Voyage autour de mon jardin
Lettre XI. Sur le Dos.
LETTRE XI.
SUR LE DOS.
Je suis en ce moment étendu sur un gazon parsemé de violettes, sous un grand chêne qui m'abrite du soleil; je n'imagine rien qui puisse me décider à quitter cette position. Je suis sur le dos, enfoncé dans l'herbe plus d'à moitié; mes deux bras croisés derrière ma tête la tiennent un peu élevée; les feuilles serrées du chêne forment une tente verte transparente; entre certaines branches, j'aperçois le ciel par taches bleues, j'entends mille bruits dans l'air, un pinson chante du haut de l'arbre, des abeilles bourdonnent, quelques bouffées d'un vent frais font frissonner les feuilles; j'écoute et je regarde. Sur le ciel bleu passent de longs flocons de fils d'une soie plus blanche que tout ce que nous connaissons et qui flottent mollement dans l'air, s'abaissent et remontent; c'est ce que dans les campagnes on appelle fil de la Vierge: on prétend que ce sont des fils échappés de la quenouille de la vierge Marie. Ce n'a pas été pour moi une découverte agréable, le jour que j'ai su que ces fils étaient produits par une espèce d'araignée.
Une graine de scorsonère, surmontée d'un petit parachute en duvet, vole à travers l'air pour aller se semer au loin; une graine de giroflée, plate et légère, est portée par le vent sur le haut d'un vieux mur, ou dans les fentes des ogives de l'église, qu'elle doit décorer de ses étoiles d'or. Voici une abeille qui passe, les pattes chargées de la poussière jaune qu'elle a récoltée sur les étamines des fleurs; le vent porte au loin cette poussière jaune.
J'ai vu des fleurs qui renferment dans leur corolle l'épouse et les époux; j'en ai vu d'autres qui les portent séparés, mais sur la même plante; il est des arbres et des fleurs qui ne produisent que des mâles ou que des femelles, et souvent les uns et les autres sont plantés par le hasard à de grandes distances. Dès lors point d'amours, point de mariages, point de fécondation, point de reproduction; mais l'air se charge de porter les tendresses de l'époux à l'épouse sous la forme de ces petites outres jaunes qui contiennent une poussière fécondante. Les abeilles et les autres insectes qui voltigent de fleurs en fleurs sont de petits messagers qui portent de l'époux à l'épouse des caresses parfumées; c'est ainsi qu'elles paient l'hospitalité qu'elles reçoivent dans les riches corolles et dans les nectaires pleins d'un miel savoureux. L'épouse reçoit dans son sein le message de l'époux absent et devient féconde.
Cette facilité que la nature a accordée aux plantes de correspondre aussi intimement par la voie de l'air et par le moyen des insectes, entraîne avec elle des conséquences dont nous ne pouvons nous plaindre, mais qui cependant, au point de vue humain, passeraient au moins pour un désordre. Voici en quoi consistent ces conséquences: voici un œillet blanc; il est habité par une petite nymphe entourée de dix amants; quel que soit celui des dix pour lequel elle se décide, les graines qui mûriront dans son sein ne produiront que des œillets blancs. Il arrive cependant que de ces graines naissent des œillets blancs, des œillets rouges et des œillets panachés de rouge et de blanc; quelque adultère s'est donc glissé dans la corolle qui sert de grotte à la nymphe? Vous vous croiriez en droit de concevoir au moins des soupçons si, dans un ménage composé de deux personnes blanches, il naissait un nègre et un mulâtre; en effet, un adultère a été commis, le vent ou quelque insecte a été l'entremetteur, et a porté de douces paroles à la nymphe au milieu de ses dix époux trompés.
Quelle horreur! direz-vous, ne pas pouvoir se contenter de dix époux! Hélas! quand on en a dix à soi, le onzième fait précisément l'effet que produit le second quand on n'en a qu'un.
C'est à de pareilles erreurs que nous devons les nombreuses variétés de fleurs dont nos jardins sont ornés. Cela, du reste, n'a pas les mêmes inconvénients que parmi les hommes; d'abord, l'amour parmi les fleurs n'est pas égoïste; on est heureux d'aimer et de fleurir, on ignore la jalousie, ce sentiment qui se compose d'avarice, d'orgueil et d'amour aigri; ensuite, ce n'est pas comme dans les pauvres familles humaines des gens qu'on appelle riches, où un enfant qui survient est pour les autres un spoliateur, la richesse que les fleurs laissent à leurs enfants est immense et éternelle; elle se compose de terre, de soleil, de rosée; il n'y a rien à craindre, il y en aura toujours pour toutes.
Voici passer à son tour un ichneumon, semblable pour la forme à celui que j'ai vu déposer ses œufs dans le corps d'une chenille. Celui-ci seulement est beaucoup plus grand. Lui aussi doit déposer ses œufs dans le corps d'un autre insecte. Cet insecte est un ver qui doit devenir un assez gros scarabée. Le père sait que ses petits ont des ennemis. Aussi est-ce dans un lieu qui paraît inaccessible qu'il a soin de cacher ses œufs. Il les dépose sous l'écorce des arbres. Hélas! précaution inutile, soins impuissants! Voici l'ichneumon qui rôde autour du chêne sous lequel je suis couché; il se pose et parcourt le tronc de l'arbre; il s'arrête. La tarière qu'il porte à l'extrémité du corps se divise en trois parties, dont deux sont les deux moitiés du fourreau de l'autre; il enfonce son arme nue et plus fine qu'un cheveu, dans l'écorce. Le travail est long et pénible, mais il finit par réussir. Le voici qui reste immobile pendant quelques secondes, puis il s'occupe de retirer lentement sa scie. Si je voulais je le prendrais avec les doigts. Il sera heureux si quelque oiseau ne le surprend pas ainsi embarrassé. Mais la tarière est dehors, et se cache dans son fourreau. L'ichneumon s'envole. Par un art inconnu, par un instinct merveilleux, il a su, à travers l'écorce épaisse du chêne, discerner l'endroit où le scarabée a caché son œuf, qui est devenu un ver; et l'ichneumon a à son tour déposé son œuf à lui dans le corps de ce ver qui lui servira de pâture.
Des papillons de toutes couleurs passent devant mes yeux en se jouant dans l'air. Je vois le vulcain qui est noir et porte sur les ailes des bandes rouges de feu. Quand il était chenille, il était une chenille brune marquée d'une ligne de points jaunes de chaque côté, et couverte de poils. Il vivait alors sur l'ortie et faisait ses délices de ses feuilles qu'il ne regarde pas aujourd'hui, mais qu'il saura bien retrouver pour y pondre ses œufs quand le moment en sera venu, afin que les petites chenilles qui en doivent sortir trouvent à leur naissance le domicile et l'aliment qui leur conviennent.
Comment dire et peindre tout ce que je vois passer devant mes yeux, tout ce qui s'agite dans l'air, et aussi tout ce que je ne vois pas? A travers un petit intervalle, entre les feuilles du chêne, le soleil glisse un rayon blanc, des myriades de moucherons se jouent dans ce rayon. Ils sont si petits, que l'on ne les voit plus si une nuée vient obscurcir un moment le soleil et éteindre ce rayon.
On a découvert des myriades d'animaux dans une goutte d'eau au moyen du microscope, parce qu'on peut maintenir une goutte d'eau sous le verre de la lentille. Si l'on pouvait de même isoler et contenir une goutte d'air, il est probable qu'on apercevrait des miliers d'insectes qui échappent à notre vue. Il y a des ichneumons, nous l'avons vu, qui pondent leur œuf dans l'œuf d'un papillon. Qui nous dit que l'œuf de l'ichneumon n'est pas percé à son tour par un autre insecte que nous ne voyons pas!
On aurait eu tort de nier, avant l'invention du microscope, tous les insectes imperceptibles qu'on a découverts depuis par son moyen. Je n'oserais pas nier davantage qu'il y en ait d'autres tribus que le microscope lui-même ne peut nous montrer. Qui sait si ces maladies qui se répandent régulièrement en certaines saisons, ou qui sévissent irrégulièrement à des époques éloignées, comme les pestes et les épidémies, ne sont pas causées par des insectes que nous respirons avec l'air.
Il y a moucherons et moucherons. On trouve raconté dans un vieux recueil des traditions juives que Titus prétendit avoir vaincu le Dieu des Juifs à Jérusalem. Alors, une voix terrible se fit entendre, qui dit: «Malheureux, c'est la plus petite de mes créatures qui triomphera de toi.» En effet, un moucheron se glissa dans le nez de l'empereur, et parvint jusqu'à son cerveau. Là, pendant sept années, il se nourrit de cervelle d'empereur, sans qu'aucun médecin pût le déloger. Titus mourut après d'horribles souffrances. On ouvrit sa tête pour voir quel était ce mal contre lequel avaient échoué tous les efforts de la médecine, et on trouva le moucheron, mais fort engraissé. Il était devenu de la taille d'un pigeon. Il avait des pattes de fer et une bouche de cuivre.
En laissant mes regards errer au travers des feuilles du chêne, j'aperçois de singuliers fruits ou de bizarres fleurs. Ce sont de petites pommes vertes marquées de rose sur un côté, comme les pommes d'api. Ce sont sur d'autres feuilles de petites groseilles rouges. Ces fruits ont un insecte pour noyau, ces fleurs ont des œufs d'insectes pour graines. Ce sont des demeures produites sur les feuilles par la piqûre de petites mouches qui pondent leurs œufs dans l'intérieur de la feuille. Cette piqûre produit l'effet que produisent sur nous les blessures de certains insectes: la feuille s'enflamme, se tuméfie, s'arrondit, et produit une boule dans laquelle le petit ver qui provient de l'œuf, et qui doit devenir mouche, croit et se nourrit jusqu'au moment de sa transformation. D'autres mouches quelquefois viennent aussi pondre dans l'intérieur de ces galles (c'est ainsi qu'on appelle ces excroissances), après qu'elles sont formées, quoique leurs enfants ne mangent pas de feuilles de chêne. Loin de là, ils deviendront des vers carnassiers; et c'est le premier habitant, celui pour lequel a été créé la retraite, qui leur servira de nourriture. Après l'avoir mangé, ils héritent de la maison, s'y transforment en véritables mouches, comme aurait fait le propriétaire, percent la galle, et vont chercher des femelles qui, comme eux, ont été pondues dans d'autres galles, en ont mangé l'habitant, et cherchent un mâle dans les plaines de l'air.
Presque toutes les plantes donnent naissance à des galles différentes, dans lesquelles croissent et se transforment, mangent ou sont mangés, divers insectes. Sur les feuilles de la viorne s'élèvent des galles desquelles sort un petit scarabée de couleur cannelle. Les galles rougeâtres des feuilles du saule renferment une sorte de chenille qui s'en échappe à un certain moment, parce que ce n'est pas dans la galle qu'elle doit se transformer. C'est dans la terre qu'elle va s'enfermer jusqu'à ce qu'elle sorte sous la forme d'une mouche à quatre ailes. Le rosier sauvage a quelquefois une galle recouverte d'une sorte de chevelure verte et rougeâtre, d'un aspect fort singulier. Si l'on garde renfermées quelques-unes de ces galles, on en verra sortir des mouches de trois ou quatre espèces différentes. Il ne faut pas croire cependant qu'elles aient des droits, sinon égaux, du moins pareils à la propriété de ce domicile. Quelques-unes occupent la galle par droit de naissance; c'est leur mère qui l'a formée de sa piqûre, et qui a déposé dedans l'œuf dont provient le ver qu'elles sont avant d'être mouches. Celles-là sont de petites mouches ventrues et bossues; le mâle est tout noir, la femelle a le corselet noir et l'abdomen marron. Voilà les possesseurs légitimes; les autres, à un quasi droit de naissance, joignent un droit de conquête. Voici comment la chose se fait: deux petits œufs assez ronds sont déposés dans la galle chevelue du rosier; une mouche noire et marron a pondu le premier, et a, par sa piqûre, fait croître la galle. Un ichneumon a pondu le second; ces deux œufs restent quelque temps ensemble, éclosent et deviennent deux vers. Le premier mange l'intérieur de la galle, qui croît et pousse à mesure, le second suce le premier, qui répare à mesure ce que l'autre lui mange, comme Prométhée sous le vautour qui mange son foie, immortale jecur. En effet, un ver carnassier mourrait bien vite de faim s'il s'avisait de dévorer le ver qui est seul renfermé avec lui. Un homme ne vivrait pas longtemps s'il n'avait à manger qu'un seul mouton.
Mais voici le soleil couché, le jour baisse; j'oublie de regarder, ou je regarde vaguement, en proie à une douce rêverie que vient accroître la cloche de l'église qui sonne la fin du jour; les premières étoiles paraissent à travers le feuillage; que sont ces étoiles? Les plus savants astronomes nous disent à quelle distance les planètes sont de notre terre, ils savent lesquelles marchent et quelle route elles suivent; mais voilà où se borne leur science. Supposons qu'on vint nous dire: l'Angleterre est située sous tel degré de latitude, c'est une île, on croit distinguer des montagnes. Nous ne croirions pas connaître très-bien l'Angleterre; mais c'est cependant le point où s'élèvent les connaissances astronomiques, et, que de travaux, de soucis, d'inventions, de veilles, de calculs, il a fallu pour en venir là.
Ces globes de feu sont-ils des mondes comme le nôtre? Oh! alors, mon ami, quelle plaisanterie que les voyages! que signifie de faire plus ou moins de chemin dans un des globes plus nombreux peut-être que le sable de la mer qui gravitent autour du soleil. Vous serez bien fier quand vous aurez fait le tour de notre monde; et il y a là-haut plus de mondes peut-être que vous n'aurez dans vos voyages soulevé de grains de poussière sous vos pieds, et ces mondes-là sont inabordables pour vous; il y a de ces mondes si éloignés, que chacun d'eux ne forme à nos yeux qu'un grain impalpable d'une poussière lumineuse. Il y en a probablement, disent certains savants, qui sont si éloignés de nous, que leur lumière n'est pas encore arrivée à nous depuis l'origine de notre monde, quoique la lumière fasse quatre millions de lieues par minute.
A la bonne heure! voilà ce que j'appelle des voyages et des distances; que signifient les deux ou trois mille lieues que vous aurez faites quand vous reviendrez. Vraiment cela ne vaut pas la peine de se déranger.
Ces mondes sont-ils destinés à recevoir les âmes de ceux qui meurent? la mort est-elle le commencement de l'immortalité? à ce moment suprême, les ailes de notre âme se développent-elles comme les ailes du papillon qui sort du linceul qu'il s'est filé étant chenille?
Le vent m'apporte par bouffées de douces odeurs et des sons éloignés. De bien loin j'entends les sons d'un cor de chasse qui se perd dans le bruissement des feuilles, l'air fraîchit, je vais rentrer.
Avez-vous vu dans votre journée autant de choses singulières que j'en ai aperçues sans changer de place et couché sur le dos dans l'herbe?
Demain je m'étendrai sur le ventre.