Voyage autour de mon jardin

Alphonse Karr · Chapitre 7 sur 60

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Voyage autour de mon jardin

Lettre VII.

 

L'ardeur du soleil nous oblige à marcher sous les arbres; voici, sur la lisière du fourré, un coudrier qui va nous arrêter quelques instants.

Je vous ai parlé, mon ami, des petites nymphes auxquelles les roses et les autres fleurs servent de grotte et de lit nuptial, où leurs amours sont cachées par des courtines de pourpre. Toutes n'ont pas les mêmes facilités; toutes ne trouvent pas leur amant et leur époux dans le même calice, sous les mêmes feuilles; il est évident que les roses et les autres fleurs si nombreuses qui réunissent ainsi les deux sexes dans la même corolle sont comme les Guèbres qui se mariaient entre frères et sœurs; si vous alliez de ce côté, vous seriez bien fier de trouver quelque monument grossier qui rappelât cet usage aujourd'hui oublié. Le noisetier n'est point ainsi fait; les mariages s'y font à un degré prohibé peut-être encore, mais pour lequel on obtient des dispenses; les fleurs mâles et les fleurs femelles ne sont pas réunies dans une même corolle, mais elles naissent sur le même arbre. Les fleurs mâles paraissent les premières, d'ordinaire au commencement de février, longtemps avant les feuilles, ce sont de longs chatons d'un jaune pâle, en forme de petites grappes serrées qui pendent des extrémités supérieures des branches; elles attendent en grelottant la naissance des fleurs femelles; quelques-unes se dessèchent, meurent de froid et tombent avant que celles-ci aient daigné se montrer; mais les fleurs mâles sont beaucoup plus nombreuses; les fleurs femelles, placées au-dessous des chatons, commencent à paraître; ce sont des bourgeons verts, écailleux, terminés par un très-petit pinceau du plus beau rouge cramoisi; c'est cette petite houppe qui reçoit et retient la poussière jaune qui tombe des chatons, et voilà comment se font les noisettes.

Le coudrier rappelle quatre jolis vers de Virgile.

 

Populus Alcidæ gratissima, vitis Iaccho,

Formosæ myrtus Veneri, sua laurea Phœbo,

Phyllis amat corylos, illos dùm Phyllis amabit; Nec myrtus vincet corylos nec laurea Phœbi.

«Hercule aime le peuplier et Bacchus les pampres de la vigne, le myrthe est consacré a Vénus, et le laurier est chéri d'Apollon. Mais Phyllis aime les coudriers, et tant qu'elle les aimera, les coudriers l'emporteront et sur les myrthes de Vénus et sur les lauriers d'Apollon.»

On a attribué longtemps, et on attribue encore dans les campagnes éloignées, de grandes vertus à une branche de coudrier; on prétend qu'une baguette de noisetier, coupée en certain temps, avec certaines cérémonies et dans la main d'un homme purifié de certaines façons, s'incline d'elle-même sur la partie de la terre qui renferme ou une mine ou une source. Quelque loin de moi que vous soyez, vous ne trouverez pas de plus singulière croyance.

Sur le noisetier, comme sur les arbres qui l'entourent, je vois d'innombrables quantités d'insectes sans compter ceux qui par leur ténuité échappent à ma vue; il y en a sur les feuilles, il y en a sous les feuilles, il y en a dans les feuilles, c'est-à-dire dans l'épaisseur des feuilles.

Entre les deux membranes des feuilles du noisetier, de petites chenilles vivent, mangent, prennent tout leur accroissement et se filent une petite coque un peu plus grosse qu'un grain de millet. Presque tous les arbres, presque toutes les plantes ont des insectes qui vivent ainsi dans l'intérieur de leurs feuilles. Un ver qui mine les feuilles du bouillon blanc (molène), en sort un jour métamorphosé en un petit scarabée blanchâtre, en forme de charançon; celui qui s'échappe de l'épaisseur des feuilles de la mauve, après y avoir vécu et s'y être métamorphosé, est de couleur violette; un autre ver se nourrit du parenchyme entre les deux membranes des feuilles de la jusquiame qui est un violent poison, et en sort transformé en mouche.

Revenons à la chenille qui habite les feuilles du noisetier. Un petit papillon a pondu chacun de ses œufs sur une feuille différente de noisetier: il sort de l'œuf une chenille qui, armée de bonnes dents, fait à l'épiderme de la feuille une blessure par laquelle elle s'introduit dans son épaisseur; là elle avance en mangeant devant elle, à droite et à gauche; il reste si peu de la feuille qu'en la regardant devant le soleil on distingue parfaitement la mineuse. Quand elle est arrivée à son point d'accroissement, elle s'enferme dans une coque de soie dont il sort plus tard un papillon; placé, je crois, par les naturalistes dans la classe des phalènes, ce papillon, plus petit qu'une mouche ordinaire, se montre, vu à loupe, le plus richement vêtu peut-être de tous les papillons connus; sa tête est ornée de deux petites houppes blanches, ses deux ailes supérieures sont rayées chacune de sept petites bandes, alternativement, d'or et d'argent.

Toutes les espèces ne voyagent pas dans leur feuille de la même manière; le ver qui vit dans les feuilles de ronces ne mange que devant lui; aussi son chemin a-t-il l'air d'une galerie très-étroite au commencement, et s'élargissant à mesure que l'insecte a pris lui-même du développement.

Les vers des feuilles de lilas vivent en société dans la même feuille.

Quelques-uns des fruits du noisetier, malgré leur cuirasse de bois, sont habités aussi bien que les feuilles; la fleur n'est pas encore flétrie qu'un insecte vient déposer sur elle un de ses œufs; le ver qui sort de l'œuf s'introduit facilement dans le fruit à peine formé et tout à fait mou: là il se nourrit de l'amende qui grossit à mesure qu'il grossit, qui croît à mesure qu'il la mange: mais en même temps, la coque se forme et durcit au point de braver parfois la dent de l'homme. Cet eldorado, où le ver, à l'abri de l'intempérie des saisons, avait à discrétion la nourriture qui lui convient, est devenu une prison: il faut qu'il en sorte, car c'est dans la terre qu'il doit se métamorphoser: la nature lui a donné, à l'âge qu'il a alors, des dents qui lui permettent de faire aux murailles de sa prison un trou exactement rond par lequel il s'en va. Quand vous voyez une noisette avec un trou ainsi fait, c'est que le ver qui l'habitait en est déjà sorti ou est prêt d'en sortir: le trou par lequel il est entré est cicatrisé depuis longtemps.

Quand on examine ainsi la vie de toutes ces petites créatures, partagée en deux âges si distincts, on se laisse aller à de singulières rêveries: d'abord c'est un ver d'une laide forme, condamné à une vie humble, cachée, laborieuse, entouré d'ennemis. Bientôt il cesse de manger, il se file un linceul de soie et s'y enferme. Le voici aux yeux aussi mort qu'il peut l'être: mais attendez quelques jours, et de ce linceul il sort vêtu des plus riches couleurs, avec des ailes brillantes qui lui permettent de voltiger au-dessus de cette terre où il a rampé: au lieu d'une nourriture grossière, il suce le miel parfumé dans le nectaire des fleurs. Il trouve dans l'air une femelle belle et heureuse comme lui, et leurs amours ne finissent qu'avec leur existence.

Cette vie que nous menons sur la terre est-elle réellement notre état parfait? Ce que nous appelons la mort est-il réellement la fin de la vie? N'avons-nous pas aussi à prendre des ailes célestes, à planer près du soleil, au-dessus des misères, des passions, des besoins d'une première existence?

Dans le catéchisme secret des francs-maçons, il est fort parlé de l'acacia.

Un compagnon doit passer maître, le frère terrible l'introduit: le grand-maître de la loge lui fait des questions entre lesquelles il faut distinguer celles-ci:

—Quand on vous a fait voir la lumière, qu'avez-vous aperçu?

—Trois grandes lumières.

—Que signifient ces trois grandes lumières?

—Le soleil, la lune et le grand-maître de la loge.

—Combien avez-vous d'ornements dans votre loge?

—Trois: le pavé mosaïque, l'étoile flamboyante et la houppe dentelée.

—Comment étiez-vous habillé lorsque vous êtes entré dans la loge?

—Ni nu, ni vêtu, cependant d'une façon décente, et dépourvu de tous métaux (il avait en effet le genou découvert, un soulier en pantoufle, etc.).

—Quel âge avez-vous?

—Sept ans et plus.

—Êtes-vous maître?

—L'acacia m'est connu.

—Dites-moi le mot du maître!

—Dites-moi la première lettre; je vous dirai la seconde. —M

—A

—C

—B

—E

—N

—A

—C

Etc.

Voici ce que signifie l'accacia: au commencement de la cérémonie par laquelle le compagnon passe maître, un des maîtres présents raconte au récipiendaire ce qui suit: Adoniram était un architecte auquel Salomon avait donné à conduire les travaux de son fameux temple; le nombre des ouvriers qu'il employait et qu'il avait à payer était tel que, pour ne pas commettre d'erreur, et pour ne pas donner à un apprenti la paie de compagnon ou à un compagnon celle de maître, il convint avec chacun d'eux en particulier de mots et de signes différents pour les distinguer entre eux. Le mot de l'apprenti était J ; le signe qu'il avait à faire pour se faire reconnaître en

prononçant ce mot consistait à porter la main droite sur l'épaule gauche, à la retirer sur la même ligne du côté droit, et la laisser retomber sur la cuisse. Le mot des compagnons était BOOZ; leur signe était de porter la main droite sur le sein droit, les quatre doigts serrés et allongés et le pouce écarté. Les maîtres, pour se faire reconnaître, disaient J .

Trois compagnons imaginèrent un moyen d'avoir la paie de maîtres; ils se cachèrent dans le temple à l'heure où Adoniram faisait sa ronde de nuit; un de ces trois compagnons lui demanda le mot de maître en levant un bâton sur sa tête. Adoniram répondit qu'il ne pouvait le donner que comme il l'avait reçu, et que c'était loin d'être ainsi; le compagnon lui donna un coup de bâton; Adoniram voulut s'enfuir par une autre porte, mais il y trouva le second compagnon qui lui fit la même demande, reçut la même réponse, et lui donna un autre coup de bâton; le troisième acheva Adoniram. Ils se hâtèrent de l'enterrer; mais, pour reconnaître la place, reprendre le corps et le faire disparaître, ils plantèrent sur la terre une branche d'acacia. C'est cette branche qui fit retrouver Adoniram par les autres maîtres qui, craignant que ses assassins n'eussent tiré de lui le mot de maître, crurent opportun de le changer, et substituèrent à Jehova le mot Macbenac.

Bernardin de Saint-Pierre, qui aimait réellement les fleurs et les arbres, et qui en a souvent parlé avec un grand charme, avait adopté un point de vue qui devait souvent lui montrer les choses tout autrement qu'elles ne sont; il pensait que l'homme était le centre et le but de la création tout entière, que tout avait été fait pour lui. Il se présentait parfois des choses qu'il était bien difficile de faire entrer dans ce système adopté presque généralement, je ne sais pourquoi. Il dit quelque part que la nature n'a placé les fleurs odorantes que dans l'herbe sur des tiges basses, ou sur des arbrisseaux, mais qu'il n'en est aucune qui s'épanouisse sur un arbre élevé. Bernardin de Saint-Pierre oubliait alors l'accacia qui monte souvent à soixante ou quatre-vingts pieds. C'est ce même système qui lui faisait dire: «A la vue de l'homme les animaux sont frappés d'amour ou de crainte.» Il laissait de côté une troisième impression qu'éprouvent beaucoup d'animaux à l'aspect de l'homme; c'est la faim et l'envie de le manger.

Il est vrai qu'il s'appuyait sur ces paroles de la Genèse, chapitre X, verset 5: «J'ai mis entre vos mains tous les poissons de la mer.» Nous autres pêcheurs des côtes de Normandie nous ne sommes pas de cette opinion; il nous faut acheter des hameçons et des cordes, nous procurer péniblement une sorte de ver qu'on appelle pelouze, et ensuite aller passer la nuit au risque des mauvais temps et parfois de la mort, pour prendre ou ne pas prendre quelques-uns de ces poissons que la Genèse assure nous avoir été tous mis dans les mains.

Demandez au premier passant, pourvu qu'il soit du pays, à qui est ce grand acacia? Il vous répondra sans hésiter:—Cet acacia est à M. Stephen.—En effet, j'ai des contrats en bonne forme, qui attestent que cet acacia m'appartient. N'est-ce pas là un cruel sarcasme? Cet arbre a plus de cent ans, et il a conservé toute la vigueur de la jeunesse; moi, j'ai trente-six ans, ou plutôt il y a déjà du nombre mystérieux d'années qui m'a été accordé ou infligé, trente-six ans que j'ai dépensés et que je n'ai plus; j'ai déjà commencé à mourir, j'ai deux dents de moins, les longues veilles me fatiguent. Cet arbre a vu naître et mourir sous son ombre trois générations; si je deviens très vieux, si j'évite les accidents et les maladies, si je meurs à force de vivre, je le verrai fleurir encore trente fois, et alors quelques-uns des enfants qui jouent aux billes aujourd'hui et auxquels nous apprenons le latin malgré eux, auxquels nous faisons des tartines et qui seront les hommes d'alors, me serreront dans une boîte de sapin et iront me ranger à la file des autres sous la terre afin d'avoir un peu plus de place dessus, jusqu'à ce qu'une autre génération qu'ils auront élevée pour cela, les serre à leur tour dans des boîtes semblables, et les mette à côté de nous.

Et je dis moi-même cet arbre est à moi! et dix générations encore vivront et mourront à son ombre, et je dis que cet arbre est à moi;

Et je ne puis ni atteindre ni voir ce nid qu'un oiseau a placé sur une de ses plus hautes branches, et je dis que cet arbre est à moi; et je ne puis cueillir une seule de ses fleurs; et je dis que cet arbre est à moi!

A moi!

Il n'est pas une des choses que j'appelle miennes qui ne doive durer plus longtemps que moi; il n'y a pas un seul des boutons de mes guêtres qui ne soit destiné à me survivre énormément.

Quelle étrange chose que la propriété dont les hommes sont si envieux! Quand je n'avais rien à moi, j'avais les forêts et les prairies, et la mer et le ciel avec les étoiles; depuis que j'ai acheté cette vieille maison et ce jardin, je n'ai plus que cette maison et ce jardin.

La propriété est un contrat par lequel vous renoncez à tout ce qui n'est pas renfermé entre quatre certaines murailles.

Je me rappelle un vieux bois proche de la maison où je suis né; que de journées j'ai passées sous son ombre épaisse, dans ses allées vertes, que de violettes j'y ai cueillies au mois de mars, et que de muguet au mois de mai; que de fraises, de mûres et de noisettes j'y ai mangées; que de papillons et de lézards j'y ai poursuivis et attrapés; que de nids j'y ai découverts; comme j'y ai admiré le soir les étoiles qui semblaient fleurir dans les cimes des arbres, et le matin le soleil qui se glissait en poussière lumineuse à travers ce dôme épais de feuillage! que de suaves parfums et que de douces rêveries j'y ai respirés! que de vers j'y ai faits; comme j'y ai relu ses lettres! Comme j'y allais à la fin du jour, sur une petite colline couverte d'arbres, voir se coucher le soleil dont les rayons obliques coloraient de rouge les troncs blancs des bouleaux qui m'entouraient. Ce bois n'était pas à moi, il était à un vieux marquis impotent et perclus qui n'y était probablement jamais entré; il lui appartenait!

Loin d'être le maître de la nature, ainsi que le prétendent tant de philosophes, de poëtes et de moralistes, l'homme en est l'esclave assidu; la propriété est une des amorces au moyen desquelles il se charge d'une foule de corvées singulières. Voyez cet homme qui fauche le foin, comme il est fatigué; la sueur tombe de son front. Il coupe son foin pour son cheval; il est fier et heureux.

L'homme est chargé par la nature de récolter les graines et de les semer en terrain convenable, de labourer la terre au pied des arbres pour qu'ils reçoivent les douces et salutaires influences du soleil et de la pluie.

Le pauvre a, dans toute ville un peu habitée, une bibliothèque publique, et conséquemment à lui, de quinze à vingt mille volumes: qu'il devienne riche, il achètera une bibliothèque et des livres à lui seul; par exemple il n'en aura que quatre ou cinq cents; mais que de joie et d'orgueil il en ressentira!

Vous êtes pauvre, la mer est à vous avec ses bruits solennels, les grandes voix de ses vents, l'aspect de ses imposantes colères et de ses calmes plus imposants encore; elle est à vous, mais elle est aussi aux autres; plus tard, quand à force de travail, d'ennuis, peut-être de bassesse, vous serez devenu plus ou moins riche, vous ferez construire un petit bassin de marbre dans votre jardin, ou du moins vous vous empresserez d'acheter et d'avoir chez vous un bocal avec deux poissons rouges.

Il y a des moments où je me demande si par hasard notre esprit ne serait pas ainsi tourné que nous appelions pauvreté ce qui est splendeur et richesse, et opulence ce qui est misère et dénûment.

Vale.