Voyage autour de mon jardin
Lettre VIII.
On ne sait pas bien quels sont les oignons qui ont été dieux chez les Égyptiens. Les lis; les jacynthes, les tulipes semblent avoir plus de droits à ces honneurs que l'ail et l'oignon de nos cuisines. Les Latins cependant pensaient que c'était à ceux-ci qu'appartenait ce rang élevé.
O sanctas gentes, quibus hæc nascuntur in hortis Numina.
«Peuple saint et assez heureux pour voir pousser ses dieux dans ses jardins.»
Le lis blanc a bien des ennemis; les poëtes ont abusé de lui comme de la rose. Je ne sais qui l'a forcé d'entrer dans des considérations politiques bien au-dessous de lui. Il serait en effet difficile de dire combien il y a eu de révolutions et de gouvernements en France, depuis que cette touffe de lis a été plantée dans mon jardin, combien de systèmes et d'hommes ont été prônés et traînés aux gémonies.
Les fleurs de lis des armes de France n'ont pas été prises sur le lis de nos jardins auquel elles ne ressemblent en aucune façon. Dans les auteurs qui ont fait des volumes à ce sujet, vous verrez tantôt qu'il s'agit de l'iris jaune des marais, tantôt que les fleurs de lis étaient originairement des abeilles, d'autres fois que c'étaient des fers de lance.
Néanmoins les lis ont été enveloppés dans le sort des fleurs politiques telles que la violette, l'impériale, l'œillet rouge, etc., qui ont été tour à tour proscrites et rappelées, multipliées à l'infini ou arrachées sans pitié dans les carrés de fleurs des Tuileries, et généralement placées sous la surveillance attentive de la police, considérées comme suspectes, hostiles au pouvoir et mêlées dans plusieurs conspirations.
Les partis et les hommes qui les ont arborées et proscrites sont déjà depuis longtemps morts et presque oubliés. Et à chaque printemps ces pauvres fleurs, rentrées dans la vie privée, continuent à fleurir chacune en sa saison.
Un seul insecte semble s'être emparé des lis et y avoir établi son domicile, c'est un petit scarabée dont la forme est celle d'un carré allongé, ayant le ventre et les pattes noires et les élithres ou ailes dures, d'un écarlate éclatant; il n'y a pas de lis qui ne donne asile à quelques-uns. On les appelle criocères. Quand on en tient un, pressé dans la main, il fait entendre un bruit strident qu'on prend d'abord pour un cri, mais qui n'est que le frottement de ses derniers anneaux contre les fourreaux de ses ailes.
Il n'a pas toujours eu ce brillant costume, ce costume sous lequel il mange à peine et comme par friandise, ce costume sous lequel il semble n'avoir qu'à se promener et faire l'amour. Il a été d'abord une sorte de ver plat, à six pattes, d'un verdâtre mêlé de brun qui demeurait alors également sur les feuilles de lis, mais qui y menait une vie toute différente. Autant il est aujourd'hui sobre et dédaigneux, autant il était alors avide et glouton. Mais c'est qu'il avait deux raisons puissantes pour manger. Les feuilles de lis dont il se nourrit ressortent presque sans altération de son corps comme si on les avait écrasées dans un mortier; par une disposition particulière de son corps, cette pâte de feuilles tombe sur lui et lui forme une maison ou plutôt une cuirasse qui le cache entièrement. Il vient cependant un jour où il songe à prendre d'autres soins. Bientôt reviendra le printemps et la saison des amours. Il n'est ni d'une forme ni surtout d'une parure faite pour plaire. Il cesse de manger, secoue son étrange vêtement, marche, s'agite, descend et s'enfonce dans la terre. Quelques mois après il en sort brillant, lustré, éclatant comme nous le voyons aujourd'hui, richement vêtu des plus beaux vernis de la Chine. Pleins de confiance en eux-mêmes, les mâles et les femelles se cherchent et ne tardent pas à se rencontrer. Puis les mâles meurent. Les femelles ont encore quelque chose à faire, elles pondent des œufs d'abord rougeâtres, puis bruns et les attachent sur le dessous des feuilles de lis, puis elles meurent à leur tour; leurs enfants trouveront en naissant la nourriture qui leur est nécessaire.
Quoi déjà des feuilles séchées; je me baisse pour prendre ces trois ou quatre feuilles mortes; les feuilles s'agitent, s'envolent. Mais il ne fait pas de vent pour les emporter ainsi. Ces feuilles sont un papillon auquel la nature a donné la forme, la couleur, la disposition, la figure entière de trois ou quatre feuilles sèches avec leurs nuances et leurs nervures. Sous sa première forme, c'est une assez grande chenille de couleur sombre, grise et brune, avec des poils bruns et une corne charnue sur l'extrémité du corps.
A propos de chenille, Pline raconte que les Romains mangeaient une sorte de gros ver blanc que l'on trouve dans les troncs des vieux chênes; c'était un mets fort recherché. On les engraissait pendant quelque temps avec de la farine avant de les servir sur les tables somptueuses des riches Romains. Cela devait faire un horrible ragoût, si toutefois les gens qui comme vous et moi mangent des huîtres ont le droit de rien accuser d'être dégoûtant.
Voici une chenille qui voyage; en effet, elle n'est pas ici chez elle, je la reconnais, elle est rayée de bleu pâle et de jaune piqueté de noir; elle vient du potager qui est là-bas derrière un rideau de peupliers, car il n'y a rien ici qui lui convienne; elle vit des feuilles de chou qu'elle partage avec d'autres chenilles vertes qui se métamorphosent en ces papillons blancs si communs dans les jardins et dans la campagne; je ne connais pas le papillon que devient celle-ci; je vais la prendre et l'emprisonner pour assister à sa métamorphose. Mais que se passe-t-il? une petite mouche d'un brun rougeâtre, dont le corps ne tient au corselet que par un fil délié, s'est abattue sur la chenille: celle-ci ne paraît pas s'en inquiéter et continue sa route. C'est probablement l'heure de son déjeuner et elle cherche un chou. Que fait cette mouche? que veut-elle? est-ce une mouche de proie? va-t-elle comme un petit aigle enlever la chenille et la porter à manger à ses petits? la chenille pèse vingt fois autant qu'elle, c'est impossible. Mais la mouche est armée d'un aiguillon deux fois long comme tout son corps et fin comme un cheveu: c'est un ennemi; elle va tuer la chenille avec cette formidable lame et sans doute la manger. Elle relève son aiguillon, et le cheveu si fin se divise en trois dans sa longueur; deux sont creux et sont les deux moitiés d'un fourreau pour le troisième qui est une tarière aiguë et dentelée; elle l'enfonce dans le corps de la chenille qui ne paraît pas s'en apercevoir. Bientôt elle retire son glaive, le renferme dans le fourreau, s'envole et disparaît. La chenille ne s'est pas arrêtée et ne s'arrête pas; elle va retrouver sa table mise et un excellent déjeuner; dans quelques jours elle descendra dans la terre pour se métamorphoser; mais si je l'enfermais pour connaître son papillon, mon attente serait trompée. La mouche qui l'a piquée, et que les naturalistes appellent ichneumon, n'a fait que pondre dans son corps; cette épée, la troisième partie d'un cheveu, est creuse et a déposé l'œuf dans une partie de l'intérieur de la chenille où cette opération ne lui fait aucun mal; de cet œuf sort un ver qui mange tout doucement la chenille; celle-ci se sent mal à son aise, perd l'appétit et fait sa coque; mais dans la coque son hôte incommode ne cesse de la dévorer, puis à son tour il se métamorphose et devient une mouche semblable à celle que nous avons vu le pondre; elle perce la coque de la chenille et s'envole pour chercher d'abord un mâle qui la féconde, puis une chenille dans laquelle elle puisse déposer ses œufs; les mâles n'ont pas besoin de tarières et n'en ont pas.
Dans les parasites que vous rencontrerez là-bas comme vous en auriez trouvé ici, mon ami, pensez-vous en rencontrer d'aussi exagérés dans leur façon de manger le monde!
Chaque espèce d'ichneumon, de ceux qui pondent dans les chenilles, a sa chenille de prédilection; il y en a de si petits qu'ils pondent dans un œuf de papillon dans lequel ils glissent leur tarière; le ver naît dans l'œuf et y trouve de quoi se nourrir jusqu'à ce que, changé en mouche, il en casse la coquille pour prendre sa volée.
Il y a dans nos jardins, et parmi ceux qui prétendent les aimer, des braves gens qui sont un peu comme vous, mon ami; ils n'estiment une fleur qu'à proportion qu'elle est rare et qu'elle vient de loin. J'ai vu souvent des collections de curieux et d'amateurs, de ces gens qui n'ont dans la possession d'autre plaisir que celui assez méprisable de savoir que les autres ne possèdent pas, de ces gens qui ont des fleurs non pour les voir, mais pour les montrer; leurs fleurs les plus chéries, celles qui m'étaient montrées avec le plus d'ostentation, celles qui servaient de prétexte au ton le plus dédaigneux pour moi, étaient des plantes rares, il est vrai, mais si peu éclatantes, si effacées par les autres plantes plus communes, que je me considère comme un homme bon, excellent, plein de douceur et de bénignité pour n'avoir succombé qu'une seule fois à la tentation de dire à leur fastueux propriétaire:
—Cette plante est très rare, Monsieur?
—Oui, Monsieur, extrêmement rare.
—Ah! j'en suis bien aise, Monsieur.
—Pourquoi cela, Monsieur?
—Pensez-vous la posséder seul, Monsieur?
—Oui, Monsieur, je la possède seul.
—J'en suis enchanté, Monsieur.
—Et pourquoi cela, Monsieur?
—Parce que, Monsieur, cela me donne l'assurance de ne pas la rencontrer souvent.
Voici la plante la plus belle, la plus riche, la plus majestueuse: c'est le pavot; comme ses feuilles d'un vert glauque sont bien découpées, comme sa tige s'élève droite et flexible; les boutons de ses fleurs sont penchées languissamment sur la terre; mais un jour ou deux avant de s'épanouir, ils se redressent graduellement et présentent au ciel leur belle et riche coupe; on peut dire alors d'eux, avec plus de vérité que de l'homme, que le signe de sa noblesse est qu'il regarde naturellement le ciel, ce qui n'est pas vrai pour l'homme. Un homme qui voudrait conserver la dignité que lui prête Ovide,
Os homini sublime dedit, cœlumque tueri
Jussit, et erectos ad sidera tollere vultus;
cet homme gagnerait un horrible torticolis, et y renoncerait au bout d'un quart-d'heure.
Voici le bouton relevé; déchirez son enveloppe verte, voyez comme ses splendides pétales y sont renfermés, sans ordre, chiffonnés, on dirait le sac de nuit d'un étudiant qui part en vacances. Comment la nature peut-elle traiter avec aussi peu de soin une si riche et si fine étoffe? N'y a-t-il pas un peu de dédain affecté là-dedans pour la pourpre? Je ne sais que la fleur de la grenade, qui est rouge aussi, dont les pétales soient dans leur enveloppe chiffonnés comme les pétales du pavot. Mais, tranquillisez-vous, à peine la fleur est-elle épanouie, qu'un air tiède vient lisser les pétales de la grenade et du pavot, et les rend unis comme ceux des autres fleurs.
Les différentes fleurs ont différentes manières de s'envelopper dans leur bouton où il faut qu'elles tiennent si peu de place. Les pétales des roses se recouvrent les uns les autres par portion de leurs côtés; le liseron est roulé et plié comme les filtres de papier, etc., etc. Il en est de même des feuilles dans le bourgeon; celles du syringa sont pliées en long, moitié sur moitié, celles de l'aconit le sont dans leur largeur du haut en bas, plusieurs fois sur elles-mêmes; celles du groseiller sont plissées comme un éventail; celles de l'abricotier sont roulées sur elles-mêmes, etc., etc.
Un spectacle curieux est encore de voir les tiges sortir de terre au commencement du printemps, plusieurs plantes vivaces ont fait la part de l'hiver et de la mort; elles leur ont livré leurs feuilles de l'été; elles se sont cachées profondément sous terre.
Mais voici qu'une pluie douce et un vent tiède les avertissent que la belle fête du printemps va commencer; il faut que chaque plante se prépare à entrer en scène et à jouer son rôle. Quelques-unes sont tout à fait mortes; mais avant de mourir, elles ont confié à la terre leurs graines, petits œufs fécondés que couvent les premiers rayons du soleil de mars, et qui s'empressent d'éclore; les autres ont divers procédés pour percer la terre durcie sur elles par le froid et par le vent; celles qui ont des feuilles fermes et aiguës comme les jacynthes, les glaïeuls, les narcisses, les réunissent en pointes serrées et se font facilement passage; les narcisses et les glaïeuls en appliquent deux l'une sur l'autre et sortent comme dans une lame aplatie; les jacynthes enferment leur fleur, déjà formée, dans trois feuilles aiguës et creusées en rainures dont la réunion ne forme qu'une seule pointe; d'autres, comme les pivoines, enveloppent leurs premiers bourgeons d'un fourreau qui tombe après qu'ils sont sortis de terre.
Mais comment feront les anémones dont les feuilles sont larges, profondément découpées et sans aucune consistance? Elles font monter la queue de chaque feuille courbée en deux par son milieu; c'est un coude arrondi qui se charge de percer la terre et sort comme la moitié d'un anneau; puis, tandis qu'un des côtés est retenu par la racine, l'autre, auquel tient la feuille plissée, est tiré par en haut sans qu'elle soit froissée le moins du monde; une fois sortie elle se développe et s'étale.
Revenons à notre pavot.
Il y en a de rouges dans toutes les nuances, de blancs, de panachés de rouge et de blanc, de violets; il n'y en a ni de jaunes, ni de bleus, ni de verts; je n'en connais pas qui soient panachés de blanc et de violet. Malgré les nombreuses variétés de fleurs qu'on croit découvrir chaque jour, chacune a des limites fixes et infranchissables; on a semé, depuis vingt ans, quarante lieues peut-être de graines de dahlias sans qu'on ait pu avoir un dahlia bleu, malgré que le violet soit très fréquent; je ne raconterai pas tout ce qu'on a fait pour avoir une rose bleue.
La rose a de plus que le pavot la couleur jaune.
Un pied de pavot sème de lui-même plus de trente mille graines; on les a toujours vus renfermés dans le rouge, le blanc et le violet. Beaucoup de jardiniers parlent de roses vertes provenant de la greffe du rosier sur le houx, de roses noires faites au moyen de la greffe sur le cassis; ce sont des contes absurdes, il n'y a pas de fleurs noires, et il y en a très peu de vertes, surtout d'un vert franc; je n'en sais guère qu'une qui soit réellement jolie, sans parler de certaines amaryllis, c'est celle du daphné-lauréole qui vient dans les bois, et qui porte de charmantes fleurs vertes odorantes, dont le centre est occupé par des étamines d'un beau jaune orangé; il fleurit dans le mois de février.
Voilà encore, mon ami, un charmant voyage que je fais sans changer de place. Quand vous êtes en bateau, il semble que le bateau est immobile et que les deux rives fuient de chaque côté en déroulant à vos yeux leurs rivages, leurs peupliers et leurs saules, et leurs fleurs diverses, et les maisons qui les bordent: c'est une chose qu'on a remarquée cent fois; mais les gens sont si décidés à ne voir que ce qu'ils ont lu, que je n'ai jamais vu consigné nulle part que si les bords du rivage paraissent marcher en sens inverse du bateau, cette illusion ne s'étend qu'à une certaine distance, et que s'il se trouve plus près de l'horizon d'autres arbres et d'autres bâtiments, ceux-ci semblent au contraire suivre le sens du bateau, et que ces deux lignes d'arbres et de maisons se croisent d'une marche simultanée en sens opposé.
Il me semble être le jouet d'une illusion semblable à celle qu'on éprouve en voiture et en bateau lorsque je vois les fleurs paraître chacune à leur tour autour de moi, je crois presque voyager. Il paraîtrait en effet que l'on change de place, tant l'on voit changer de décors et d'acteurs la scène, quelque petite et resserrée qu'il me plaise de la choisir. Il n'y a pas un acteur qui paraisse avant son tour; ils semblent sortir chacun de la terre ou de leur enveloppe à un signal ou plutôt à une réplique donnée. Asseyez-vous et voyagez:
Le vent aigre de l'hiver a balayé les feuilles; les troncs et les branches dépouillés des arbres offrent des couleurs variées; le bois du cornouiller est d'un rouge éclatant, celui du frêne doré est jaune, les branches du genêt d'Espagne sont du vert de l'émeraude, le tronc du bouleau est blanc, les branches qui ont poussé sur les tilleuls, pendant l'été, sont d'un rouge violet; il y a un framboisier que les jardiniers appellent à bois bleu et qui est d'un violet splendide; quelques érables ont leurs branches vertes; le noyer d'Amérique est noir. Mais les mousses végètent et fleurissent, et au pied d'un arbre la rose de Noël, l'ellébore noir épanouit ses fleurs semblables à des roses simples, blanches ou roses pâle; le tussillage odorant, l'héliotrope d'hiver étale du sein d'un large feuillage arrondi ses houppes grises et roses qui répandent au loin une suave odeur de vanille.
Mais décembre est fini, ces deux acteurs disparaissent au premier signal que donnent les gelées; voici janvier qui couvre la terre de neige, la gelée fend les arbres, c'est une scène nouvelle; le rouge-gorge s'approche des maisons en voltigeant, le calycanthe du Japon ouvre sur celles de ses branches nues qui sortent de la neige de petites fleurs pâles, jaunes et violettes, qui exhalent un doux parfum qui rappelle à la fois l'odeur du jasmin et celle de la jacynthe; c'est un long monologue, c'est la seule fleur qui s'épanouisse en plein air pendant les grands froids; bientôt ses fleurs se dessèchent et tombent, ses branches grises restent nues; les feuilles ne se montreront qu'au printemps.
Qui va paraître avec le mois de février? les coudriers laissent pendre leurs longs chatons jaunes et ouvrent leurs petits pinceaux carmin; le daphné-lauréole, dont je vous parlais tout à l'heure, est bientôt suivi d'un autre daphné qu'on appelle bois gentil et qui a des fleurs pareilles aux siennes, mais lilas, roses ou blanches; l'hépatique ouvre ses petites roses doubles, roses ou bleu foncé; c'est une sorte de premier acte, une exposition où les personnages se sont présentés presque un à un, ou au plus deux à deux.
Mais en mars les arbres à fruits étalent leur riche parure; l'amandier se couvre de fleurs blanches rosées, l'abricotier de fleurs blanches, le pêcher de fleurs roses; auprès de l'eau le pas d'âne ouvre ses houppes dorées; les primevères fleurissent sur la terre et les giroflées jaunes sur les murs; les crocus ouvrent dans le gazon, parmi les étoiles blanches des paquerettes, comme de petits lis, leurs corolles jaunes, violettes ou rayées de violet et de blanc; quelques violettes fleurissent sous les feuilles sèches tombées des arbres à l'automne; puis tout cela disparaît comme d'un coup de baguette.
La jacynthe ouvre ses épis bleu-violet, roses, blancs ou jaunâtres, et toutes les fleurs qui l'ont précédée reconnaissent ce signal et disparaissent; leur rôle est joué, elles reviendront l'année prochaine à une autre représentation.
Regardez-les bien, admirez leurs formes variées, leurs couleurs fraîches ou éclatantes, respirez leurs parfums divers, vous ne les verrez peut-être plus; vous avez tout au plus à voir vingt ou trente représentations semblables.
Mais vous les voyez partir sans regret, elles sont remplacées par tant d'autres. En effet, les fleurs seront bientôt si nombreuses, qu'il deviendrait impossible de les compter: tout fleurit ou semble fleurir, arbres, herbes, papillons, mais chacun a son jour, chacun a son heure, aucun ne devance, aucun ne dépasse le moment prescrit. Le printemps et l'été s'écoulent, la foule s'éclaircit; les reines marguerites, la vraie fleur de l'automne, sont remplacées par les dahlias, les dahlias par les asters, les asters se fanent à l'apparition des chrysanthèmes de l'Inde. Il y a une variété de chrysanthèmes à petites fleurs jaunes qui paraît la dernière de toutes et ferme la marche.
Et avec chaque feuille, chaque fleur, naissent et meurent les insectes qui les habitent et qui s'en nourrissent, et aussi ceux qui mangent ceux-là; les fleurs sèment leurs graines qui sont des œufs; les insectes pondent leurs œufs qui sont des graines; après quoi refleurissent les ellébores et les tussillages et éclosent les insectes auxquels ces plantes appartiennent. Une fleur qui naît ou qui meurt, c'est un monde avec ses habitants.
Mais si vous ne voulez pas attendre toute l'année, ou si votre mémoire vous sert mal, restez là seulement une journée, voyez comme tout passe devant vous, voyez comme tout voyage pour vous montrer des objets nouveaux. Ma lettre est longue; demain seulement je ferai le voyage de la journée comme je viens de faire celui de l'année.
Vale.