Voyage autour de mon jardin
Lettre VI. Les Savants.
LETTRE VI.
LES SAVANTS.
Les savants sont des hommes qui, dans leurs
plus grand succès, n'arrivent qu'à s'embourber un peu plus loin que les autres
hommes, mais ils s'embourbent davantage.
Je ne sais, mon ami, ce que vous recevez sur le dos en ce moment, pour moi je recevrais de la pluie si je sortais. Je reste dans mon cabinet, et je vais m'occuper d'une espèce aussi curieuse que toutes celles que nous aurons à observer dans le cours de mon voyage et du vôtre: je veux parler des savants.
Vous vous souvenez encore de cette riante partie de votre vie pleine de gaîté, de jeux, d'affections: je veux parler de l'enfance, toujours trop tôt confiée aux pédants qui ennuient les enfants dix ans pour les rendre ennuyeux le reste de leur vie.
Représentez-vous une récréation de collège: toutes ces figures ouvertes, épanouies; ceux-ci s'exercent à sauter; ceux-là, à courir; d'autres, à lancer et à recevoir une balle; d'autres, à atteindre avec des billes d'autres billes à une grande distance. La récréation est la véritable éducation qui convient à cet âge: on y devient bien portant, vigoureux, adroit et brave. Mais l'heure fatale a sonné.
Un homme, avec des habits noirs et un visage jaune, paraît dans la cour. Tout se tait, tout s'arrête, tout s'attriste. Il faut cesser les jeux de l'enfance. Pourquoi? Sans doute pour apprendre un métier, un état, pour assurer d'avance l'indépendance de toute la vie. Nullement.
Il y a des amusements pour l'âge mûr comme il y en a pour l'enfance. La jeunesse n'a pas d'amusements, elle les méprise; elle n'en veut pas, elle exige des bonheurs.
L'enfance ne désire nullement que les autres âges partagent ses jeux. La jeunesse serait furieuse si on venait lui prendre une partie de ses félicités.
Mais l'âge mûr veut absolument qu'on partage ses amusements; cela vient de ce que ces amusements sont ennuyeux. En effet, lesdits amusements consistent à relire pour la centième fois les mêmes livres latins ou grecs.
Je ne vois pas pourquoi on ne laisserait pas chaque âge à ses plaisirs; pourquoi on oblige les enfants à s'ennuyer pendant l'âge où ils sont pour apprendre un jeu qui les amusera peut-être à un âge qu'ils ne sont pas sûrs d'atteindre. Je ne vois pas pourquoi on les force d'admirer ce qu'ils ne peuvent comprendre; pourquoi on donne une éducation entièrement littéraire à des gens qui sont destinés à s'éparpiller dans toutes les conditions humaines; pourquoi les études littéraires se bornent, pendant dix ans, à apprendre les deux seules langues qui ne se parlent pas.
J.-J. Rousseau savait fort peu le latin, et je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi Homère ne le savait pas du tout.
Ce que les savants font à l'égard des enfants, ils le font à l'égard de tout ce qu'ils approchent. Ils rendent tout ennuyeux, sec, roide, prétentieux.
Ils mettent les fleurs à l'empois.
Voyez un savant entrer dans une riante prairie ou dans un jardin parfumé, et écoutez-le; vous prendrez le jardin ou la prairie en horreur.
Ils ont commencé par former pour ces gracieuses choses qu'on appelle des fleurs, trois langues barbares, qu'ils ont ensuite mélangées pour en faire une plus barbare; puis, chaque savant y a apporté sa petite part de barbarismes nouveaux, comme on faisait, chez les anciens, à ces tas de pierres placés sur les routes, auxquels chaque voyageur devait ajouter un caillou.
Je vais écrire ici pêle-mêle ceux des mots de cette langue, faite par ces messieurs, que je me rappellerai au hasard. Vous me direz ensuite s'il n'est pas triste de voir ainsi traiter les fleurs, cette fête de la vue, comme disaient les Grecs. Écoutez bien, et remarquez que je n'en invente pas un, et que ceux que je me rappelle ne sont qu'une très petite partie de ceux usités entre ces messieurs:
Jumariées, mésocarpes, hile, péritrope, embriotége, omphalode, vasiducte, micropyle, exorhize, homotrope, coléoptile, hypoblaste, olygosperme, cariopse, akène, malvacées, trophosperme, cistées, chalaze, rutacées, piléole, cupule, lomentacée, péponide, strobile, soroze, infundibuliforme, monoclynes, ennéandrie, angiospermie, tiliacées, géraniées, quinqueloculaire, monœcie, trijugué, hermanniées, carcerule, gynobasique, pluriloculaire, sycône, aréolaire, apicifixe, globuline, supérovariées, ophylle, squammiflore, hypostaminie, didyme, méliacées, coléorhize, hespéridées, balauste, dispérianthée, hypocorollie, rhizoma, ancipitée, angule, géniculée, dichotome, stolonifère, ovée, guttifères, pentasperme, hypéricées, arille, pomacées, épicarpe, fulcracé, turion, basinerve, ligule, humifuse, aciculé, falqué, monopériginie, tubérifère, monocotylédonée, sanguisorbées, lunulé, panduriforme, pinnatifide, quadripartite, roncinée, érodée, sores, terebinthacées, antitrope, polakène, polyandrie, rhamnydes, rétuse, péricarpoïde, spathe, raptile, glume, lépicène, triquetre, amentacées, subéreux, épiblaste, conifères, atomogynie, paléole, glumelle, lodicule, spadice, calathide, anthodium, phoranthe, capparidées, polakène, symphisandrie, péristaminie, collure, obcorde, acéridées, bipartite, bilobé, sexfide, pertuse, cancellée, scabre, cilicée, ensiforme, sapindées, ribesioides, crassulées, portulacées, apocynées, anomalœcie, monoperianthée, digitinerve, pandurée, lyrée, monosepale, turbiné, triptère, hypocratériforme, urcéolé, scutellé.
En voulez-vous encore?
Verbenacées, scarieuses, lithrées, quinquefide, onagrées, papaveracées, obovées, conoïdale, incane, peltée, claviforme, canaliculé, basilaire, semiluné, pénicelliforme, penninerve, polémonaciées, éricoïdes, diospirées, endécarpe, spinescente, cirrhe, pétioléen, texaphylle, unipaléacée, dodécandrie, trichotome, plombaginées, polysperme, daphnoïdes, décidue, quinquefoliolé, unijugué, paripenné, épiphille, magnoliées, mélostomées, sarcocarpe, diakèné, atriplicées, podosperme, anonées, galéiforme, pentandre, didyname, exerte, décombante, basifixe.
En avez-vous assez? Vous auriez tort de vous gêner, il y en a encore. D'ailleurs, les savants en inventent tous les jours, et, dans tout cela, vous n'aurez pas encore un nom de fleur.
Pour ce qui est des noms de fleurs, voyez au pied d'un mur ces touffes de réséda.
Linnée, qui a fait sa part de barbarismes, mais qui a regardé les fleurs en ami, et qui, de tous les savants, est celui qui les a le moins maltraitées, Linnée disait que l'odeur du réséda était l'ambroisie. Hâtez-vous de regarder ses épis verts et fauves, de respirer son odeur suave; voici un savant, voici deux savants. Le réséda va se transformer.
D'abord, il n'y a plus d'odeur. Les botanistes n'admettent pas d'odeur. Pour eux, l'odeur ne signifie rien, pas plus que la couleur.
La couleur et l'odeur sont deux luxes, deux superfluités que les savants ont enlevées aux fleurs. Dieu les avait données aux fleurs, mais on sait la prodigalité de Dieu, si les savants n'y mettaient bon ordre, où en serions-nous?
Les savants veulent que toutes les fleurs ressemblent à celles qu'ils dessèchent dans leurs herbiers, horrible cimetière où les fleurs sont enterrées avec des épitaphes prétentieuses. L'un des savants regarde la plante et vous dit:
«C'est un câprier de la famille des capparidées, sans stipules. Les pétales de la corolle alternent avec les sépales du calice, les filaments sont hypogyne, le pistil est stipité et formé de la réunion de trois carpelles, les ovules attachées à trois trophospermes, ses graines sont souvent réniformes et ont un endosperme.»
—Tout beau, s'écrie l'autre savant, le réséda n'est point un câprier. Le réséda est une éphorbiacée, selon M. Lindley, et une cistée, suivant moi. Le calice est un involucre commun, l'ovaire globuleux, rarement uniloculaire, les graines sont roulées dans un endosperme charnu.»
—Je reconnais l'endosperme, réplique le premier savant, et j'avoue qu'il est charnu, mais je maintiens le réséda dans les capparidées. Je dirai plus, il faut n'avoir aucune teinture de botanique pour en faire une éphorbiacée.»
Arrêtons-nous, nous ferions du tort au réséda.
Écoutez un savant sur un autre sujet.
Le savant veut parler de la guimauve, une petite plante traînante à feuilles rondes, à fleurs roses, que vous aurez peine à retrouver dans l'herbe. Écoutez.
«Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes, les graines sont généralement sans endosperme, avec les cotylédons foliacés.»
Vous n'y comprenez rien, mais retenez seulement les mots. Priez ensuite le savant de vous parler un peu des Baobab.
Le Baobab est le plus grand arbre du monde, de loin on le prend pour une forêt, son tronc a souvent cent pieds de circonférence, on assure qu'il en existe au Sénégal qui ont six mille ans.
Écoutez le savant faisant une description du Baobab:
Le calice est monosépale, les anthères sont réniformes et uniloculaires, le pistil se compose de plusieurs carpelles souvent verticillés, les fruits forment une capsule pluriloculaire qui s'ouvre en autant de valves qu'il y a de loges monospermes ou polyspermes....
Vous arrêtez le savant: Pardon, savant, lui dites-vous, c'est de la Guimauve que vous me parlez-là, ou du moins, c'est ainsi que vous me parliez de la Guimauve il n'y a qu'un instant.
«Guimauve ou Baobab, réplique le savant, c'est pour nous absolument la même chose; nous n'y voyons que de ces différences qui frappent le vulgaire, et dont la dignité de la science ne lui permet pas de s'occuper.»
Les savants ne reconnaissent par la grandeur, ni l'odeur, ni la couleur, ni le goût; pour eux le prunier est un cerisier, l'abricotier est un prunier; eux qui, en d'autres cas, donnent dix noms à la même plante, appellent tous ceux-ci prunus: l'amandier et le pêcher n'ont qu'un nom pour eux deux, amygdalus.
Et puis vous savez quels noms ravissants ont reçus, on ne sait de qui, tant de jolies fleurs des champs, les paquerettes, les marguerites, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez pas), ils ne connaissent rien de cela: les marguerites et les paquerettes sont des aster, les wergiss-mein-nicht (ne m'oubliez-pas), ont reçu le nom de myosotis scorpioïdes. Ne vous semble-t-il pas, mon cher ami, que vous seriez furieux si quelque parrain avait appelé votre jolie petite Mathilde, Pétronille ou Rosalba?
La pluie a cessé de tomber, le soleil a percé les nuages et fait briller les gouttes restées sur les feuilles comme autant de diamants, les tiges appesanties se relèvent, une fauvette chante dans une aubépine. Laissons-là les savants.
Vale.