Voyage autour de mon jardin
Lettre II.
Comme le matin j'étais à ma fenêtre, j'aperçus, dans un angle, une toile d'araignée. Le chasseur, qui avait tendu là ses filets, était occupé à réparer des avaries causées, la veille au matin, par quelque proie d'une grosseur imprévue ou d'une résistance désespérée. Quand tout fut en état, l'araignée, qui était deux fois grosse et lourde comme la plus grosse mouche, marcha sur sa toile sans briser une maille, et alla se cacher dans un coin obscur et se mettre à l'affût. Je la regardai longtemps; deux ou trois mouches, volant à l'étourdie, se prirent dans les rêts perfides, se débattirent en vain; l'implacable Nemrod arriva sur les captives et les suça sans miséricorde; après quoi elle refit une ou deux mailles rompues, et retourna à son embuscade.
Mais voici une autre araignée plus petite, pourquoi a-t-elle quitté sa toile et ses embûches? Hélas! c'est un mâle, et un mâle amoureux, il ne songe plus à la chasse; il est semblable au fils de Thésée.
Mon arc, mes javelots, mon char, tout m'importune.
Il s'approche et il s'éloigne, il désire et il craint. Le voici sur le premier fil de la toile de celle qu'il aime; effrayé de tant d'audace, il recule et s'enfuit, mais c'est pour revenir bientôt. Il fait un pas, puis deux, et s'arrête.
Vous avez vu des amants timides, vous l'avez été vous-même, si vous avez aimé réellement. Vous avez frémi de terreur sous le regard pur et innocent d'une jeune fille; vous avez senti votre voix trembler auprès d'elle, et certains mots que vous vouliez et que vous n'osiez dire, vous serrer la gorge au point de vous étrangler. Mais jamais vous n'avez vu un amant aussi timide que celui-ci, et il a pour cela de bonnes raisons.
L'araignée femelle est beaucoup plus grosse que le mâle, ainsi que cela est à peu près général dans les insectes. Si, au moment où le mâle se présente, son cœur à elle a parlé, elle cède, comme tous les êtres, à la douce influence de l'amour, elle s'adoucit comme la panthère, elle se livre à la douceur d'aimer et d'être aimée, et de se le laisser dire; elle encourage son timide amant, et sa toile ne devient plus pour cet amant aimé, que l'échelle de soie des romanciers.
Mais, si elle est insensible, si son heure n'est pas encore venue, elle s'avance lentement néanmoins au-devant du tremblant Hippolyte qui cherche en vain dans ses traits s'il doit craindre ou espérer. Puis, quand elle est à quelques pas de l'amoureux, elle s'élance sur lui, le saisit—et le mange.
Certes, c'est alors que les plus anciennes et les plus ridicules métaphores inventées par les amoureux cessent d'être des métaphores, et prennent un sens réel et effrayant.
Voilà un amoureux qui a le droit de se plaindre des rigueurs de sa belle ennemie.
Voilà un amant qu'on n'accusera pas d'exagération s'il glisse dans l'aveu de ses sentiments cette question dont on a un peu abusé: «Faut-il vivre ou mourir!» ou cette phrase: «Si vous repoussez mon amour, ce sera l'arrêt de ma mort.»
Celui-ci cependant fut moins malheureux; la belle s'avança de son côté, il l'attendit quelques instants dans une visible anxiété: mais, soit qu'il eût aperçu dans sa démarche quelque signe inquiétant, soit que la coquette ne sût pas bien composer sa physionomie, ce que je ne pus distinguer à cause de ses proportions, soit qu'elle laissât voir dans son air plus d'appétit que d'amour, ou encore que l'amoureux ne fût pas atteint d'une de ces flammes intenses qui font braver tous les dangers, il prit la fuite avec une telle rapidité que je le perdis de vue, ainsi que fit sans doute son inhumaine, car elle retourna tranquillement se cacher dans son embuscade attendre d'autres proies.
J'avais déjà assisté à de semblables scènes, car j'ai passé une grande partie de ma vie seul et à la campagne, et j'ai de tout temps étudié les mœurs des insectes; mais, cette fois, le petit drame dont je venais d'être spectateur me laissa une impression particulière et me fit penser à vous.
Certes, me dis-je, c'est une singulière inquiétude de l'esprit que l'amour des voyages, et les voyageurs sont d'étranges gens qui s'en vont à de grandes distances, et à grands frais, pour voir des choses nouvelles, sans avoir pris la peine de regarder à leurs pieds ni sur leurs têtes, où il se passe tant de choses extraordinaires et aussi inconnues qu'on le puisse désirer.
Le voilà parti, continuai-je en pensant à vous; il peut bien faire le tour du monde sans rencontrer un genre d'amour aussi étrange que celui dont je viens d'être témoin à ma fenêtre.
Sous quelque partie du ciel qu'ils demeurent, de quelque façon qu'ils s'habillent ou ne s'habillent pas, les hommes vivent sur quatre ou cinq passions toujours les mêmes, qui ne varient pas dans le fond et très peu dans la forme.
Nulle part l'amour ne lui présentera un drame aussi singulier que celui qui vient de se passer sous mes yeux.
Dans cette touffe de mousse verte comme l'émeraude, chatoyante comme le velours, et grande comme la paume de la main, il y a des amours, des haines, des combats, des transformations et des miracles qui nous sont inconnus et que nous n'avons jamais regardés.
Bien plus, dans les grandes choses et surtout dans ce qui regarde l'homme, la nature semble s'être astreinte à des règles presque invariables, tandis que dans les fleurs et dans les insectes, elle paraît s'être livrée aux plus étranges et aux plus ravissantes fantaisies.
Bizarre manie que celle qui fait que la plupart des hommes ferment les yeux sur tout ce qui les entoure, et ne les daignent ouvrir qu'a cinq cents lieues de leur pays.
Eh bien! m'écriai-je, et moi aussi je vais faire un voyage, et moi aussi je vais voir des choses nouvelles et extraordinaires, et moi aussi j'aurai des récits à imposer!
Faites le tour du monde, moi je vais faire le tour de mon jardin.
Je vous attendrai ici, mon ami, vous me retrouverez sous mon figuier ou sous un de mes chèvrefeuilles, et je vous ferai avouer qu'il y a une grande et terrible punition pour les voyageurs comme pour les amants inconstants;— pour les voyageurs l'arrivée, pour les inconstants le triomphe;—car ils voient alors combien se ressemblent tous les pays et toutes les femmes.
Qu'allez-vous voir là bas, et comme vous serez fier, dans votre première lettre, si toutefois vous pensez à m'écrire, de me raconter que vous avez vu des femmes tatouées et peintes de diverses couleurs, avec des anneaux dans le nez.
Comme je vous dirai: Eh quoi! mon bon ami, pourquoi couriez-vous si loin? que n'alliez-vous à deux rues de votre maison? Rien ne vous eût empêché de regarder votre belle-sœur qui, à l'exemple de cent autres femmes que vous connaissez, et dont chacune est à la fois peintre, original et portrait, se met du blanc et du rouge sur le front et sur les joues, du noir au coin des yeux, du bleu pour faire ressortir certaines veines, et se passe des anneaux dans les oreilles, comme vos femmes sauvages s'en mettent dans le nez. En quoi est-il beaucoup plus drôle de percer un cartilage qu'un autre, et cela vaut-il d'aller si loin?
Je sais bien que vous verrez là-bas des escrocs et des courtisanes, des imbéciles, des hypocrites, des orgueilleux, des égoïstes, des envieux, des mendiants, mais n'avez-vous donc pas remarqué qu'il y en a également quelques-uns ici?
Ou bien est-il si difficile d'avoir en ce pays-ci ou faim ou soif, ou trop chaud ou trop froid, que vous pensez à aller ainsi au loin.
Est-il quelque peste, ou quelque fièvre, ou quelque lèpre inconnue à notre pays, que vous sentiez le besoin d'avoir?
Ou êtes-vous si ennuyé des mouches qui nous impatientent ici l'été, que vous fassiez deux mille lieues pour être piqué par des moustiques?
Tout à vous,
STEPHEN.