Voyage autour de mon jardin
Lettre IV.
Je suis en route, mon bon ami, et deux choses déjà m'embarrassent. D'abord, je ne sais pas bien à quelle distance précise du point de départ il faut être, pour avoir le droit de se servir dans le récit de ce prétérit emphatique qui donne tant d'importance aux voyageurs: Nous partîmes, nous cinglâmes, nous vîmes, nous aperçûmes, nous bûmes, etc.
Ai-je bien le droit d'employer ce langage qui est la vraie langue des voyages?
Et si je ne l'emploie pas, mon voyage sera-t-il un vrai voyage?
Seconde difficulté: dans les récits que, sans doute, vous me faites en même temps que j'écris pour vous mes voyages, vous avez sur moi un avantage inappréciable. Si à quelque narration un peu extraordinaire, à quelque description surnaturelle, je m'avise d'un oh! oh! ou d'un geste d'incrédulité ou même d'admiration mêlée de défiance, vous me répondrez: Allez-y voir! C'est à trois mille lieues d'ici. Vous savez bien que je ne le ferai pas. Si, au contraire, je vous étonne par quelque chose d'inusité ou de prodigieux, je n'ai pas la même ressource; je ne puis que vous dire: Regardez vous-même, c'est à droite ou à gauche, c'est sur ce rosier qui est au bout de l'allée, ou c'est sur cette pervenche qui est à vos pieds; ou, dérangez-vous un peu, ce que je vous raconte est dans la mousse sur laquelle vous marchez: vous écrasez ma preuve. Je n'ai donc à vous dire que la vérité, tandis que vous, persuadé qu'on croit toujours que les voyageurs mentent, vous ne vous renfermerez pas dans une vertu qui ne vous rapporterait aucun honneur, et qui vous ferait simplement accuser de sécheresse et de pauvreté d'imagination.
J'ai vu votre costume de voyage, mon cher ami; je vous dois la description du mien: c'est une vieille robe de chambre de velours noir que vous me connaissez, avec un bonnet pareil et des pantoufles de maroquin jaune; je ne suis point armé.
Je sors de mon cabinet de travail à six heures moins un quart; le soleil monte à l'horizon; ses rayons scintillent comme une poussière de feu à travers les feuilles de grands sorbiers, et viennent colorer ma maison d'une teinte douce mêlée de rose et de safran; je descends trois marches:
Nous voici en Chine.
Vous m'arrêtez à mon premier pas avec un sourire de dédain. Ma maison est entièrement tapissée par une glycine. La glycine est un arbrisseau grimpant et sarmenteux qui a un feuillage à peu près semblable à celui des acacias, et duquel pendent de nombreuses et grandes grappes de fleurs d'un bleu pâle, qui exhalent la plus suave odeur. Cette magnifique plante vient de la Chine: peut-être l'admirez-vous là-bas quand je la contemple ici.
Je ne crois pas exagérer, même pour vous, quand je vous dirai que je trouve cela mille fois plus beau que les plus riches palais, cette maison de bois toute verte, toute fleurie, toute parfumée, qui, tous les ans a plus de verdure, plus de fleurs et plus de parfums.
Sous le toit qui avance est un nid de roitelet, un tout petit oiseau ou plutôt une pincée de plumes brunes et grises comme celles d'une perdrix, qui court sur les vieux murs et fait de mousse et d'herbe un nid qui a la forme d'une bouteille. Je te salue, petit oiseau, qui seras mon hôte pour cette année! sois le bien-venu dans ma maison et dans mon jardin! soigne et élève ta nombreuse famille, je te promets paix et tranquillité; on respectera ton repos, et surtout ta confiance. Il y a de la mousse là-bas, auprès de la fontaine, et dans les allées des brins d'herbe de la pelouse récemment fauchée. Le voilà sur le bord de son nid, il me regarde avec ses beaux yeux noirs; il a peur, mais il ne se sauve pas.
Le petit roitelet n'est pas le seul hôte de ma vieille maison.
Entre les solives, l'intervalle est rempli par des moellons et du plâtre. Sur la façade, qui est exposée au midi, il y a un trou dans lequel vous ne feriez pas entrer le tuyau d'une plume: c'est encore là une demeure, c'est encore là un nid; il appartient à une sorte d'abeille qui vit solitaire. Voyez-la revenir de la provision; ses pattes postérieures sont chargées d'une poussière jaune qu'elle a prise sur les étamines des fleurs; elle entre dans ce trou: quand elle en sortira, elle n'aura plus de pollen aux pattes; avec du miel qu'elle sait dégorger, elle en aura au fond de son nid fait une pâtée savoureuse.
Voici peut-être son dixième voyage d'aujourd'hui, et elle n'est pas près de se reposer.
Tous ces soins sont pour un œuf qu'elle a pondu, pour un œuf qu'elle ne verra jamais éclore; d'ailleurs, ce qui sortira de cet œuf, ce n'est pas une mouche comme elle, c'est un ver qui ne se métamorphosera en mouche que quelque temps après.
Cependant elle l'a caché dans un trou, et elle sait précisément de combien de nourriture il aura besoin pour arriver à l'état d'accroissement qui précède la transformation en mouche. Cette nourriture, elle va la chercher, et elle l'assaisonne et la prépare. La voici partie.
Mon Dieu! quelle est donc cette autre petite mouche si brillante qui marche sur la maison? Son corselet est vert et son abdomen est d'un rouge de pourpre; mais ces deux couleurs sont si éclatantes, que je suis fâché de n'avoir pas de mots plus splendides pour les exprimer que les noms d'une émeraude et d'un rubis joints ensemble.
Cette jolie mouche, cette pierrerie vivante, s'appelle chrysis. J'ose à peine respirer dans la crainte de la faire envoler; je voudrais la tenir dans les mains pour être sûr de la voir plus longtemps.
C'est aussi une mère de famille; elle aussi doit pondre un œuf, d'où sortira un ver qui deviendra une mouche semblable à elle, mais qu'elle ne verra jamais.
Elle aussi, elle sait la nourriture qu'il faudra à son enfant; mais, plus richement vêtue que l'abeille, elle ne sait pas comme elle ramasser le pollen des fleurs ni en faire une pâte avec du miel.
Elle n'a qu'une ressource, et cette ressource, elle est déterminée à l'employer; elle ne reculera ni devant la fourberie ni devant le vol pour assurer la subsistance de son enfant; elle a reconnu l'abeille solitaire; elle va pondre dans son nid; son œuf à elle doit éclore plus tôt que celui de la véritable propriétaire: alors l'intrus mangera les provisions si péniblement amassées pour l'enfant légitime qui, lorsqu'il naîtra à son tour, n'aura plus qu'a mourir de faim.
La voici au bord du trou...; elle hésite...; elle se décide...; elle entre.
Elle m'intéresse; elle est si belle! L'autre aussi m'intéresse; elle est si laborieuse! Mais la voici qui revient à travers les airs: on dirait un guerrier couvert d'armes ciselées et d'une cuirasse dorée; elle bourdonne. La chrysis a entendu ce bourdonnement, qui est pour elle le son terrible de la trompette guerrière. Elle veut s'enfuir, elle sort; mais l'autre, justement irritée, se précipite sur elle et la frappe de sa tête. Elle froisse et déchire la gaze miroitante de ses ailes, et la jette sur le sable, où elle tombe étourdie et inanimée.
L'abeille entre alors dans son nid, dépose et prépare ses provisions; puis, encore émue de son combat et de sa victoire, elle repart à travers les airs. Longtemps je la suis des yeux, mais enfin elle disparaît.
La pauvre chrysis n'est cependant pas morte; elle se relève, se secoue, se trémousse, essaie de s'envoler; mais ses ailes lacérées ne le lui permettent plus. Comment fera-t-elle alors pour échapper à la fureur de son ennemie?
Il ne s'agit pas pour elle de s'enfuir; il s'agit de déposer son œuf dans le nid de l'abeille et d'assurer l'avenir de son petit, car l'abeille est revenue trop vite... Elle monte en gravissant péniblement: par moments les forces lui manquent; elle est forcée de s'arrêter; mais enfin elle arrive... elle entre... elle est entrée! Cette fois, l'intérêt est pour elle. Tout à l'heure elle n'était que belle, maintenant elle est bien malheureuse! Je sais qu'on pourrait faire une longue plaidoirie pour l'autre; je ne voudrais pas avoir à les juger. Ah! elle ressort... elle s'enfuit!... Mais elle est heureuse, elle a réussi!... Maintenant je me sens fort touché pour l'abeille.
La pauvre abeille continue à apporter des provisions pour son enfant, qui cependant mourra de faim; elle fait de nouveaux voyages aux fleurs qu'elle aime; elle va se poser sur les chatons du saule, sur les fleurs blanches de l'arbousier, ce bel arbre toujours vert dont les fleurs ressemblent à celles du muguet, et dont les fruits sont des fraises; elle s'arrête aussi sur les fruits de l'if, ce pauvre arbre si tourmenté dans les jardins, dont on a fait des boules, des carrés, des vases, des cigognes; arbre bon enfant, qui se prête à tout, et dont naturellement on a tant abusé.
Si je voulais regarder l'un après l'autre et suivre toutes les mouches qui brillent au soleil sur ma maison, les insectes qui se cachent dans les fleurs de la glycine pour en sucer le miel, et les insectes qui s'y insinuent pour manger ceux-ci; les chenilles qui rampent sur les feuilles, et les ennemis de ces chenilles et de ces papillons; vous dire leur naissance, leurs amours, leurs combats, leurs métamorphoses; peut-être seriez-vous revenu avant que j'eusse fait un pas: mais je ne veux dans ce voyage m'arrêter qu'aux choses qui frapperont ma vue, sans recherches, sans travail, sans étude. Quittons donc la vieille maison de bois, et suivons au hasard cette allée tortueuse.
Voici la julienne blanche avec ses longs rameaux de fleurs: pour jouir de son parfum, il faut se pencher sur elle: ce n'est que le soir qu'elle l'exhale au loin. Cette fleur était une des fleurs préférées de la malheureuse reine Marie-Antoinette. Elle fut renfermée dans la plus mauvaise chambre de la Conciergerie: c'était une chambre humide et infecte. Là, dans la même pièce, un gendarme, dont elle n'était séparée que par un paravent, ne la quittait ni jour ni nuit. La reine n'avait pour vêtement qu'une vieille robe noire et des bas qu'elle ôtait, restant les jambes nues, pour les raccommoder elle-même. Je ne sais si j'aurais aimé Marie-Antoinette, mais comment ne pas adorer tant de misère et de malheur! Une femme, son nom n'est pas assez connu, une bonne, une excellente femme, trouva un bonheur et un luxe à donner à celle qu'il était défendu de nommer autrement que veuve Capet. Madame Richard, concierge de la prison, lui apportait chaque jour des bouquets des fleurs qu'elle aimait: des œillets, des juliennes, des tubéreuses. Elle changeait ainsi en parfums les miasmes putrides de la prison. La pauvre reine avait autre chose à regarder que les murs humides de son cachot. Madame Richard fut dénoncée, arrêtée et mise en prison; mais on n'osa pas cependant la poursuivre davantage pour sa sainte idée, et on la relâcha.
Plus tard, Danton dans son cachot, s'écriait: «Ah! si seulement je pouvais voir un arbre!»
La julienne reste la fleur de Marie-Antoinette; aux deux autres se rattachaient déjà des souvenirs plus anciens.
Le grand Condé, détenu à Vincennes, cultivait des œillets.
L'odeur des tubéreuses passait autrefois pour être mortelle aux femmes en couches. Mademoiselle de la Vallière, étant encore fille d'honneur, se trouvait dans ce cas; la reine qui avait quelques soupçons, devait le lendemain passer par son appartement, où elle avait prétexté une indisposition pour rester couchée. Mademoiselle de la Vallière fit remplir sa chambre de tubéreuses.
Vale.