Voyage autour de mon jardin
Lettre V. Sur un Rosier.
LETTRE V.
SUR UN ROSIER.
J'ai failli ne pas m'arrêter devant ce rosier: j'aime beaucoup voir les roses, mais je n'aime pas en parler. On a tant abusé des roses! Les Grecs ont dit cinq ou six jolies choses sur les roses; les Latins ont traduit ces six jolies choses et y en ont ajouté trois ou quatre. Depuis ce temps, les poëtes de tous les pays et de toutes les époques ont traduit, copié et imité ce qu'avaient dit les Grecs et les Latins, sans rien ajouter de leur crû. Ils ont même continué à appeler le mois de mai le mois des roses, sans songer que les roses fleurissent plus tôt en Grèce et en Italie que dans nos pays, où presque toutes les roses attendent le mois de juin pour s'épanouir.
N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des amours éternelles du papillon et de la rose, amours qui du reste ne sont pas vraies? Les papillons se posent sur les roses comme sur toutes les fleurs, mais la rose est loin d'être une des fleurs qu'ils préfèrent. N'êtes-vous pas ennuyé, comme moi, des teints de lys et de rose dont on affuble les femmes ce qui serait hideux? N'êtes-vous pas ennuyé comme moi des belles qui sont des roses; en un mot de toutes les fadeurs, de toutes les sottises dont ces pauvres roses ont été le prétexte? Je trouve honteux que nos poëtes ne connaissent pas mieux la nature et toutes les splendeurs éternelles dont Dieu a doté notre séjour. Je n'en sais presque pas un qui n'ait montré, par la manière dont il parle et des fleurs, et des arbres, et de l'herbe, qu'il n'a jamais pris la peine de les regarder. Écoutez-les: ils se renferment dans trois ou quatre généralités banales qu'ils ont lues et qu'ils répètent en synonymes.
Ce sont des prairies émaillées de fleurs.
De quelles fleurs? de quelles couleur sont-elles? Et au printemps, et à l'automne, tout cela ne change jamais. Quelques-uns plus audacieux disent qu'elles sont de mille couleurs.
Les bords fleuris des ruisseaux!
Sont-ce les mêmes fleurs que celles qui émaillent les prairies? On n'en sait pas davantage. Le zéphyr qui se joue dans des bosquets; le même zéphyr caresse la rose à demi éclose.
Ceux qui écrivent en vers ne connaissent que la rose à demi éclose, à cause de la rime. Un novateur, il y a quatre cents ans, a risqué fraîche éclose; et on s'en est tenu là.
Tenez, voyez là-bas, d'un beau feuillage aigu comme des épées, voyez s'élever une longue tige portant d'un seul côté un bel épi de fleurs roses ou blanches, c'est un glaïeul. Les poëtes en parlent quelquefois, mais ils n'en savent qu'une chose, c'est que cela rime à tilleul: ils ne manquent jamais de les réunir, de mettre des glaïeuls sous les tilleuls, ce que je ne ferais pour rien au monde dans mon jardin; mes pauvres glaïeuls s'en trouveraient fort mal. C'est un grand bonheur qu'ils ne mettent pas les tilleuls sous les glaïeuls; cela rimerait aussi bien.
Revenons à la rose. Nous ne l'appellerons pas Reine des fleurs: nous éviterons tous les lieux communs dont elle a été l'objet et dont elle a triomphé; regardons-la seulement, et disons ce que nous voyons. Il n'est pas de pays qui ne possède des roses, depuis la Suède jusque sur les côtes d'Afrique; depuis le Kamtschatka jusqu'au Bengale, jusque sur les montagnes du Mexique, la rose fleurit dans tous les climats, dans tous les terrains; c'est une des grandes prodigalités de la nature.
Le rosier devant lequel nous nous arrêtons est couvert de fleurs blanches.
D'autres ont des fleurs depuis le rose le plus pâle jusqu'au cramoisi et au violet foncé, depuis le blanc jaunâtre jusqu'au jaune le plus éclatant et à la couleur capucine. Le bleu est la seule couleur que la nature lui ait refusée. Il y a très-peu de fleurs bleues.
Le bleu pur est un privilège qu'à quelques exceptions près, elle n'a accordé qu'aux fleurs des champs et des prairies. La nature est avare de bleu: le bleu est la couleur du ciel, elle ne la donne qu'aux pauvres, qu'elle aime avant tous les autres.
Les botanistes, qui ne font aucun cas, ni de la couleur, ni des parfums, prétendent que les roses doubles sont des monstres. Comment appellerons-nous les botanistes? Nous ne finirons pas ce voyage sans nous arrêter un peu aux botanistes.
Ce rosier a été un rosier sauvage, un églantier qui se couvrait, dans quelque coin d'un bois, de petites roses simples, composées chacune de cinq pétales. Un jour, on lui a coupé la tête et les bras, puis on a fendu la peau d'un des moignons qu'on lui avait laissés. Entre l'écorce et le bois on a glissé un petit morceau d'écorce d'un autre rosier, sur lequel était un bourgeon à peine indiqué.
Depuis ce jour, toute sa force, toute sa sève, toute sa vie, sont consacrés à nourrir ce bourgeon. La blessure s'est fermée, mais on voit encore la cicatrice. L'églantier n'a plus de fleurs à lui, c'est un esclave qui travaille pour un maître superbe. Cette belle touffe de feuilles, de fleurs, ce ne sont ni ses feuilles ni ses fleurs.
Prenez garde cependant; voici, sur sa tige verte, au-dessous de la greffe, un bourgeon rose qui commence à poindre. Ce bourgeon deviendra une branche; cette branche lui appartient. Oh! alors la nature a repris tous ses droits, le tyran qui est en haut le beau rosier, le rosier cultivé, attend en vain le tribut qu'on lui a payé jusqu'ici; la sève ne monte plus jusqu'à lui, elle est pour ce cher rejeton; il n'y en a pas trop pour lui.
Mais le jardinier s'est aperçu de cette tentative de rébellion; il a coupé le prétendant, et tout est rentré dans l'ordre. Cependant, quelque jours après, de nouveau la tête du rosier s'allanguit, la pourpre du roi se décolore, le feuillage jaunit et se fane, et pourtant la tige de l'églantier est lisse et unie. Cherchez bien, le pauvre esclave est ingénieux et obstiné; il a glissé sous la terre un drageon, et c'est loin de là qu'il lui a permis de voir le jour. Allez à deux pas, à trois pas; derrière cette giroflée, dans le silence et à l'ombre, s'élève un petit rosier. Il ressemble à ce qu'était son père; comme lui, il a des tiges flexibles et des feuilles étroites. Attendez un an, et il deviendra un églantier. Froissez son feuillage, il exhale une odeur d'ananas particulière à une espèce d'églantier; c'est ainsi qu'était son père quand il avait des branches et des feuilles à lui. Le voici en bouton, le voici en fleurs.
Mais le despote que nous avons laissé là-bas est mort, et d'une mort horrible: il est mort de faim. L'esclave révolté qui le portait a conduit depuis longtemps par dessous terre toute sa sève à son fils bien-aimé. Cette belle couronne de roses doubles s'est desséchée; lui-même, son esclave, est malade et mourra bientôt, car il n'a rien gardé pour lui; mais il meurt libre, il meurt vengé. Il laisse un rejeton jeune, fort et vigoureux, sur lequel s'épanouiront les petites églantines des bois.
Notre rosier blanc n'est pas dans cette situation: l'églantier qui le porte et le nourrit paraît s'être résigné à son sort, bien plus, on le dirait fier de son esclavage. Il y a bien d'autres esclaves que lui qui ne pensent plus à rompre leurs chaînes quand elles sont dorées. Notre églantier semble s'enorgueillir de sa belle couronne.
Mais quelle émeraude se cache dans le cœur de la rose! L'émeraude est vivante, c'est une cétoine; c'est un insecte plat et carré, avec des ailes dures comme celles d'un haneton, et éclatantes comme une pierre précieuse, retournez-le, son ventre est d'une couleur encore plus belle; c'est une autre pierrerie, plus violette que le rubis, plus rouge que l'améthyste. La cétoine ne vit guère que dans les roses. Une rose est sa maison et son lit. Elle se nourrit de feuilles de roses; quand elle a mangé sa maison, elle s'envole et en cherche une autre; mais elle préfère les roses blanches à toutes les autres. Si, par hasard, vous la trouvez sur une autre rose, c'est un grand hasard; elle y est mal logée, mal couchée. Elle doit vous inspirer la pitié que vous ferait ressentir un banquier ruiné, obligé de demeurer au quatrième étage, et de manger, pour tout festin, la soupe et le bouilli; elle en est triste et humiliée, mais il faut bien vivre. Il y a des gens qui se résignent à pis que cela.
Une vingtaine de mouches, d'espèce et de couleur différentes, sont posées sur différentes parties du rosier, mais je n'y fais aucune attention; elles sont là par hasard, elles voyagent comme vous, elles flânent comme moi. Je ne m'occupe que des naturels du pays, je retrouverai les autres ailleurs; nous ne sommes pas encore près de quitter notre rosier, car voici qu'il s'y passe d'étranges choses.
Où êtes-vous, mon bon ami? Je n'en sais rien, mais je doute fort que la pays où vous êtes arrêté soit aussi riant que mon rosier: que ses habitants soient aussi jolis, aussi brillants, aussi heureux surtout que les habitants de mon rosier; et n'est-ce rien que de voir des êtres heureux? Mais, à coup sûr, vous n'y voyez rien d'aussi extraordinaire que ce que je vois en ce moment.
A l'extrémité des jeunes pousses du rosier sont des myriades de très-petits insectes, d'un vert un peu rougeâtre, qui couvrent entièrement la tige et semblent immobiles; ce sont des pucerons qui sont nés à une ligne ou deux de l'endroit où ils sont aujourd'hui, et qui ne s'aventurent pas à faire un pouce de chemin dans toute leur vie. Ils ont une petite trompe qu'ils enfoncent dans l'épiderme de la branche, et au moyen de laquelle ils sucent certains sucs dont ils se nourrissent. Ils ne mangeront pas le rosier, ils sont plus de cinq cents rassemblés sur un pouce de tige; et ni les feuilles ni la branche ne paraissent en souffrir beaucoup. Presque chaque plante est habitée par une espèce de pucerons différente des autres:
Ceux du sureau sont d'un noir velouté, ceux des abricotiers sont d'un noir vernissé, ceux du chêne sont couleur de bronze, ceux des groseilliers sont nacrés; il y en a sur l'absinthe qui sont tachés de blanc et de brun, sur l'oseille des champs, de noir et de vert, sur le bouleau, de noir et d'une autre nuance de vert, sur le troêne, d'un vert presque jaune, sur le poirier, couleur de café.
Tous ont une vie aussi calme. On a peine à rencontrer un puceron assez inquiet, assez vagabond pour passer d'une branche sur l'autre. On en voit quelquefois s'emporter au point de faire le tour de la branche qu'ils habitent, mais tout porte à croire que c'est dans l'effervescence d'une jeunesse orageuse, ou sous l'empire de quelque passion; ces débordements sont extrêmement rares. Quelques-uns, cependant, ont des ailes, mais ces ailes ne leur viennent que dans un âge mûr, et ils n'en abusent pas. Le seul soin sérieux qui paraisse occuper la vie des pucerons, est de changer de vêtement. Ils changent, en effet, de peau quatre fois avant d'être des pucerons parfaits; à peu près comme nous autres hommes nous essayons d'habitude deux ou trois caractères avant de nous fixer à un, quoique d'ordinaire on eu garde trois toute sa vie: un que l'on montre, un que l'on croit avoir, un que l'on a réellement.
Quand les pucerons ont suffisamment changé de peau, il leur reste un soin à remplir, c'est celui de multiplier leur espèce, mais ils s'en donnent peu de souci; ils n'ont pas comme les quadrupèdes, à allaiter leurs enfants; comme les oiseaux, à couver leurs œufs; comme d'autres insectes, à les enfermer dans une caverne avec des aliments; le puceron fait des petits tout en suçant sa branche, et il ne se retourne pas pour voir l'enfant qu'il vient de mettre au jour; l'accouchement est pour lui une sorte de digestion. Si la mère ne se tourmente guère du petit, le petit ne paie d'amour filial que ce qu'il a reçu en amour maternel. Il se met en route, descend derrière les autres, prend son rang, enfonce sa petite trompe dans la peau verte du rosier. Il en sort ainsi une centaine du corps d'une seule mère, qui tous vont se mettre en rang derrière les autres, et commencent à manger. En dix ou onze jours, ils changent de peau quatre fois, le douzième jour, ils font à leur tour leurs petits, qui vont prendre leur rang et deviennent féconds vers le douzième jour de leur naissance. Les pucerons du pavot sont plus précoces: en sept ou huit jours, ils ont changé quatre fois de vêtements, et jouissent de ce que j'appellerais le bonheur d'être père, si cela ne leur était parfaitement égal.
Mais, mon bon ami, me direz-vous en lisant ce passage de mon voyage, il y a ici une lacune importante; vous me racontez toute la vie des pucerons, et vous ne parlez ni de leurs amours, ni de leurs hyménées. J'ai ici, ajouterez-vous, un immense avantage sur vous; je vous compte sur chaque peuple, et à propos du mariage, une foule de bizarres cérémonies. Oui-dà, vous répondrai-je, mon excellent ami, je pourrais vous rappeler les amours de ces deux araignées que, au début de mon voyage, j'ai rencontrées dans un coin de ma fenêtre; mais je ne veux ici vous parler que des pucerons. Les pucerons ne connaissent ni l'amour, ni l'hyménée: les pucerons mangent et font des petits, absolument à la manière de la mère Gigogne, qui a tant amusé notre enfance. Il a pris fantaisie à nature de s'affranchir, à l'égard des pucerons, de la loi générale de la reproduction. Ne croyez pas qu'elle ait reculé devant la difficulté, à cause de la petitesse de ces animaux. Il y a d'autres animaux qu'on ne peut distinguer sans le secours d'une forte loupe, et qui rentrent, sous ce rapport dans la règle générale. Malgré l'admiration que doit vous causer l'observation des insectes, il ne faut pas que cette admiration s'exerce sur leur plus ou moins de ténuité et de petitesse. Le grand et le petit ne le sont que par rapport à nous, et quand nous nous étonnons de voir autant de perfection dans les organes de la mite invisible du fromage que dans ceux du bœuf ou de l'éléphant, c'est un sentiment faux qui vient d'une idée fausse.
On nous représente Dieu comme un homme exagéré; on lui prête nos passions, nos préférences, nos colères, notre visage, notre forme, des mains comme les nôtres; puis, par un perfectionnement bizarre, on a fait de lui une sorte de commissaire de police chargé spécialement de réprimer et de punir les infractions des hommes aux lois qu'il leur a plu à eux-mêmes d'établir.
Ces pensées, qui nous sont présentées sans cesse depuis notre enfance, nous donnent une pauvre idée de la grandeur et de la puissance du Créateur de toutes choses, à tel point que nous regardons comme plus difficile pour lui ce qui nous semble le devoir être pour nous, eu égard à la grosseur et à la maladresse de nos doigts.
Un gros puceron met quelquefois une vingtaine de petits au monde dans une seule journée, c'est-à-dire un volume dix ou douze fois égal à celui de son corps.
Un seul puceron qui, au commencement de la belle saison, mettrait au monde quatre-vingt-dix pucerons qui, douze jours après, en auraient produit chacun quatre-vingt-dix, se trouverait, à la cinquième génération, auteur de cinq milliards neuf cent quatre millions neuf cent mille pucerons, ce qui fait déjà beaucoup de pucerons. Or, un puceron est, dans une année, la souche d'une vingtaine de générations. Je doute fort qu'il y eut pour eux assez de place sur tous les arbres et sur toutes les plantes. La terre entière serait consacrée aux pucerons; mais cette fécondité, dont il y a tant d'exemple dans la nature, n'a rien qui doive inquiéter. Un pied de pavot produit trente-deux mille graines, un pied de tabac, trois cent soixante mille; chacune de ces graines en produisant à son tour trente-deux mille ou trois cent soixante mille, pensez-vous qu'au bout de cinq ans la terre fût bien loin d'être entièrement couverte de tabacs et de pavots? Une carpe pond à la fois près de trois cent cinquante mille œufs.
Mais la vie et la mort ne sont que des transformations. La mort est l'aliment de la vie.
Les pucerons sont un gibier qui nourrit plusieurs autres insectes, dont se nourrissent les oiseaux que nous mangeons. Puis, nous sommes rendus aux éléments, et nous servons d'engrais à l'herbe et aux fleurs, où viennent revivre d'autres pucerons.
Nous n'irons pas bien loin pour chercher les ennemis des pucerons. Tenez: voici, paisible sur un bouton de rose, un petit insecte bien connu des enfants: il a la forme d'une tortue et la grosseur d'une lentille; les naturalistes l'appellent coccinelle, et les enfants bête-à-Dieu. Elle est maintenant bien innocente, mais elle n'a pas été toujours ainsi. Avant d'avoir sa jolie forme et son écaille polie, orange, jaune, noire ou rouge, semée de points noirs ou bruns, c'était un ver plat et large, à six pattes, d'un gris sale, piqueté de quelques points jaunes; ces vers, qui proviennent d'œufs couleur d'ambre, que les femelles déposent sur les feuilles, ne sont pas plutôt nés qu'ils se mettent en route pour aller à la chasse aux pucerons. Quand ils ont trouvé une branche chargée de gibier, ils s'établissent au milieu et ne se laissent manquer de rien, jusqu'au moment où ils sentent qu'ils vont se transformer; alors ils vont s'établir sur quelque feuille solitaire, où ils attendent, dans l'abstinence, qu'ils soient devenus de véritables coccinelles.
Il resterait encore bien des pucerons, si les coccinelles étaient leurs seuls ennemis. Mais voyez-vous planer au-dessus d'une des roses une mouche qui paraît immobile, tant est rapide le mouvement de ses deux ailes. Vous n'oseriez la prendre, tant elle ressemble aux abeilles, et surtout aux guêpes. Son corps est rayé de jaune et de noir, mais au lieu d'être arrondi comme celui des deux mouches que vous craignez, il est remarquablement aplati; de plus, celle-ci n'a que deux ailes, et je ne crois pas qu'aucune mouche à deux ailes ait un aiguillon dangereux. Elle ne paraît pas s'occuper des pucerons qui couvrent la branche voisine. C'est une parvenue. Elle a oublié l'humilité de sa jeunesse, alors qu'elle n'avait pas son riche vêtement jaune et noir, et surtout qu'elle n'avait pas ses ailes. Elle a été autrefois une sorte de ver informe, d'une couleur peu apparente, d'un vert sale, avec une raie jaunâtre sur la longueur du corps. Placé sur un lit de gibier, ce ver saisit les pucerons l'un après l'autre, avec une sorte de trident creux, au travers duquel il les suce, en ayant soin de rejeter chaque fois la peau tout à fait vide et sèche. Un de ces vers mange à peu près un puceron par minute, pour ce qui est des pucerons, cela paraît leur être parfaitement indifférent, on n'en voit jamais un faire le moindre effort pour éviter d'être mangé.
Un empereur romain qui voyait sa fin approcher s'écria, faisant allusion à l'habitude de décerner l'apothéose aux empereurs morts: «Je sens que je deviens dieu.» Il y a un moment où ce ver sent qu'il va devenir mouche; comme celui de la coccinelle, il cherche un endroit écarté pour se préparer à cette métamorphose.
Voici une tige où il n'y a plus de pucerons que d'un côté, demain il n'y en aura plus du tout; c'est que là aussi est leur plus redoutable ennemi, celui que le savant et spirituel Réaumur appelait le Lion des pucerons. Celui-ci a, comme les autres, une forme aplatie, il est de couleur cannelle, avec des raies jaune-citron; il est bien plus vorace que les deux autres espèces dont nous avons parlé. Si l'un de ces vers saisit par erreur un de ses frères au lieu d'un puceron, tant pis pour lui, il le mange. Ce serait perdre un temps précieux que de le replacer sur une branche et de prendre un puceron à sa place: on a bien le loisir de cela quand on n'a que quinze jours pour manger ces pucerons si dodus! En effet, au bout de quinze jours, il oublie ses appétits, il se retire dans un coin, et s'enferme dans une coque de soie blanche, grosse comme un pois, qu'il file en très peu de temps. Trois semaines après, la coque s'ouvre, et il en sort la plus ravissante petite créature que vous ayez jamais vue. C'est une sorte de grande mouche d'un vert gai dont le corps est recouvert, quand elle est posée, par de grandes et larges ailes, si fines, qu'on le distingue parfaitement au travers. Ces ailes, qui sont d'un vert très pâle, offrent à l'œil des nervures d'un vert plus foncé, qui forment un réseau plus charmant que celui des plus riches dentelles; de chaque côté de la tête est un œil couleur de feu rouge, dont l'éclat surpasse de beaucoup celui des pierreries.
Des savants ont autrefois trouvé sur des feuilles de petits bouquets qui ont excité leur attention; c'étaient des tiges fines comme des cheveux, supportant un petit bouton blanc comme elles; d'autres fois on trouva les petits boutons ouverts comme des calices de fleurs: la chose fut déclarée plante par les savants. Les savants avaient tort; Réaumur leur a fait voir que c'était les œufs de la jolie mouche dont nous venons de parler avant et après la naissance du ver qui doit plus tard se transformer en mouche.
J'avais peur, tout à l'heure, de voir les pucerons envahir toute la terre, je crains maintenant qu'il n'y ait pas assez de pucerons pour nourrir tous les insectes auxquels ils ont été assignés pour gibier. La nature paraît avoir partagé cette seconde crainte; aussi, pour reproduire les pucerons a-t-elle supprimé les lenteurs et les formalités ordinairement réputées nécessaires d'un amour partagé et d'un hymen accompli; il faut qu'en très peu de jours les pucerons naissent, procréent, mangent et soient mangés. Amusez-vous donc à faire l'amour!
Mais quel est cet animal noir qui monte après la tige du rosier? C'est une fourmi; elle grimpe en spirale pour éviter les aiguillons, la voici en haut, la voici sur la branche où paissent les pucerons. Est-ce encore une ennemie? En effet, La Fontaine a dit qu'elle se nourrit de vermisseaux, d'insectes; la voici sur eux, mais elle ne les dévore pas. Les pucerons, à mesure qu'ils mangent, sécrètent une liqueur sucrée dont les fourmis sont fort avides; celle-ci vient se régaler: c'est une petite bergère noire qui vient traire de petites vaches vertes qui pâturent dans une prairie de la largeur d'une feuille de rosier.
Voici une abeille qui s'est glissée dans une rose, elle ne tarde pas à ressortir et à s'envoler au loin; ses dernières pattes sont toutes chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise dans le cœur de la fleur. Cette poussière jaune, mêlée au miel qu'elle dégorge, sera la pâtée destinée aux vers qui doivent devenir de jeunes abeilles. Ne croyez pas cependant que cette poussière n'ait pas d'autre destination. Il faut que nous parlions ici des amours de la rose.
Nous nous abstiendrons de rappeler, comme nous l'avons dit, les amours apocryphes de la rose et du papillon. Le papillon qui se pose sur une rose n'y vient le plus souvent que pour y déposer des œufs qui deviendront des chenilles, lesquelles mangeront un peu le rosier. Les amours dont je veux parler sont réelles et ce sont les plus charmantes amours du monde. Figurez-vous que toutes ces roses qui s'épanouissent dans le jardin, couleur de pourpre pâle ou de pourpre violette, jaune ou capucine, blanche ou mélangée de pourpre et de blanc, cachent à vos yeux d'innocentes amours.
Les anciens avaient mis des dryades et des hamadryades dans les arbres, il y a dans les roses des nymphes aussi charmantes. Revenons près de ce rosier des bois.
Sa fleur se compose de cinq feuilles roses, de cinq pétales; au milieu sont des fils déliés supportant de petites masses jaunes, ce sont les étamines ou l'organe mâle; ces fils entourent une sorte de petit œuf vert qu'on appelle ovaire, c'est l'organe femelle qui contient les graines; les graines sont des œufs que les plantes laissent couver à la terre et au soleil, comme font les tortues qui enterrent leurs œufs dans le sable. La masse qui surmonte les étamines est chargée de cette poussière jaune dont l'abeille, qui vient de disparaître par-dessus le mur, avait chargé ses pattes. Chaque grain de cette poussière est une outre qui contient une autre poussière bien plus fine encore qui féconde le pistil. Une fois le pistil fécondé, le lit nuptial va être détendu, les feuilles de la rose se fanent et tombent une à une. Les étamines se dessèchent et disparaissent. L'ovaire grossit et devient un fruit oblong de la forme d'une olive, vert d'abord, puis jaune, puis orange, puis écarlate; puis un jour, le fruit se déchire, et des graines, couleur d'or, renfermant d'éternelles générations de rosiers, tombent sur la terre où elles doivent germer. La petite nymphe qui habite la rose a quinze ou vingt amants; toutes les habitantes des fleurs n'ont pas un harem semblable: celle de l'œillet n'a que dix époux, l'habitante de la tulipe se contente de six, la nymphe des iris en a trois seulement, celle du lilas deux; la valériane rouge, un seul; celle qui a choisi pour retraite le somptueux pavot n'a pas autour d'elle moins d'une centaine d'amants empressés.
Et ne croyez pas, mon bon ami, que ce soient là des amours inventées par les versificateurs. Coupez les étamines d'une rose et isolez-la, vous verrez les pétales perdre leur splendide couleur, prendre celle de la rouille et tomber; mais loin de grossir et de se colorer, le pistil aussi tombera infécond. Les tentures de son lit nuptial lui serviront de linceul, la rose mourra sans laisser de postérité.
La rose double est une coquette d'une espèce toute particulière; vous avez lu ces contes de fées où une magicienne change en arbre ou en fleurs ses amants dédaignés; n'avons-nous pas d'ailleurs dans la mythologie Daphné changée en laurier, Clytie en tournesol, Narcisse et Adonis ne sont-ils pas devenus des fleurs auxquelles ils ont laissé leur nom? Eh bien, chacune des feuilles de rose au-delà de cinq dont s'entoure la nymphe qui habite la rose double est un de ses amants, chacun des pétales est fait d'une des étamines qu'elle avait. Certaines roses sont tellement doubles, qu'il ne leur reste pas une étamine, et alors elles n'ont jamais de graines. Notre rosier blanc, qui n'a que quatre rangées de pétales, a conservé quelques-unes des siennes.
Alors nous quittâmes le rosier blanc, et, faisant trois pas, nous nous trouvâmes dans une hôtellerie qui a l'avantage d'être notre propre logis. Vous, mon ami, où dînez-vous? ou plutôt dînez-vous? Où couchez-vous? ou plutôt où ne couchez-vous pas?
Les anciens voleurs de grand chemin ont remarqué qu'on les emprisonnait souvent, qu'on les pendait quelquefois; ils ont cru devoir alors apporter quelques modifications dans une des plus anciennes professions; ils ont quitté ces vestes brunes, ces pantalons rouges, ces ceintures de pistolets qu'on ne retrouve plus que dans les mélodrames, ils ont revêtu un bonnet de coton et un tablier blanc, ils ont pris une patente d'aubergiste et continuent d'exercer sur les grandes routes, théâtres de leurs anciens exploits, mais aujourd'hui sous la protection immédiate des autorités et des gendarmes leurs anciens ennemis.
Dans laquelle de ces cavernes êtes-vous ce soir, si toutefois vous êtes assez heureux pour en avoir trouvé une? Quelle nourriture suspecte est offerte à votre appétit? Croyez-vous avoir une preuve suffisante que les draps de votre lit n'ont servi qu'à vous? Et avec quels insectes partagez-vous votre couche?
Vale.