Voyage autour de mon jardin

Alphonse Karr · Chapitre 14 sur 60

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Voyage autour de mon jardin

Lettre XIV.

Mon gazon est rempli de violettes de toutes les espèces connues. Voilà encore une fleur qui a eu bien du mal à triompher des fadeurs et des lieux communs des petits versificateurs, qui en ont parlé sur ouï-dire, et tous les uns après les autres. On ne m'accusera pas de malveillance à l'égard de la violette, moi qui en ai fait une pelouse entière! et voyez quels soins j'en ai pris, voyez comme je les ai à demi-ombragées d'arbres pour qu'elles ne reçoivent du soleil que des rayons adoucis. Le noyer noir d'Amérique, le frêne à bois jaune, des acacias à fleurs roses et à fleurs blanches, le peuplier blanc dont les feuilles sont doublées d'argent, le sorbier avec ses bouquets de corail, l'ébénier avec ses grappes d'or, le marronnier rouge avec ses grands thyrses roses, le hêtre au feuillage pourpré, ne sont là que pour leur donner un ombrage salutaire pendant les ardeurs de l'été. Eh bien! il faut que je dévoile la violette jusqu'ici méconnue; je l'aime, mais je la connais, c'est le signe des passions invincibles: je ne puis être désillusionné, puisque je la connais et que je l'aime comme elle est.

Tous les versificateurs, les faiseurs de romans, les poëtes des diablotins et des mirlitons vont s'insurger contre moi, contre moi qui leur ai appris déjà qu'on ne pouvait pas danser sur la fougère et très difficilement sous la coudrette, deux choses sous prétexte desquelles il s'est fait trois cent mille vers pour le moins.

La violette n'est pas modeste.

Pourquoi avez-vous dit que la violette était modeste? parce qu'elle se cache sous l'herbe. La violette ne se cache pas sous l'herbe, elle y a été cachée par la nature. On n'est pas modeste pour être d'une naissance humble et obscure.

Pourquoi ne dites-vous pas que l'or est modeste, lui qui est caché dans les entrailles de la terre, et qui même lorsqu'on l'a trouvé se déguise en quelque minerai qui n'a guère l'air d'être de l'or?

Pourquoi ne dites-vous pas que les diamants sont modestes, eux qui sont cachés dans la terre, bien plus encore que l'or, et qu'il faut briser et tailler pour leur arracher leur éclat?

Pourquoi ne dites-vous pas que les perles sont modestes, elles qui ne se trouvent que dans les gouffres de la mer.

Mais la violette! la violette est née dans l'herbe, il est vrai; mais que d'intrigues pour en sortir! outre les couleurs qu'elle affecte et qui la font distinguer facilement, n'exhale-t-elle pas ce parfum provoquant qui la ferait découvrira un aveugle. La violette modeste! voyez où elle est arrivée; elle a couvert de sa livrée le chefs de l'Église, les évêques et les archevêques; le noir est le deuil de tout le monde, la violette est devenue le noir des rois, et le deuil de la pourpre, la violette modeste!

Mais voyez donc ses agaceries, ses coquetteries: la voici blanche, la voici double comme une petite rose, blanche, violette, grise, rose.

Quand elle a vu qu'on la mêlait à la politique, loin de se dérober aux ovations et aux persécutions qui les préparent, elle a eu le charlatanisme de se montrer tricolore! Voyez-la ici, sa corolle extérieure est violette, les pétales internes sont bleues et roses; déguisée ainsi, les jardiniers l'appellent violette de Bruneau.

La violette modeste! elle a été proscrite, persécutée, exilée, ce qui n'est qu'autant de coquetteries.

La violette modeste! allez à l'Opéra, deux cents femmes ont des bouquets de violettes à la main.

Comme elle se venge d'être née à l'ombre!

Mais il faut que je vous révèle encore une des ruses qu'elle emploie pour se faire valoir; les autres fleurs laissent conserver leurs parfums dans des essences; les parfumeurs nous vendent l'hiver l'odeur des roses, celle des jasmins, des héliotropes. La violette seule a toujours refusé de se séparer de la sienne, ce n'est que dans sa corolle qu'on la trouve; les parfumeurs sont obligés de faire avec la racine de l'iris de Florence, certaine fausse et âcre odeur de violette, dont vous reconnaissez l'insuffisance au printemps.

«Vous voulez respirer l'odeur de la violette, ma bien bonne amie, dit-elle à la femme qui la désire, attendez que je revienne; respirez des roses, respirez des jasmins, il n'y a pas besoin pour cela de roses et de jasmins, les parfumeurs mettent leur odeur en bouteille; mais moi, ma chère, il faut m'attendre.» Ainsi parle la modeste violette.

La violette est une espèce particulière de Cincinnatus, comme en ont produit les temps modernes, qui ne se retirent à la campagne et ne mettent la main à la charrue, qu'à condition qu'on les y vienne chercher pour les faire consuls, généraux ou dictateurs.

Les anciens poëtes prétendent que, lorsque Jupiter eut métamorphosé Io en génisse, il fit naître la violette, pour lui offrir des herbages dignes d'elle; c'est ce qui m'a donné l'idée de former une pelouse entièrement composée de violettes.

Il s'exhale souvent de certaines fleurs plus et peut-être mieux que des parfums; je veux parler de certaines circonstances de la vie qui y restent attachées, de certains souvenirs qui ne s'en séparent plus, comme les hamadryades ne pouvaient quitter leurs chênes!

Il y a longtemps, mon cher ami, quelqu'un que je ne vous nommerai pas, s'avisa assez sottement d'une violente fantaisie pour une femme extrêmement coquette. Le bon jeune homme avait quelque raison de penser que la belle n'était pas insensible; un matin qu'il lui faisait une visite et qu'elle avait du monde, on vint à parler d'une grande soirée qui devait avoir lieu le jour même. Etes-vous invité? lui demanda-t-elle. Oui, Madame. Y viendrez-vous! Le jeune homme remarqua qu'elle n'avait pas dit: y irez-vous? Donc, elle y allait et elle voulait l'en avertir.

A peine sorti, il s'empressa de lui envoyer un bouquet; c'était un simple bouquet de violettes, mais de violettes rares et peu connues, de violettes roses doubles, qui sont peut-être moins jolies que les autres, mais dont on ne voit jamais chez les bouquetières, je ne sais trop pourquoi. Il savait que les femmes, en général, ne veulent pas tant être aimées qu'être préférées, et que la fleur qu'une femme sera la plus heureuse de recevoir, ne sera pas la plus jolie; mais celle que les autres femmes ne peuvent avoir.

Il ne faut pas croire que l'amour que les femmes ont pour les bijoux et les pierreries soit de l'avarice: les femmes sont des dieux qui mesurent leur puissance à la beauté des victimes qu'on immole sur leurs autels; la plupart ont le bon sens de ne pas se croire plus belles, parce qu'elles ont beaucoup de diamants; mais elles aiment à faire voir combien on les a trouvées belles, puisqu'on leur a donné tant de si beaux diamants.

Il comptait beaucoup sur le bouquet de violettes roses:

Les amants ont, entre autres avantages sur les maris, celui-ci que les maris doivent donner des diamants, et que les amants ne peuvent donner que des fleurs.

Ainsi, quand le soir il entra au bal, son cœur battait, à l'espoir certain de la voir avec son bouquet; il l'aperçut de loin; elle dansait; elle n'avait pas de bouquet, mais sans doute elle l'avait laissé à sa place. On la regardait beaucoup; les hommes l'admiraient; les femmes cherchaient tout bas dans sa parure quelques fautes contre la syntaxe de la toilette. Notre jeune homme était fier comme un paon; elle avait son bouquet; elle allait le reprendre, le respirer, il se sentait si heureux, qu'il était bienveillant pour tout le monde; il tendait amicalement la main à des hommes que d'ordinaire il se contentait de saluer; il ne tarda pas à fendre la foule, pour s'approcher d'elle. Mais que devint-il, lorsqu'il lui vit à la main un bouquet qui n'était pas le sien; il se sentit pâlir et comme chanceler; il voulut voiler son désappointement par de l'indifférence. Elle l'accueillit à merveille; elle avait vu d'un coup d'œil de femme et le regard qu'il avait jeté sur son bouquet, et le mouvement de sa physionomie. Mais lui ne répondit à ses gracieusetés que par des sarcasmes. Toute la soirée, il s'empressa de mauvaise grace auprès de deux ou trois autres femmes; mais, malgré lui, il ne perdait pas la belle de vue. Son mari le rencontra; il passait devant elle pour la vingtième fois avec des airs distraits, impitoyables; le mari l'arrête, et lui dit: «Avez-vous salué ma femme?—J'ai eu cet honneur, répondit-il sèchement. Elle l'entendit et sourit. Il allait s'éloigner furieux, quand le mari le retint encore, lui prit le bras, lui parla de diverses choses; et, par hasard, le ramena auprès de l'endroit où sa femme était assise. Là, il lui dit: A propos, ne partez pas avant nous, nous vous jetterons chez vous. Il remercia froidement, en disant qu'il était fatigué, et se retirerait probablement avant eux.

A peine cette réponse digne avait-elle été prononcée, qu'il commença à mourir de peur que le mari n'insistât pas. Le mari insista, en ajoutant que sa femme lui avait manifesté l'intention de partir également de bonne heure. Il se rendit alors avec un certain air de mauvaise humeur. En effet, ils ne tardèrent pas à sortir du salon: on demanda la voiture; mais, comme un laquais tenait déjà le marche-pied baissé, le mari se souvint d'un mot qu'il avait à dire au maître de la maison, et les laissa dans l'antichambre.

La belle n'avait perdu aucune des sensations de notre pauvre jeune homme pendant toute la soirée. Elle attendit que son mari fût revenu, et comme il n'avait plus que trois pas à faire pour être auprès d'eux, elle lui montra une violette rose, en lui disant: Tenez, méchant, injuste et ingrat. Ce n'est qu'en lui voyant remettre la violette dans son sein, qu'il s'aperçut qu'elle l'en avait tirée. Le mari était là, on monta en voiture; il ne put remercier même du regard. Alors il comprit et devina ce qu'on ne lui dit que deux jours après. Un autre ami du mari avait apporté un bouquet. C'était un de ces hommes que les femmes appellent sans conséquence; je ne sais si c'était pour cela que le mari avait trouvé son bouquet plus joli que l'autre, et avait insisté pour qu'elle le choisît.

 

Sur un brin de seneçon dîne de bon appétit une chenille formée d'anneaux noirs et jaunes, je veux la prendre; elle se laisse tomber, s'arrondit en boule et ne fait plus aucun mouvement. Elle ne tardera pas à se filer une petite coque mince, et ce n'est que dans un an qu'elle ressortira de cette coque, sous la forme d'une petite phalène aussi richement vêtue qu'elle l'était sous sa première figure, mais d'une couleur différente. Sa tête, son corselet et son corps sont d'un beau noir; ses ailes supérieures sont d'un noir gris, sur lequel se détache une ligne d'un beau carmin, au-dessous de laquelle est une tache de la même couleur, ce qui forme sur chaque aile une sorte de point d'exclamation. Les ailes inférieures et le dessous du papillon sont de ce même carmin. Il porte ses ailes en forme de toit.

Des fourmis marchent sur l'herbe comme nous marcherions dans une épaisse forêt; il y a pour elles, entre ces brins si serrés, des routes, des chemins et des sentiers.

On a fait sur les fourmis bien des contes, on a inventé, imaginé des fables; on a entassé les mensonges, et, dans le récit des merveilles fausses qu'on a racontées, on est resté fort au-dessous des merveilles véritables.

Les fourmis n'ont pas de greniers où elles amassent pendant l'été des provisions pour l'hiver.

La Fontaine l'a dit, mais La Fontaine s'est trompé. La Fontaine avait de l'esprit et de la bonhomie, mais il ne connaissait pas du tout les acteurs qu'il mettait en scène: un corbeau ne peut emporter un fromage, et un renard ne le lui disputerait pas. La Fontaine ressemble, sous ce rapport, aux traducteurs qui savent très-bien le latin, et qui traduisent d'excellent latin en mauvais français. On peut leur rappeler avec raison que, pour traduire, il ne suffit pas d'ôter quelque chose d'une langue, qu'il faut encore le remettre dans une autre langue. La Fontaine connaissait les hommes, mais ne connaissait pas les animaux sous la figure desquels il les voulait faire paraître.

Suivons des yeux cette fourmi. Vous souvient-il que nous l'avons déjà rencontrée sous les feuilles d'un rosier blanc, alors qu'en chatouillant les pucerons elle leur faisait rendre une liqueur sucrée dont elle est très avide. Ici elles sont en grand nombre, nous sommes près de la fourmilière.

Trois sortes de fourmis habitent la petite cité souterraine; les femelles, les mâles et le peuple; le peuple n'a pas de sexe et travaille, les mâles et les femelles n'ont à s'occuper que d'amour.

Leur demeure souterraine est faite avec beaucoup d'art, de petites galeries aboutissent de temps à autres a des places plus étendues soutenues par des piliers; tout cela est fait avec la terre et une sorte de bave au moyen de laquelle les fourmis ouvrières forment un mortier.

Voici l'époque des amours. Les mâles et les femelles ont des ailes, car ils doivent quitter la terre, et c'est dans les airs que s'accomplit leur hymen. Bientôt ils redescendent des nuages, comme font beaucoup d'autres amants; les mâles n'ont plus rien à faire et meurent, les femelles ont d'autres soins: d'abord, elles n'ont plus besoin de leurs ailes, elles se les arrachent elles-mêmes, si toutefois elles n'aiment mieux laisser ce soin aux ouvrières qui les leur ont bientôt enlevées. Ce n'est plus le temps, en effet, des frivoles parures et des plaisirs. Les voici entrées dans le sérieux de la vie, il faut rester sur la terre; alors les femelles errent dans leur grotte et laissent tomber au hasard leurs petits œufs, dont les rossignols sont si friands, les ouvrières ramassent ces œufs et les réunissent en tas dans les places qui séparent les galeries. Bientôt les larves éclosent et ne tardent pas à se filer de petites coques: quand arrive le moment où elles doivent en sortir, les ouvrières déchirent les coques et leur facilitent ainsi cette opération, puis elles étendent et lissent soigneusement les ailes des mâles et des femelles. De ces œufs il naît, en effet, des fourmis de l'un et de l'autre sexe, et aussi des ouvrières qui n'ont pas d'ailes: pendant quelques jours on apporte à manger aux nouveau-nés, puis on les laisse sortir.

Il y a des espèces de fourmis qui ne sortent guère de leurs demeures, mais celles-ci sont semblables aux peuples pasteurs, elles creusent leur fourmilière au-dessous des racines de certaines herbes aimées des pucerons, puis elles y transportent de ces petites vaches vertes qui trouvent dans ces racines mises à nu une nourriture qu'elles transmettent aux fourmis sous la forme d'une liqueur sucrée.

Où vont ces fourmis en bataillon serré? Je ne dirai pas comme Virgile: nigrum it campis agmen, un bataillon noir marche à travers les champs. Celles-ci sont d'une espèce différente, elles sont de couleur rousse, et vont attaquer un fourmilière de fourmis noires.

Il semble voir les Cimbres et les Teutons à la blonde crinière envahir les contrées du midi.

Elles ont découvert le fort de leurs ennemis, elles descendent à l'assaut, répandent la terreur et la mort; puis, bientôt maîtresses de la place, elles enlèvent les œufs et les larves des fourmis noires qu'elles emportent triomphantes dans leurs retraites. Là, elles les verront naître, les élèveront dans l'obéissance et l'ignorance de leur famille véritable. Ces fourmis noires sont les ilotes, les esclaves des fourmis rouges, qui les font travailler avec elles et à leur profit.

Si vous êtes un peu déshabitué, mon ami, de mesurer l'importance des choses à la taille de ceux qui les font, vous m'avouerez qu'il n'y a aucune différence entre ces insectes qui vivent sous l'herbe et les hommes qui marchent dessus. Si la taille est d'une si grande importance, les chevaux, les bœufs, les chameaux et les éléphants sont bien au-dessus des hommes. Est-il, dans les fastes de la gloire militaire des hommes, une bataille qui se puisse raconter autrement que celle de ces fourmis que nous avons sous les yeux? Et quand on pense que le souverain créateur et le maître des hommes et des fourmis les voit de si haut, croyez-vous que les uns aient plus d'importance que les autres à ses yeux. Combien d'hommes souriraient en nous voyant regarder des fourmis, qui pensent que Dieu a sans cesse les regards sur eux et passe son éternité à se préoccuper de ce qu'ils pensent de lui.

N'avons-nous pas, comme ces fourmis, des ailes que nous développons à l'époque où l'amour nous élève au ciel; ces ailes ne nous sont-elles pas arrachées plus tard par les nécessités de la condition humaine, par d'autres gens qui, étrangers aux ravissantes poésies de l'âme et de l'amour, nous ramènent aux réalités de leur existence et nous enchaînent sur la terre parmi eux, pour nous y occuper de vils calculs et de lucres honteux?

Sérieusement, mon ami, n'êtes-vous pas surpris des merveilles qui entourent l'homme, et qu'il ne se donne pas la peine de regarder? n'êtes-vous pas honteux de tout le chemin que vous avez fait, de toutes les fatigues que vous avez éprouvées, de tous les dangers que vous avez courus, quand vous comparez les récits que vous avez le droit de me faire à ceux que je vous fais sans sortir de chez moi? Et c'est en vain, mon ami, que vous comptez, pour rétablir l'équilibre, sur les broderies que tout voyageur ajoute à son canevas; je ne vous dis que des vérités, mais des vérités que vous n'auriez pas inventées. Le mensonge est toujours obligé de se soumettre au soin gênant d'être vraisemblable, la vérité marche sans ce souci mesquin et embarrassant.

Je me rappelle un des plus amusants contes de fées que j'aie lus; j'en ai lu beaucoup, et je les aimais autrefois.

Trois princes sont envoyés au hasard par le roi leur père pour lui rapporter des merveilles des pays lointains. Celui dont le présent sera le plus extraordinaire lui succédera sur le trône. Le plus jeune, celui que le conteur favorise évidemment, apporte une noix, ses frères sourient dédaigneusement. On casse la noix, il en sort une noisette, la noisette renferme un pois, le pois une graine de chènevis, le grain de chènevis un grain de millet; on ouvre le grain de millet, et l'on lire du grain de millet une pièce de toile de vingt aunes de long.

Certes, quand je lisais avidement tant de beaux récits, quand je voyais tant de génies, d'enchanteurs, de fées, de belles princesses, de princes amoureux et braves, il m'est arrivé plus d'une fois, à la fin du volume, de m'arrêter et de continuer le rêve dans mes pensées; puis je me réveillais et je pleurais de douleur de ne vivre que dans la vie, au lieu de vivre dans les contes des fées; mais bientôt je découvris que la vie réelle renfermait cent fois plus de merveilles que ces charmantes épopées; et je me consolai de mon sort.

Amoureux, je me sentis couvert des armes enchantées qui rendaient les chevaliers invulnérables. Ma force me semblait invincible et mon courage au-dessus de ma force. La pensée de celle que j'aimais était un talisman; son nom, une parole magique qui triomphait des obstacles et rendait tout impuissant contre moi.

Un jour, j'allais chercher sous l'eau un malheureux qui se noyait; il me saisit, s'enlaça autour de moi comme un serpent; j'allais mourir avec lui, je prononçai le nom de Magdeleine, et, animé d'une force surnaturelle, je revins sur l'eau portant le noyé sur un bras et nageant de l'autre.

Une autre fois, je lui écrivis:

«On veut te marier, ce bonheur qu'un autre te promet je te le donnerai. Veux-tu de la richesse, de l'or, j'en aurai, parle, que veux-tu? il n'est rien qui soit au-dessus de mes forces. Veux-tu un palais de marbre et de l'or à le fouler aux pieds! veux-tu des honneurs? veux-tu être reine? Magdeleine, tout est à toi! tout ce qu'il y a dans le monde, car, je le sens, personne ne pourra me disputer ce qu'il me faudra atteindre pour te conquérir. Attends un an, attends un mois, attends un jour, et je te donnerai une couronne...»

Et j'étais vrai, je sentais que j'en avais la puissance. Et un autre jour, qu'elle m'avait dit qu'elle m'aimait, je sortis de chez elle si grand, que je me baissais de peur de décrocher quelque étoile ou d'y brûler mes cheveux, et j'évitais de choquer les passants, dans la crainte de les briser en éclats comme du verre.

Les fleurs commencèrent à me parler: La rose blanche n'avait pour les autres que des parfums; pour moi, elle avait des paroles qu'elle répétait à mon cœur; le chèvrefeuille avait pour mes lèvres de douces caresses, et exhalait pour moi seul, non pas son parfum ordinaire, mais l'odeur de l'haleine de celle que j'aimais. Le vent avait aussi des voix douces et mystérieuses.

Puis tout à coup, je ne sais quel méchant enchanteur se vint jeter au milieu de tous ces miracles. Magdeleine devint une femme comme toutes les autres, moi je fus changé en je ne sais quel animal stupide. Les fleurs ne furent plus que des fleurs pour moi comme pour les autres. Le vent dans les cimes des arbres ne me dit plus rien. Le chèvrefeuille n'eut plus que son odeur que respire tout le monde. Depuis, je n'ai plus trouvé de merveilles en moi; mes premières années, comme des mères prodigues, avait ruiné et déshérité les dernières.

Mais je me suis fait spectateur dans la vie, et j'ai regardé.

Alors en voyant les autres, j'ai vu que j'avais fleuri comme fleurissent les fleurs, que mon âme s'était épanouie, et avait exhalé son parfum qui est l'amour; puis ma riche corolle s'est séchée et est tombée; que cela devait être ainsi, que j'avais fini mon rôle et que j'avais pris le bon parti, en m'asseyant le moins mal possible pour regarder les autres hommes.

Et j'en vins à l'observation de la nature, et je me retrouvai dans toutes les merveilles de mes chers contes de fées, et j'en vins à me rappeler le grain de millet et la fameuse pièce de toile, et je me dis: Eh bien! qu'est-ce que cela a donc d'extraordinaire!

En effet, voici une petite graine bien plus petite que celle du millet, voici une graine d'œnothère; mettez-la dans la terre, il en sortira une grande et belle plante avec des feuilles et des fleurs et une ravissante odeur, puis cinq ou six cents graines d'où sortiront cinq ou six cents plantes. Cette seule petite graine contient pour toujours des générations infinies de plantes semblables avec leurs feuilles, leurs fleurs et leurs parfums.

Vous la mettez en terre aujourd'hui: eh bien! tous les hommes qui couvrent le globe seront morts, qu'il continuera à sortir d'elle d'autres fleurs et d'autres graines qui engendreront d'autres fleurs.

Où est maintenant votre mauvais miracle et vos malheureuses vingt aunes de toiles?

Pourquoi mettre vingt aunes de toile dans votre grain de millet? il contenait bien plus que cela, il contenait pour toujours de belles tiges avec de longs épis pendants, il en contenait de quoi couvrir la terre entière en moins de dix ans, six mille oiseaux s'en nourriraient eux et leurs petits.

Mon Dieu, que vous êtes grand! et quel beau spectacle vous nous avez donné.

Ah! je comprends maintenant cette joie promise à vos élus, et dont j'ai souri quelquefois ironiquement; cette joie ineffable de vous contempler face à face, je la comprends par les ravissements que me donne la contemplation des plus petits de vos ouvrages, de ceux que vous avez cachés sous l'herbe ou dans l'épaisseur des feuilles. Mon Dieu! quand je me laisse aller à la contemplation de la nature, il me semble que vous n'êtes plus caché que par un voile presque transparent que le moindre souffle d'air peut lever. Mon Dieu que veulent les... gens qui vous demandent des miracles, et les autres... gens qui en racontent? Est-il un brin d'herbe qui ne soit un miracle bien au-dessus de toutes les mythologies de tous les temps et de toutes les nations. Mon Dieu! le moindre des insectes ne me parle-t-il pas mieux de vous et de votre puissance, que ces avocats ridicules qui ont la hardiesse de vous défendre comme un accusé, et disent sur vous tant de sottises et d'absurdités.

Vale.