Voyage autour de mon jardin

Alphonse Karr · Chapitre 3 sur 60

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Voyage autour de mon jardin

Lettre III.

J'ai encore songé, presque toute cette nuit, à vous et à vos voyages, et j'en suis arrivé à ne plus vous comprendre. Connaissez-vous donc bien ces mouches qui brillent et bourdonnent autour de vous, ces fleurs qui s'épanouissent et parfument l'air, ces oiseaux qui chantent, ces feuilles qui frémissent, cette eau qui murmure? les avez-vous tous regardés chacun une fois seulement, et chacune des parties qui les composent? les avez-vous suivies de leur naissance à leur mort? avez-vous vu leurs amours et leurs hyménées, avant d'aller au loin voir des choses que vous n'avez pas vues? Pour moi, j'ai eu ce matin une grande joie dont je vais vous faire part.

J'ai acheté, il y a trois ans, un tapis ruineux pour le mettre dans mon cabinet de travail; c'est ainsi que j'appelle une chambre assez bien arrangée, où je m'enferme parfois pour ne rien faire et ne pas être interrompu. Ce tapis représente des feuillages d'un vert sombre parsemés de grandes fleurs rouges. Hier, mes yeux sont tombés sur mon tapis, et je me suis aperçu que les couleurs en étaient fort passées, que le vert en est devenu d'un verdâtre assez laid, que le rouge est fané d'une manière déplorable, et que la laine est râpée et montre la corde sur tout l'espace qui conduit de la porte à la fenêtre, et de la fenêtre à mon fauteuil au coin de ma cheminée. Ce n'est pas tout; en dérangeant une énorme et pesante table de bois sculpté, j'ai fait un accroc au tapis. Tout cela m'a effrayé à un certain point; j'ai fait recoudre la déchirure, mais je n'ai pu rendre la fraîcheur au feuillage ni l'éclat aux fleurs rouges. Mais ce matin, en me promenant au jardin, je me suis arrêté devant la pelouse qui en est à peu près le milieu.

A la bonne heure! me suis-je dit, voilà un tapis comme je les aime; toujours frais, toujours beau, toujours riche. En effet il m'a coûté soixante livres de graines de gazon, à cinq sous la livre, c'est-à-dire quinze francs, et il est à peu près du même âge que celui de mon cabinet, qui m'a coûté cent écus. Celui de cent écus n'a subi que de tristes changements; il est aujourd'hui pauvre, et plus pauvre qu'un autre de toute sa splendeur ternie, râpé, honteux, rapiécé. Celui-ci devient chaque année plus beau, plus vert, plus touffu. Et avec quel luxe il change et se renouvelle! Au printemps, il est d'un vert pâle et semé de petites marguerites blanches et de quelques violettes. Un peu après, le vert devient plus foncé, et les marguerites sont remplacées par des boutons d'or vernissés. Aux boutons d'or succèdent les trèfles rose et blanc. A l'automne, mon tapis prend une teinte un peu jaune, et au lieu du trèfle rose et du trèfle blanc, il est semé de colchiques qui sortent de terre comme de petits lis violets. L'hiver, il est blanc de neige à éblouir les yeux. Puis, au printemps, comme dans l'automne, on a quelquefois marché et dansé dessus, comme il est un peu écrasé, déchiré, il se raccommode de lui-même, de telle façon qu'on ne peut plus retrouver ses blessures ni même leurs cicatrices; pendant que mon autre tapis reste là avec ses éternelles fleurs rouges, qui ne font qu'enlaidir chaque jour, et avec ses déchirures mal recousues.

Mon Dieu! que je suis donc riche!

M'écrirez-vous comme vous me l'avez promis? Moi, je vous écrirai mon voyage; je ne sais trop où vous l'envoyer, vos lettres me diront où et quand je puis le faire. Mais qu'allez-vous donc voir là-bas que vous ne puissiez voir ici? Je vais essayer de me décrire, comme de votre part, quelque pays lointain. Voyons:

«Le ciel est gris comme une lourde coupole de plomb, la terre est couverte d'un linceul de neige; les arbres livrent aux vents aigres leurs noirs squelettes; à leurs pieds naissent et végètent les champignons vénéneux; les fleurs sont mortes; l'eau glacée est immobile entre ses rivages sans herbe. Ceux qui tiennent absolument à appeler les fontaines des miroirs ou les bergères contemplent leurs naïfs attraits et arrangent leur simple parure, ceux qui ne voient dans la nature que ce qu'ils ont lu préalablement dans les livres, sont obligés de dire que leurs poétiques miroirs sont tournés du côté du vif argent. Quelques sapins, dans leur feuillage triste et sombre, donnent asile seulement à quelques oiseaux muets et hérissés par le froid, qui se disputent affamés les fruits laissés sur les arbres sans feuillage, les baies pourpres de l'aubépine, les baies écarlates des sorbiers, les baies oranges du buisson ardent, ou celles noires du troëne, ou bleuâtres du laurier-thym.

«Il n'y a dans l'air ni chant d'oiseaux, ni bourdonnement d'insectes, ni parfum de fleurs. Le soleil ne reste chaque jour que quelques heures à l'horizon; il se lève et se couche dans de pâles et tristes lueurs.»

Quel est ce pays? Si c'était vous, mon bon ami, qui m'écrivissiez ces lignes, vous appelleriez ces tristes climats la Norwège avec ses neiges et ses glaces. Pour moi, ce pays c'est mon jardin l'hiver, c'est mon jardin dans six mois; je n'ai qu'à attendre.

Je n'ai pas besoin non plus d'aller chercher à travers mille dangers, et, qui pis est, mille ennuis, les riches pays où l'on adore le soleil; j'attendrai quelques jours, et le soleil me fera chercher l'ombre et la fraîcheur. Il y aura des instants où les fleurs se pencheront languissamment, où on n'entendra dans les herbes séchées que les cris monotones de la sauterelle, où l'on ne verra dehors que les lézards.

Alors les nuits seront fraîches, douces et embaumées; les arbres en fleurs et pleins de rossignols, exhaleront des parfums et des mélodies célestes. Dans les gazons brilleront les lucioles, les vers luisants comme des violettes de feu.

Vous m'écrirez tout cela de quelque contrée de l'Amérique; moi, je vous l'écrirai après-demain de mon jardin. Les saisons qui se renouvellent sont les climats qui voyagent et qui me viennent trouver. Vos longs voyages ne sont que des visites fatigantes que vous allez rendre aux saisons, qui d'elles-mêmes seraient venues à vous.

Mais il est un autre pays, une ravissante contrée qu'on chercherait en vain sur les flots de la mer ou à travers les montagnes. En cette contrée, les fleurs n'exhalent pas seulement de suaves parfums, mais aussi d'enivrantes pensées d'amour. Chaque arbre, chaque plante y conte, dans un langage plus noble que la poésie et plus doux que la musique, des choses dont aucune langue humaine ne saurait même donner une idée. Le sable des chemins est d'or et de pierreries; l'air est rempli de chants auprès desquels ceux des rossignols et des fauvettes que j'entends aujourd'hui, me semblent des coassements de grenouilles dans leurs marais fangeux. L'homme y est bon, grand, noble et généreux.

Toutes les choses y sont au rebours de celles que nous voyons chaque jour; tous les trésors de la terre, toutes les dignités réunies seraient un objet de risée si ou venait les offrir en échange d'une fleur fanée ou d'un vieux gant oublié sous une tonnelle de chèvrefeuille.

Mais qu'est-ce que je vous parle de chèvrefeuille! Pourquoi suis-je forcé de donner les noms de fleurs que vous connaissez aux fleurs de ces charmantes régions. Dans ce pays, on ne croit ni à la perfidie, ni à l'inconstance, ni à la vieillesse, ni à la mort, ni à l'oubli qui est la mort du cœur. L'homme n'y a besoin ni de sommeil, ni de nourriture; d'ailleurs un vieux banc de bois est là mille fois plus doux que l'édredon ailleurs; le sommeil y est plus calme et plus rempli de rêves charmants. L'âpre prunelle des haies, le fruit fade des ronces y ont une saveur si délicieuse, qu'il serait ridicule de les comparer aux ananas des autres régions. La vie y est plus douce que les rêves n'osent l'être dans les autres pays. Allez donc chercher ces poétiques contrées!

Hélas! en réalité, c'était un mauvais petit jardin dans un affreux quartier, quand j'avais dix-huit ans, quand j'étais amoureux, et quand celle que j'aimais y venait, un instant, au coucher du soleil.

 

......J'ai si longtemps aimé

Un tout petit jardin sentant le renfermé.

 

Et d'ailleurs, ne faisons-nous pas dans la vie un voyage terrible et sans relâche? N'est-ce donc rien que d'arriver successivement à tous les âges, d'y prendre et d'y laisser quelque chose? Tout ce qui nous entoure ne change-t-il pas chaque année? Chaque âge n'est-il pas un pays? Vous avez été enfant, vous êtes jeune homme, vous deviendrez vieillard. Croyez-vous trouver entre deux peuples, quelque éloignés qu'ils soient l'un de l'autre, autant de différences qu'entre vous enfant et vous vieillard?

Vous êtes dans l'enfance; l'homme y a les cheveux blonds, le regard assuré et limpide, le cœur allègre et joyeux; il aime tout, et tout semble l'aimer; tout lui donne quelque chose, et tout lui promet bien plus encore.

Il n'y a rien qui ne lui paie un tribut de joie, rien qui, pour lui, ne soit un jouet. Les papillons dans l'air, les bluets dans les blés, le sable des rivages, la luzerne des champs, les allées vertes des bois, tout lui donne des plaisirs, tout lui promet tout bas des bonheurs mystérieux.

Vous arrivez à la jeunesse; le corps est souple et fort, le cœur noble et désintéressé. Là, vous brisez violemment vos jouets de l'enfance; vous souriez avec amertume de l'importance que vous y avez attachée, parce que vous trouvez alors de nouveaux jouets que vous traitez avec le même sérieux; c'est le tour de l'amitié, de l'amour, de l'héroïsme, du dévouement, vous avez tout cela en vous, vous le cherchez chez les autres. Mais ce sont des fleurs qui se fanent, et elles ne fleurissent pas en même temps dans tous les cœurs. Chez celui-ci, elles ne sont qu'en bouton; chez celui-là, elles sont depuis longtemps passées. Vous réclamez hautement l'accomplissement de vos désirs, comme vous réclameriez de saintes promesses. Il n'y a pas une fleur, pas un arbre qui ne vous semble vous avoir trahis.

Mais vous voici arrivé à la vieillesse. On y a les cheveux gris ou blancs, ou une perruque; les belles fleurs dont nous parlions y portent leurs fruits inattendus: l'incrédulité, l'égoïsme, la défiance, l'avarice, l'ironie, la gourmandise. Vous riez des jouets de la jeunesse, parce que vous en trouvez là encore d'autres que vous prenez encore au sérieux: les places, les croix, les cordons de diverses couleurs, les honneurs, les dignités.

 

Car il ne sert de rien à l'homme qu'il vieillisse, A chaque âge, il arrive ignorant et novice,

Sur nos derniers hivers et sur notre âge éteint,

La sagesse versant une lumière pâle,

Brille comme la lune aux doux rayons d'opale, Aux heures de la nuit où l'on ne fait plus rien.

 

Les jours et les années sont des traits que la mort nous lance. Elle vous a réservé ses plus pénétrants pour la vieillesse; les premiers ont tué successivement vos croyances, vos passions, vos vertus, vos bonheurs. Maintenant, elle tire à mitraille; elle a abattu vos cheveux et vos dents, elle a blessé et affaibli vos muscles, elle a touché votre mémoire, elle vise au cœur, elle vise à la vie.

Alors tout vous est ennemi—dans la jeunesse, les belles nuits d'été vous apportaient des parfums, des souvenirs, de ravissantes rêveries; elles n'ont plus pour vous que des rhumes et des pleurésies.

Vous haïssez les gens qui sont plus jeunes que vous, parce qu'ils doivent hériter de votre argent; ils héritent déjà de votre jeunesse, de vos croyances, de vos rêves, de tout ce qui est déjà mort en vous.

 

Les hommes, presque tous, ne savent pas vieillir Et, comme certains fruits, pourrissent sans mûrir.

 

Dites-le moi, sommes-nous aujourd'hui ce que nous étions hier, ce que nous serons demain? N'avons-nous pas à faire sur nous-mêmes, chaque jour, de singulières observations? Ne nous offrons-nous pas à nous-mêmes un spectacle curieux?

Allons, je commencerai mon voyage demain, et je me mettrai en route; car je finirais par trouver que c'est encore trop se donner de mouvement que de faire le tour du jardin.

Vale.