips et les pilons de poulet défilent au fur et à mesure des heures qui passent. Les filles en salles sont productives, Walt discute gentiment avec un routier au comptoir, le juke-box projette du son où Elvis Presley me donne l’envie de chalouper, comme dans une chorégraphie que font les acteurs du film Grease, que j’ai dû regarder, pendant une soirée Drive-in où j’ai passé plus de temps à bécoter la fille qui m’accompagnait, que de visionner le grand écran.

— Tu sais où est Johnny ? J’entends soudainement la voix d’Al derrière mon dos.

Je me tourne et découvre son visage dans l’encadrement où je passe mes plats.

— Il est à l'appartement en train de décuver et de ronfler. Les traits du visage de mon boss se durcissent. Le pauvre Al, combien de fois a-t-il essayé de le remettre dans le droit chemin ? Mais, avec lui, c’est peine perdue même si, depuis sa sortie de prison, il fait beaucoup moins de conneries, comme le fait qu’il a arrêté de prendre et de vendre de l’herbe, même si c’est un business très lucratif, il n’en reste pas moins de quelqu’un d’irresponsable et ça, son père le sait parfaitement. Les néons colorés roses et bleus de la salle illuminent la peau brûlée et barbue du visage de Al, ses longs cheveux, qui lui arrivent aux épaules, durcissent encore plus sa physionomie. De taille plutôt grande, pas très épais niveau musculature, il ne faut pas se fier à sa corpulence car, plus d’une fois, il a mis des raclés à de mauvais payeurs ou à ceux qui se sont permis des gestes déplacés envers les filles, sans que j’aie eu le temps de bouger le petit doigt.

— OK mais sa moto est ici. Comment va-t-il venir la récupérer ? Demande-t-il, l’air soucieux mais, à peine a-t-il prononcé ses mots que la porte s’ouvre sur son fils.

Le grelot de la cloche s’enclenche à son passage. Des lunettes sombres sur le nez, la tignasse ébouriffée, un sourire resplendissant sur les lèvres, comme s’il ne venait pas de prendre une cuite phénoménale, il y a quelques heures.

Le blue-jean délavé, débardeur noir, sa veste de cuir qu’il tient d’un doigt, sur son épaule gauche, il entonne un « Bonjour la populace » avant de se diriger vers le comptoir où il s’installe, nonchalamment, face à une Abby qui rougit à son arrivée.

Et oui, encore une qui est folle de lui et qui va avoir le cœur brisé si Johnny pose, un jour, les yeux sur elle. Je ne vais pas casser du sucre sur mon pote alors que je ne suis pas mieux, ne m’attachant aucunement à mes conquêtes, passant de fille en fille, sans aucun scrupule mais, j’ai 29 ans, nous sommes en 1995 et nous n’avons pas cette pression de se caser car la société l’a décidée puis, avec mon projet, une histoire d’amour serait vraiment une très mauvaise idée.

— Je vois qu’il pète la forme.

Je ris, face à l’examen de mon boss puis, tends une assiette de frites - salade avec une pièce de bœuf à celui-ci, tout en jetant un regard vers lui, je l’observe effectuant un clin d’œil à Abby, tout en jouant avec un cure-dent dans sa bouche.

— Tu connais Johnny.

— Oui et ça m’inquiète.

Il fronce des sourcils. Je me penche davantage pour être le seul à entendre ce que Al raconte juste après. — Le shérif est venu me voir ce midi. Aïe, ça ne sent pas bon. En général, quand le flic du comté, Bob Bucket passe par ici, soit c’est pour un brunch, soit c’est parce que Johnny a encore fait une connerie et, à la tête d’Al, cela ne me dit rien qui vaille. — La bande de motards avec qui il traîne, ont mis le feu à la casse automobile de Bill, la semaine dernière, m’informe-t-il en lançant un regard inquiet envers son unique fils. Et, même si je ne sais pas s’il y a participé, je n’ai franchement pas envie de le revoir derrière les barreaux. Soucieux, je fixe mon pote une fraction de seconde, avant de répondre à son père.

— J’admets que je ne suis pas derrière le cul de ton rejeton H24 mais, ce que je suis sûr, c’est qu’il a changé et, même s’il n’a pas un boulot honnête à proprement parler, je sais que la prison l’a bien chamboulé et, s’il y a bien quelque chose dont Johnny ne souhaite pas, c’est d’y retourner. Je ne sais pas si ce sont mes paroles ou en regardant une énième fois son fils mais, je vois du soulagement briller dans ses pupilles et, la minute suivante, il m’autorise une pause de quinze minutes. J’en profite pour m’en griller une, avec mon camarade, à l’arrière de la caravane de métal. J’offre une Marlboro à mon pote, on discute de la dernière soirée et je prends une gorgée de la fiole de rhum qu’il me tend quand, soudainement, une vieille Cadillac rouge freine brusquement au niveau de la pompe à essence.

Johnny n’y fait pas gaffe mais mon regard ne se détache pas de cette personne aux cheveux blonds, elle a le front collé à son volant, les mains crispées dessus et à l’air dans le plus grand désarroi. N’y tenant plus et surtout que, si cette femme veut de l’essence, elle est mal tombée puisqu’ici, il n’y en a jamais eu, à ce que je sache. J’abandonne mon pote qui ne me demande même pas où je vais et, d’un pas lent mais assuré, je m’approche. Un long frisson me parcourt le corps quand ma vision découvre certes, une inconnue, mais je réalise déjà que c’est une beauté sans nom puis un choc me tétanise sur place. Un mauvais pressentiment s’infiltre dans mes veines et, sans que je puisse dire pourquoi, un doute s’installe également.

Cette femme va me créer des soucis et, le pire dans tout ça, c’est que je vais y plonger dedans jusqu’au cou.