Voyage autour de mon jardin
Lettre X.
Quand je cherche à me rappeler tous les bonheurs de ma vie, je reconnais qu'il n'y en a guère que j'aie prévus et atteints à la course.
Les bonheurs sont comme le gibier: quand on les vise de trop loin, on les manque.
Ceux qui me reviennent à la mémoire sont venus d'eux-mêmes me trouver. Pour beaucoup de gens, le bonheur est une grosse chose imaginaire et compacte, qu'ils veulent trouver tout d'une pièce; c'est un diamant gros comme une maison, qu'ils passent leur vie à chercher et à poursuivre au hasard.
Ils sont comme un horticulteur de ma connaissance qui ne rêve que de trouver une rose bleue, rose que j'ai un peu cherchée moi-même, et qui est plus déraisonnable à espérer que le diamant dont je vous parlais tout à l'heure. Depuis que cette fantaisie est née dans le cerveau de ce pauvre diable, les autres fleurs n'ont plus eu pour lui ni éclat ni parfum.
Le bonheur n'est pas une rose bleue; le bonheur est l'herbe des pelouses, le liseron des champs, le rosier des haies, un mot, un chant, n'importe quoi.
Le bonheur n'est pas un diamant gros comme une maison, c'est une mosaïque de petites pierres dont aucune souvent n'a une valeur générale et réelle pour les autres.
Ce gros diamant, cette rose bleue, ce gros bonheur, ce bonheur monolythe, est un rêve. Les bonheurs que je me rappelle, je ne les ai pas poursuivis ni cherchés au loin; ils ont poussé et fleuri sous mes pieds, comme les paquerettes de mon gazon.
Mes plus grands bonheurs, je les ai trouvés dans un jardin par-dessus lequel j'aurais sauté, dans une chambre où je ne pouvais faire trois pas. Cette chambre, je me la rappelle encore, je n'ai qu'à fermer les yeux pour la voir, il semble que je la voie dans mon cœur. Elle était meublée de fauteuils en velours d'Utrecht jaune, d'une table à jeu près de la cheminée, d'un vieux piano entre les deux fenêtres. Un jour, elle essayait de m'apprendre à jouer d'un seul doigt un air qu'elle chantait quelquefois, et que j'aimais passionnément. Son père était assis au coin de la cheminée et lisait un journal. D'abord elle joua l'air devant moi, puis elle me dit d'essayer. Je ne pus trouver que les trois premières notes; elle le joua plus lentement, je ne réussis pas davantage. Elle riait beaucoup de ma maladresse. Alors elle prit ma main pour me faire frapper les notes du doigt: c'était la première fois que nos mains se touchaient. Je frissonnai, elle cessa de rire et retira sa main; et nous restâmes tous deux silencieux. Le jour baissait et mêlait un profond recueillement à nos émotions. Nos regards se rencontrèrent et se confondirent; il me sembla que je devenais elle, qu'elle devenait moi; que notre sang se mêlait dans nos veines, notre pensée dans notre âme. Deux grosses larmes tombèrent de ses yeux, et roulèrent sur ses joues comme deux perles de rosée brillent au matin sur une rose. Alors son père, que nous avions oublié avec le reste du monde, laissa tomber son journal qu'il ne pouvait plus lire, et dit à sa fille de faire allumer la lampe. Vous n'y voyez plus non plus, ajouta-t-il, car voilà déjà longtemps que je n'entends plus le piano.
Eh bien! pour trouver ce bonheur—je ne m'en rappelle pas un aussi grand dans le reste de ma vie,—je n'avais fait que descendre un étage, quatorze marches, et venir de ma chambre dans la chambre aux fauteuils jaunes. Et ma chambre si petite, si pauvrement meublée, que de joies elle a renfermées! C'est là que j'ai fait pour elle dix-mille vers, dont elle n'a jamais vu un seul; c'est là que je lui ai écrit tant de lettres; c'est là que j'ai relu les quelques lettres qu'elle m'a écrites, tant de fois que la bibliothèque d'Alexandrie ne m'aurait pas fourni plus de lecture.
Et cet escalier, ces quatorze marches qui nous séparaient, combien de fois je l'ai descendu et monté pour la rencontrer, pour rencontrer son père ou sa servante, pour voir sa porte, pour voir la sonnette qu'elle avait touchée, le paillasson en jonc sur lequel elle avait posé ses pieds! et aussi dans l'espoir qu'elle reconnaissait mes pas, qu'elle m'entendait monter et descendre, qu'elle disait: Le voilà!
J'ai fait trois cents lieues dans cet escalier là, mon ami, et à chaque pas j'ai trouvé un bonheur ou au moins une émotion.
Que de belles fleurs au printemps de notre vie, et comme elles se sont fanées! que de choses sont mortes en nous dont nous ne songeons pas à porter le deuil; loin de là nous prenons nos mutilations pour des retranchements utiles, nous nous enorgueillissons de nos pertes, nous appelons nos infirmités des vertus; l'estomac ne digère plus, nous nous disons sobres; notre sang est refroidi, nous nous disons revenus de l'amour, quand c'est l'amour qui s'en est allé de nous; nos cheveux, nos dents meurent, et nous ne pensons pas que nous devons mourir bientôt tout entiers. Nous nous agitons, nous nous tourmentons pour un avenir que tout nous raconte que nous ne verrons pas.
J'ai entendu un homme de quatre-vingts ans me dire: Il faut cependant que je m'occupe de mon avenir!
Et, cependant, les avertissements ne nous manquent pas: tout nous parle de la mort.
Cette maison que nous habitons a été bâtie pour un homme mort depuis longtemps, par des maçons qui sont morts. Ces arbres sous lesquels nous rêvons ont été plantés par des jardiniers qui sont morts. Les tableaux dont nous ornons nos logis ont été peints par des morts. Nos habits, nos souliers sont faits avec les poils ou la peau d'animaux qui sont morts. Le bateau sur lequel vous vous promenez entre les rives vertes, c'est un arbre mort qui en fournit les planches. Ce feu devant lequel vous causez est alimenté par des membres de cadavres d'arbres. Vos festins joyeux, vos repas de chaque jour, offrent à vos yeux et à votre appétit des cadavres d'animaux morts. Ce vin, dont vous vantez la vieillesse vous rappelle que celui qui l'a récolté, que celui qui a fait les tonneaux, que celui qui l'a mis en bouteille, et que tous ceux qui vivaient alors sont morts. Et le soir, quand vous allez au théâtre voir représenter Cinna ou Mithridate, ces personnages que vous regardez, ne sont-ce pas des morts que vous évoquez pour qu'ils viennent gambader devant vous et vous divertir.
Quand ces pensées me viennent, mon ami, il me prend une profonde horreur de tout tracas, de toute agitation; je ne songe qu'à vivre tranquille, sans souci du présent ni de l'avenir, et j'admire l'extravagance de tous ces hommes qui, n'ayant que deux heures à dormir, passent ces deux heures à faire et à retourner leur lit. Il me semble alors voir dans tous ces gens qui se coudoient et s'évertuent, pour atteindre je ne sais quoi, des fous furieux, et je suis de l'avis de ce philosophe qui prétendait avoir découvert la véritable raison pour laquelle dans toutes les grandes villes il y a un hôpital pour les insensés; c'est que, en y enfermant quelques pauvres diables sous le nom de fous, on fait croire aux étrangers que ceux qui sont hors de cet hôpital ne le sont pas.
Vale.