Voyage autour de mon jardin

Alphonse Karr · Chapitre 12 sur 60

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Voyage autour de mon jardin

Lettre XII. Des Couleurs.

LETTRE XII.

 

DES COULEURS.

 

Les savants, qui ont inventé tant de mots, auraient bien dû en imaginer qui pussent donner une idée exacte des couleurs et de leurs nuances. Je suis obligé de vous avouer, mon ami, que c'est ce qui m'embarrasse le plus dans le récit de mon voyage. Il n'y a que fort peu de mots pour désigner les couleurs, et encore sont-ils pris au hasard dans des ordres d'idées très-éloignés les uns des autres. Cela me gêne d'autant plus que les couleurs ont pour moi des harmonies aussi ravissantes que celles de la musique, qu'elles éveillent chez moi des pensées toutes particulières et différentes, et que leur influence agit puissamment sur mon imagination.

J'ai été une fois mis en prison, eh bien, les murs étaient pour moi moins désagréables qu'une certaine couleur chocolat dont ils étaient revêtus; je reconnaissais jusqu'à un certain point le droit qu'a la société de mettre un homme en prison, mais je ne pouvais admettre le droit de l'enfermer dans cette horrible couleur.

Une des choses qui me sont particulièrement désagréables en voyage, c'est la façon dont sont décorées les chambres d'auberge: les rideaux jaunes avec des galons rouges, les fauteuils rouges avec des galons jaunes; ces couleurs si ordinairement et si brutalement réunies par les tapissiers me causent des impressions tout à fait désagréables.

Il m'arrive souvent, même dans des maisons ou je ne suis pas familier, de me lever au milieu d'une conversation pour aller déranger deux couleurs ennemies qu'un hasard malencontreux a rassemblées sur un meuble. Il y a pour moi, entre les couleurs et les nuances, des discordances aussi fortes que celles qu'il peut y avoir entre certaines notes de musique.

Il n'y a pas de couleurs fausses si ce n'est dans la nomenclature des marchandes de modes; mais il y a des assemblages de couleurs qui sont aussi faux que si quelqu'un jouait au hasard du violon sans avoir jamais essayé préalablement. Je me rappelle deux personnes qui m'ont toujours été désagréables à cause de certaines couleurs dont elles s'étaient ornées: la première était une certaine grosse femme avec des robes vertes et des chapeaux jaunes; l'autre, un homme qui se parait de gilets d'un rouge provoquant et de cravates d'un bleu hardi. J'ai voulu lutter contre la prévention que m'inspiraient de pareils affublements; j'ai dû m'en repentir: j'ai depuis eu fort à me plaindre de mes relations avec ces deux personnages.

Il y a au moins autant de gens qui ont la vue fausse, que de gens qui ont l'oreille fausse, sans parler des peintres, dont les uns voient jaunes, les autres bleu ou gris, comme s'ils regardaient les objets à travers des lunettes de ces couleurs.

Il est à remarquer que les paysans ne reconnaissent que le rouge, dont le domaine pour eux embrasse le rose et l'orange, et toutes les nuances comprises entre ces deux couleurs:—le jaune, mais seulement certaines nuances; quand il est pâle, ils l'appellent blanc; quand il est un peu foncé, c'est du rouge;—le bleu qui commence à l'amarante et embrasse toutes les nuances du violet, excepté le bleu pur qu'ils confondent quelquefois avec le vert. Ils connaissent assez bien le vert; le blanc s'applique à toutes les nuances pâles, le noir à toutes les nuances foncées.

Me trouvant un jour au bord de la mer, je me promenais sur une côte entièrement couverte de petites fleurs desséchées tellement serrées, que je pensais que vue à une certaine distance, à l'époque de la floraison, la colline entière devait paraître de cette couleur. Eh bien! personne dans le pays ne put me dire de quelle couleur est cette fleur; je ne pus obtenir à mes questions deux réponses semblables pour me faire une probabilité. Les paysans, en général, s'occupent assez peu du côté poétique de la nature: les idylles et les églogues sont des mensonges. Je me rappelle seulement deux appréciations que j'ai entendu faire dans la même journée par deux paysans: l'une regardait un jeune orme qui, planté entre des ormes plus âgés, s'était hâté d'atteindre leur sommet pour avoir sa part d'air et de soleil. Il avait une tige plus droite et plus élancée que celle d'un peuplier; il balançait au moindre vent sa tête verte et luxuriante.—Quel malheur que vous n'en ayez qu'un comme ça, me dit un de mes voisins.—Pourquoi?—Parce que celui-ci ferait un superbe montant d'échelle.—Comme au printemps je regardais les fleurs des pêchers qui commençaient à montrer déjà une pointe rose, un autre me dit:—Vous regardez que la marchandise commence à pousser.

Je crois vous avoir raconté un jour, qu'un jardinier demandait à son maître, qui est de mes amis, la permission de coucher à l'avenir dans l'écurie. Il n'y a pas moyen de dormir dans la chambre qui est derrière la serre, Monsieur, disait-il, pour appuyer sa demande, il y a par là des rossignols qui ne font que gueuler toute la nuit.

En cherchant à vous dire certaines couleurs de fleurs ou d'insectes, j'ai fait une remarque, c'est que je me faisais mieux comprendre en employant, pour désigner ces couleurs, certains noms de pierres précieuses. Il est bien singulier que la plupart des gens connaissent mieux des pierres qui habitent à mille lieues d'ici les profondeurs de la terre, ou les perles et le corail qu'il faut arracher du fond des mers, que les mouches qui volent contre nos vitres, que les fleurs qui naissent sous nos pieds, qui nous entourent de toutes parts, qui frappent nos yeux depuis notre première enfance: c'est que la vanité a attaché un prix singulier aux pierreries, et a négligé de s'occuper des richesses communes que la nature a jetées avec tant de profusion sur la surface de la terre. Certes, il y a certaines pierres qui me flattent singulièrement la vue, mais il n'en est aucune dont on ne retrouve les couleurs sur quelque fleur ou sur quelque insecte. La chrysis n'est-elle pas une pierrerie vivante composée d'une émeraude et d'un rubis? Connaissez-vous un saphir d'un bleu aussi pur que le bluet des champs, aussi éclatant que la sauge appelée salvia patens, que le delphinium vivace, qui fleurissent dans nos jardins? Cherchez donc dans les pierres l'écarlate de certains géraniums et des petites verveines rouges qui effacent les géraniums? Est-il des émeraudes qui aient la transparence des feuilles du chêne sous lequel j'étais hier, quand le soleil était au-dessus? Est-il un diamant qui ait le feu et les couleurs des gouttes de rosée au soleil? Un jardin n'est-il pas un écrin vivant, plein de pierreries qui volent, et d'autres pierreries qui s'épanouissent et répandent des parfums? Mais les pierreries sont chères, tout le monde n'en peut pas avoir, et c'est pour cela que tout le monde en veut. Il ne s'agit pas d'ailleurs de voir ni d'avoir des pierreries, il s'agit d'en montrer. Ce que je vous dis là n'est pas un paradoxe ni un jeu d'esprit. Qu'aimez-vous dans les pierreries? est-ce la couleur? Vous n'avez qu'à regarder autour de vous, les fleurs et les insectes ont de plus belles couleurs encore. Est-ce la dureté? le sable de votre jardin est fort dur, le balcon de fer de votre fenêtre est fort dur, et vous n'en faites aucun cas: c'est donc le prix, c'est donc l'argent?

D'autre part, on imite toutes les pierres précieuses avec du verre, de façon à s'y méprendre. Beaucoup de femmes même montrent quelquefois leurs diamants véritables, et portent habituellement des diamants faux montés de la même manière pour éviter les vols et les accidents. Certes, ces derniers ont autant d'éclat et rendent aussi belles les femmes qui les portent; sans cela, je vous déclare que pas une ne s'y résignerait. A quoi servent donc les autres, les vrais, renfermés dans un écrin? On les a, et les autres savent qu'on les a, et en connaissent le prix, voilà tout.

Mais venons aux couleurs. Beaucoup de couleurs ont pris leur dénomination de certaines pierres précieuses. Eh bien, ces dénominations n'ont aucun sens, parce que les mêmes pierres varient singulièrement dans leurs nuances et même dans leur couleur. Demandez à un minéralogiste. Le rubis est d'un rouge glacé, ou plutôt velouté de violet; mais il y a aussi des rubis d'un rouge orangé, et des rubis qui sont roses.—L'émeraude possède tous les tons du vert, depuis le blanchâtre jusqu'au vert le plus sombre. Il y a de plus des émeraudes blanches et des émeraudes jaunes.—La topaze, que vous croyez obligée d'être jaune, a le défaut, pour spécifier une couleur, d'être de tous les jaunes possibles, du jaune presque blanc à l'orangé; mais encore il y a des topazes blanches, des topazes rouges, des topazes verdâtres et d'autres presque bleues.—Le grenat est d'une sorte de cramoisi foncé; demandez toujours aux minéralogistes, ils vous diront qu'il y a aussi des grenats orangés, des grenats verts et des grenats noirs.

Certes, s'il y avait quelque chose qu'on dût connaître, ce seraient les plantes et les fleurs sur lesquelles on marche depuis l'enfance. Alors, par leur moyen, si les hommes daignaient les regarder quelquefois, on aurait, pour désigner les couleurs, une gamme complète à laquelle il ne manquerait aucun ton ni aucune fraction de ton, et une langue exacte et bien faite, en cela que les mots auraient un sens fixe, invariable et le même pour tous. Quelques noms de couleurs ont été empruntés aux fleurs. Tout le monde, quand on les prononce, sait parfaitement à quoi s'en tenir: capucine, lilas, violet, amarante, bouton d'or, feuille-morte, rose. Les noms de couleurs empruntés aux fruits sont également fort inintelligibles: orange, citron, prune, abricot, vert pomme; mais il en est une foule dont la dénomination ne vaut rien, parce qu'elle est tirée d'objets que nous n'avons ni facilement ni habituellement sous les yeux, ou qui ne sont qu'une convention dont le type n'existe pas, telles que: bleu de Prusse, bleu de roi, bleu de France, etc; jaune de Naples, jaune de chrome, jaune d'or. Outre que ces mots ne présentent rien de fixe et de net à l'esprit, il y a entre les nuances de jaune et de bleu qu'ils désignent, plus de cinquante nuances intermédiaires qu'il n'y a pas moyen d'exprimer. On a compris que bleu ne signifiait presque rien, puisqu'il y a pour un objet cinquante manières différentes au moins d'être bleu. On a donné à chaque couleur deux demi-tons, comme à chaque note de musique: on a dit bleu foncé et bleu clair, comme on a dit la dièse ou si bémol. Je ne sais si les musiciens se contentent volontiers de ces divisions, mais à coup sûr les coloristes ne s'en peuvent trouver satisfaits. Il y a trente bleus clairs différents et autant de bleus foncés. D'ailleurs, comment reconnaître la note juste? quel est dans les couleurs le bleu bécarre, le vrai bleu, le bleu naturel? On ne peut donc faire comprendre les couleurs que l'on ne veut désigner que par des comparaisons, et ces comparaisons, le raisonnement le plus vulgaire comprend qu'elles doivent être prises des objets qui nous sont le plus familier et qui varient le moins. Les fleurs nous présentent ces deux avantages, et celui, en outre, de renfermer dans un même ordre de choses et d'idées toutes les couleurs et toutes les nuances possibles.

Le rouge a plus que toutes les autres couleurs frappé les hommes, comme il est aimé des enfants et des sauvages. Quelques-unes de ces différentes nuances ont, en conséquence, été distinguées et nommées; il n'y a aucune autre couleur dont le langage ordinaire en fournissent autant: cramoisi, ponceau, écarlate, carmin, pourpre, incarnat, nacarat; mais encore ces dénominations présentent à l'esprit quelque chose de vague, et sur le sens précis duquel il est difficile de faire tomber trois personnes d'accord.

Demandez aux savants quelle était la nuance précise de la pourpre des anciens.

Il reste une foule de nuances qui n'ont pas de nom. Prenons pour exemple la couleur la moins commune dans les fleurs, le bleu, et commençons notre gamme. Certaines jacinthes vous donneront d'abord un blanc à peine mélangé de bleu; la violette de Parme est d'un bleu lapis extrêmement pâle; ensuite vient le géranium bleu des prés, puis la glycine de la Chine, puis la fleur du lin; puis arrivent par ordre de nuances le myosotis (ne m'oubliez pas), la bourrache, la cynoglosse, la sauge étalée (salvia patens), la commeline tubéreuse, le bluet des champs, la belle du jour, l'anagallis morelli, le plumbago carpentæ, le pied d'alouette vivace à fleurs simples, puis celui à fleurs doubles qui est d'un bleu métallique, et enfin comme dernière nuance de bleu sombre presque noir, les baies du laurier-thym.

Ces désignations, si elles étaient en usage, donneraient des couleurs des idées immuables, au moyen d'une langue pour laquelle il n'y a à imaginer aucun mot, à créer aucun barbarisme; à mille lieues, à mille ans de distance on se parlerait des couleurs avec une précision rigoureuse, parce que chacun aurait sa gamme-type sous les yeux.

Vous avez déjà emprunté aux fleurs le mot rose; mais vous n'avez pas de mots pour exprimer les nuances de rose. Eh bien! vous les trouveriez d'abord dans les différentes variétés de roses: la rose à cent feuilles, la rose des quatre-saisons, la rose du Bengale, ne sont pas du même rose, et la fleur du pêcher, et celle de la jacinthe ont encore des nuances particulières.

Et le blanc: comment exprimer les nuances du blanc; regardez par la fenêtre de bien loin; voici quatre arbres couverts de fleurs blanches: un cerisier, un prunier, un abricotier, un amandier; je vous déclare que, d'aussi loin que je sois d'eux, à une distance où les formes disparaissent où les couleurs seules et certaines couleurs se font apercevoir, je ne confondrai jamais ces quatre arbres dont les fleurs sont blanches, mais d'un blanc très-différent. Donnez-moi également une teinte exacte de rose ou de blanc, et je vous dirai à quelle fleur elle appartient, mais il faudrait pour cela que ce ne fût pas une exception de rencontrer un homme qui a daigné faire quelque attention aux magnificences dont la terre est couverte.

La langue est aussi pauvre au moins pour exprimer les saveurs; mais ici, je ne professe plus, je ne suis pas à beaucoup près aussi fort.

Voilà, mon cher ami, une lettre qui me semble bien ennuyeuse pour ceux auxquels la nature n'a pas donné à l'endroit des couleurs une susceptibilité égale à la mienne.