Voyage autour de mon jardin

Alphonse Karr · Chapitre 9 sur 60

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Voyage autour de mon jardin

Lettre IX.

Le soleil n'est pas encore à l'horizon, cependant les ombres de la nuit commencent à se dissiper. Combien de plaisirs fatigants et malsains on achète à prix d'or, quand, pour rien, on peut jouir chaque jour du plus solennel spectacle... de la création du monde.

En effet, la nuit avait enlevé à tous les objets leur forme et leur couleur, voici le jour qui vient les leur rendre.

Au jardin, les fleurs jaunes et les fleurs blanches sont les premières qui reçoivent leur coloris. Les fleurs roses, rouges, bleues, sont encore invisibles et n'existent pas pour les yeux; le feuillage commence à montrer sa forme, mais il est noir. Les fleurs roses sont peintes à leur tour, puis les rouges, puis les bleues; toutes les formes sont distinctes. Déjà l'hémérocalle, une sorte de lis jaune fermé pendant la nuit, rouvre sa corolle et commence à répandre une odeur de jonquille. Le léontodon, fleur couleur dor, a étalé avant l'hémérocalle sa fleur rayonnante dans l'herbe où les paquerettes encore fermées tiennent réunis en faisceaux leurs petits rayons d'argent dont elles montrent alors le dessous qui est d'un beau rose.

Les oiseaux se réveillent et chantent. Le ciel prend une teinte rose; les nuages gris deviennent d'un lilas clair; l'orient s'épanouit en un jaune lumineux; les cerisiers placés à l'occident teignent de rose leur écorce grise sous le premier rayon que lance obliquement le soleil. Voici l'astre du jour, l'astre de la vie, qui monte dans sa gloire et dans sa majesté, un globe de feu s'élève à l'horizon.

Toutes les plantes se réveillent, l'acacia avait ses feuilles pliées et appliquées les unes contre les autres; les voilà qui se séparent et se dressent. Le lupin à fleur bleue, qui a des feuilles d'un vert cendré et faites comme des mains, avait resserré ses doigts et laissé tomber ses bras contre sa tige; ses feuilles s'écartent et se relèvent.

Le lupin a fait écrire bien des pages par les savants; Virgile a dit quelque part tristis... lupinus. Pourquoi Virgile a-t-il appelé le lupin triste? L'espèce dont nous parlons est d'un port charmant, la fleur en est d'une forme agréable et d'une belle couleur, d'autres espèces répandent un suave parfum. Pourquoi Virgile a-t-il dit que le lupin était triste? Dieu sait les raisons qu'en ont trouvées les savants; plusieurs volumes ont à ce sujet été commis tant par les savants botanistes que par les savants commentateurs, on n'a jamais pu s'accorder.

Je sais deux questions de la même force et que nous nous faisions au collége: l'une restait indécise comme la question du lupin triste l'a été jusqu'ici, l'autre recevait une solution de même que la tristesse du lupin va être expliquée tout à l'heure.

Pourquoi, demandait un écolier à un autre, le saumon est-il le plus hypocrite des poissons? Le camarade cherchait quelque temps, mais, comme il n'était pas savant de profession, il disait: Je ne sais pas. Un savant ne dit jamais je ne sais pas, il préfère l'erreur à l'ignorance; je ne sais pas, disait l'écolier, attendant le mot de l'énigme. Ni moi non plus, répondait l'autre, si je le savais je ne le demanderais pas. L'autre question était celle-ci: On sait que saint Paul en allant je ne sais où fit une chute de cheval: Dic mihi, quæso, disait-on, dic, sanctus Paulus cur cecidit? Dis-moi pourquoi saint Paul est tombé de cheval? La réponse longtemps cherchée finissait par être celle-ci: Quia bene non se tenuit: Parce qu'il ne s'est pas bien tenu. Je déclare ces deux réponses parfaitement claires, parfaitement sages et raisonnables: il s'en faut de beaucoup que les savants procèdent ainsi; cependant la seule raison pour laquelle Virgile a appelé le lupin triste, c'est qu'il avait besoin, pour la mesure de son vers, de deux syllabes longues que lui fournissait le mot tristis. Cela n'est pas rare chez les poëtes latins, que j'aime raisonnablement, mais que je ne fais pas semblant de porter aux nues pour colorer d'un prétexte convenable l'envie et la malveillance contre les contemporains.

Mais continuons à voir se réveiller les plantes. La balsamine, qui avait penché ses feuilles vers la terre, les relève vers le ciel; l'onagre, qui au contraire avait relevé les siennes, et en avait embrassé sa tige, les écarte et les laisse un peu fléchir.

Les insectes commencent à bourdonner.

Le souci pluvial ouvre sa fleur qui est un disque violet, entouré de rayons blancs par-dessus, violâtres par-dessous.

Le nénuphar blanc, qui avait hier soir fermé sa fleur s'épanouit de nouveau; les volubilis, qui grimpent en guirlandes chargées de fleurs roses, violettes, blanches, rayées, ferment leurs fleurs qui se sont ouvertes pendant la nuit. Les belles-de-jour épanouissent à leur tour leurs fleurs bleues et jaunes. Chaque plante fleurit à l'heure qui lui a été fixée; le soleil qui force l'une à s'ouvrir, oblige l'autre à se fermer, et cependant elles n'ont aucune différence à l'œil.

Les insectes, les papillons et les mouches de toutes couleurs se répandent de toutes parts.

Mais le léontodon se ferme vers trois heures de l'après-midi. Le souci pluvial ne tarde pas à imiter son exemple, à moins que le temps ne soit pluvieux, car alors il se serait refermé plus tôt. La paquerette, qui s'était étalée au soleil se resserre et redevient rose. Graduellement, les feuilles de l'acacia se replient ainsi que celles des autres arbres dont nous avons vu ce matin le réveil; la belle-de-jour se ferme, le soleil va se coucher; la fleur blanche du nénuphar rassemble ses pétales et les resserre. Les oiseaux ont cessé de chanter et se disputent leur place sous les feuilles; vous voyez reparaître au ciel les couleurs que vous y avez admirées ce matin, mais elles ont pris des nuances plus sévères et plus foncées. Le rose du matin est rouge le soir, le jaune est orange, le lilas est devenu violet; le globe de feu descend et disparaît dans une brume rouge qui semble la cendre allumée d'un volcan. Les arbres de l'orient à leur tour reçoivent l'adieu et le dernier regard du soleil comme les arbres de l'occident avaient reçu son bonjour et son premier rayon. On entend au loin coasser les grenouilles, les scarabées volent lourdement, le cerf-volant et le rhinocéros sortent des creux des chênes, les stercoraires bleus et violets, et plus richement vêtus que les rois, sortent de la bouse de vache.

Voici la nuit.

Mais la nuit a ses oiseaux, ses fleurs et ses insectes qui dormaient pendant le jour et qui s'éveillent lorsque les autres s'endorment.

La lune est leur soleil.

La belle-de-nuit a ouvert ses petits cornets pourpres, jaunes ou blancs. Une variété, dont la fleur blanche supportée par un long tube a le centre d'un riche violet, exhale une douce odeur. L'énothère étale ses belle coupes jaunes parfumées. Les volubilis attendront le milieu de la nuit.

Pendant ce temps les étoiles s'épanouissent au ciel. Dans l'herbe, les lucioles femelles commencent à briller d'un feu vert et phosphorique: c'est seulement l'extrémité inférieure de leur corps et le dessous qui est ainsi lumineux. La luciole est au jour un insecte aplati, se traînant sur six mauvaises pattes; le soir elle se met sur le dos pour que le phare qu'elle allume se voie de plus loin.

Vous connaissez l'histoire d'Héro et de Léandre, c'étaient deux amants séparés par un bras de mer. Chaque nuit Léandre traversait le détroit à la nage pour aller passer quelques instants auprès d'Héro. Je ne sais si Héro était bien belle, mais avec la première venue et des obstacles on fait une passion. Ovide dit qu'elle était ravissante, j'en crois Ovide. Une nuit, une tempête s'élève pendant que Léandre s'efforce en vain de gagner l'autre rive, guidé par le fanal que son amante allume chaque soir. Le poète met dans sa bouche une plainte touchante, il prie la tempête de ne le noyer qu'au retour; la tempête fut sourde et la malheureuse Héro vit arriver à ses pieds le cadavre de son amant.

La luciole n'allume de même son fanal et ne prend tant de soin de le mettre en évidence, que parce que c'est lui qui la désigne à une foule de petits Léandres vagabonds, auxquels la nature a accordé des ailes. Les mâles des lucioles sont beaucoup plus petits que les femelles, et, je le croirais, beaucoup plus nombreux, car il est rare qu'on en voie moins de trois ou quatre entourer en tous sens une femelle de leurs soins empressés. Ils ne sont pas lumineux.

Pendant qu'à l'exemple de Diogène, mais pour un autre motif, la luciole cherche un homme avec sa lanterne, une grande phalène passe auprès de moi; ses ailes font entendre un bruit semblable à celui que ferait un petit oiseau. En effet, elle est beaucoup plus grosse que certains oiseaux-mouches. Elle passe au-dessus de toutes les fleurs qui dorment, elle cherche; elle sait que dans ces belles coupes de grenat et de topaze des belles-de-nuit et des énothères un doux nectar est préparé pour elle. La voici au-dessus d'une énothère: elle plane sans toucher la fleur, ses ailes semblent immobiles, tant elle les agite vivement. Alors elle développe une trompe roulée sous sa tête, et qui échappait à la vue, mais qui est plus longue que l'insecte entier. Cette trompe se sépare en deux; chacune des deux est une trompe parfaite, au moyen de laquelle elle suce au fond des fleurs le miel qu'elles renferment.

Il ne faut pas croire que, pour ne sortir que la nuit, ce papillon, que les naturalistes appellent sphinx, ait négligé sa parure. Il a les ailes d'un gris nué de divers bruns et noirs. Le corps est peint d'anneaux blancs, roses et noirs, séparés dans la longueur du corps par une raie grise.

En voici un autre qui est encore plus richement vêtu: son corps et ses ailes sont de deux couleurs, vert olive et rose.

Mais quel cri plaintif se fait entendre sur ce jasmin? Est-ce ce grand sphinx qui s'y est posé qui s'avise de gémir ainsi? Si le cri qu'il fait entendre est lamentable, son aspect n'est pas non plus fort réjouissant. Ses ailes supérieures sont nuées de couleurs sombres; les inférieures sont d'un orange terne et pâle, avec des bandes noires. Son corps est rayé d'anneaux noirs et de ce même orange triste: mais c'est sur son corselet que la nature s'est permis une singulière fantaisie: des taches oranges et noires forment, d'une manière parfaitement distincte, la figure d'une tête de mort.

En 1730, il parut en Bretagne une grande quantité de ces papillons. Leur cri et leur figure singulière jetèrent l'épouvante dans tous les esprits. Les curés en parlèrent en chaire, et donnèrent cette apparition comme un signe évident de la colère céleste. Les imaginations furent frappées au plus haut degré, beaucoup de personnes firent des confessions publiques; un curé écrivit à ce sujet une homélie qui fut insérée dans le Mercure de France. Les plus incrédules dirent que ce prodige annonçait une peste. M. de Pontchartrain, alors secrétaire de la marine, demanda à l'Académie si quelques-unes de ces alarmes étaient fondées. L'Académie ayant répondu négativement, fut fort blâmée par l'Eglise; les pères de Trévoux proclamèrent dans leur journal que c'était à tort qu'on désabusait les gens d'une terreur salutaire: «Le public, disaient-ils, a toujours droit de s'alarmer, parce qu'il est toujours coupable, et tout ce qui lui rappelle la colère d'un Dieu vengeur est toujours respectable.»

L'espèce de cri que fait entendre ce sphinx, qui a été justement nommé Atropos, est produit par le frottement de sa trompe contre les cloisons qui la renferment. Il a été une grande chenille jaune et verte.

Ce n'est qu'assez avant dans la nuit que les volubilis déplissent leurs fleurs. Il y a une petite chenille assez laide qui vit sur les volubilis, et qui devient un papillon fort joli et fort singulier; la chenille est d'un vert blanchâtre et assez velue. La phalène est d'une blancheur éclatante; ses ailes paraissent se composer de dix petites plumes d'une extrême finesse. Chacune des ailes supérieures est divisée en deux, chacune des ailes inférieures est divisée en trois parties découpées, en telle façon que ce n'est qu'avec le secours de la loupe qu'on peut voir que ce ne sont pas de véritables plumes beaucoup plus blanches que celles du cygne, beaucoup plus finement striées que celles de l'autruche.

La nuit est le temps que les arbres prennent pour aspirer l'oxigène qui est nécessaire à leur existence comme à la nôtre. Le jour, ils en expireront et en rendront à l'air beaucoup plus qu'ils n'en ont pris, l'action du soleil décomposant l'acide carbonique.

Ces deux phénomènes expliquent le danger qu'il y a à garder des végétaux la nuit dans une chambre fermée, car alors les végétaux absorbent une partie de l'oxigène et diminuent la quantité d'air respirable. Cette quantité, nécessaire à chaque homme, est plus considérable qu'on ne pense. Un homme consomme par heure au moins six mètres cubes d'air; la plupart des plaisirs pris en commun, les bals, les soirées, les spectacles, les assemblées, commencent par diminuer considérablement cette ration indispensable. Il est difficile que dans un raoût, dans une soirée comme on les donne aujourd'hui, chaque personne ait pour sa part plus d'un mètre et demi d'air respirable. Vous vous décideriez difficilement à prendre quelques-uns de ces plaisirs s'il vous fallait les acheter au prix de la privation des deux tiers de vos aliments. La privation d'air a des effets moins immédiats, mais il est probable qu'elle engendre la plus grande partie des maladies propres aux habitants des villes.

Outre que les végétaux renfermés dans une chambre absorbent une partie d'oxygène, ils expirent une partie égale d'acide carbonique, qui est un poison mortel quand il se trouve mêlé en proportion trop forte dans l'air respirable, dont il est cependant un des éléments. Cela explique également le bien-être que l'on éprouve le jour sous les arbres, bien-être qui ne vient pas seulement de l'ombre et de la fraîcheur.

Vous voyez, mon ami, que, sans qu'il soit nécessaire de changer de place, il suffit de regarder, pour voir sans cesse des choses nouvelles passer sous nos yeux. Aucune des plantes, aucun des insectes dont je vous ai parlé dans cette lettre et dans la précédente ne s'épanouit ou ne se montre, ne se ferme, ne se transforme ou ne meurt, avant ni après l'époque, le jour, l'heure qui lui a été assigné. Toujours le léontodon ouvre ses rayons d'or avant que la pâquerette n'étale ses rayons d'argent; jamais l'énothère ne développe sa corolle avant que le nénuphar n'ait replié ses pétales. Le merle siffle le matin, le rossignol chante pendant la nuit; les sauterelles, dans les luzernes, font entendre sous la chaleur la plus ardente du soleil une sorte de coassement pareil à celui des grenouilles dans les mares, quand le soleil se couche. Chaque instant a son intérêt, son spectacle, sa richesse et sa splendeur.