Voyage autour de mon jardin
Lettre XV.
J'ai connu un homme qui avait toujours été heureux, jusqu'au moment où je ne sais qui lui adressa en présent douze oignons de tulipe.
Je n'ai jamais vu qu'un homme plus embarrassé, c'est un négociant de Marseille auquel un prince africain envoya deux tigres et une panthère, en le priant de les garder pour l'amour de lui.
Notre homme demanda à quelqu'un si les tulipes venaient dans l'eau et sur une cheminée comme les jacinthes, à quoi il lui fut répondu que non. Il alla voir un ami qu'il avait, grand amateur de tulipes, et lui offrir ses douze oignons. L'ami répondit noblement qu'il donnait quelquefois des tulipes, mais qu'il n'en acceptait jamais, ne se souciant pas de voir déshonorer ses plates-bandes pour quelque fleur sans nom et de bas aloi; d'ailleurs celles qu'il possédait avaient été semées et élevées par lui; c'était une sorte de famille dans laquelle il ne voulait pas admettre d'étrangères.
Notre homme était garçon, et dépensait à peu près la huitième partie de son revenu. Pierre, dit-il à son domestique, M. Réault n'a pas voulu de mes tulipes, à qui puis-je les donner? Pierre avisa que la cour dans laquelle on laissait courir le chien avait été originairement un petit jardin, que deux lilas et un acacia en faisaient encore foi, qu'il ne s'agissait que de retourner la terre, pour avoir cent fois plus de place qu'il n'en fallait pour les douze tulipes, et que dès le lendemain il aurait fait la besogne. En effet, Pierre se leva de bonne heure, et se mit à bêcher la terre. Il avait acheté une bêche et un rateau pour huit francs; son maître trouva que les tulipes lui coûteraient fort cher, et que c'était réellement bien dommage que M. Réault n'en eût pas voulu. La nuit suivante, le chien, qu'on avait jusque là laissé libre dans la cour, se vengea de sa captivité en poussant d'affreux hurlements. Le lendemain, Pierre dit à son maître: Monsieur voilà la terre retournée assez pour planter un millier de tulipes, mais il y a une chose qui m'arrête, je ne sais pas à quelle profondeur on les plante.
—Tu peux bien en agir au hasard, elles viendront comme elles voudront. —Monsieur, j'ai un cousin qui est jardinier, et je lui ai dit de venir ce matin; Monsieur n'aura à lui payer qu'une demi-journée, et les tulipes seront plantées convenablement.
Dans une maison où il fit une visite dans la journée, une femme lui dit: on raconte que vous faites planter un jardin?—Non, dit-il, c'est simplement que je fais mettre dans la terre douze tulipes que m'a envoyées M. Bernard.
—Quel Bernard?
—Bernard de Lille.
—Oh! mais alors ce doit être quelque chose de beau, il passe pour un grand amateur; d'ailleurs on n'envoie pas douze tulipes quand ce ne sont pas des plantes rares et précieuses.
—Je n'en sais rien.
—Comment se fait-il donc que vous n'ayez pas un jardin depuis longtemps?
—Je n'y ai jamais pensé.
—Vous n'avez jamais vu celui de M. Dulaurier?
—Jamais.
—C'est un jardin charmant, nous y sommes allées, ma sœur et moi, avant-hier.
—Vous êtes allées chez M. Dulaurier?
—Pourquoi pas?
—Mais M. Dulaurier est garçon, et...
—C'est bien différent, nous n'irions pas faire une visite à M. Dulaurier, mais nous allons voir son jardin.
—Ah! si j'avais un jardin, vous viendriez le voir?
—Très probablement.
Arnold rentre chez lui très préoccupé; depuis longtemps il avait remarqué cette femme, mais la sensation désagréable qu'il avait ressentie en apprenant sa visite chez M. Dulaurier, l'avertit qu'il s'intéressait à elle plus qu'il ne l'avait cru jusque là. Le jardinier préparait les rayons pour ses douze tulipes, Arnold l'arrête et lui dit:—Pensez-vous qu'on puisse faire un très beau jardin de cette cour?
—Impossible, Monsieur, votre cour est grande comme la main.
—C'est vrai, je voudrais pourtant bien avoir un beau jardin.
—Donnez-moi du terrain, Monsieur, et je m'en charge.
—Je n'ai que cette cour.
—La maison que Monsieur habite lui appartient-elle?
—Oui.
—Pourquoi alors Monsieur n'achète-t-il pas ce grand enclos qui sépare la maison de Monsieur de celle de M. Durut, et que M. Durut veut vendre; on dit que ce sera vendu pour rien.
—Voyons l'enclos.
En effet, l'enclos est grand, quelques parties même sont déjà plantées, un beau rideau de peupliers le sépare du jardin de M. Durut: on va chez le notaire, on vend fort bon marché, Arnold achète et paie, et le jardinier se met à l'œuvre; on remet dans sa cour le chien qui pendant trois nuits n'a pas un instant discontinué ses hurlements.
—Aurai-je un beau jardin? demandait quelquefois Arnold à son jardinier.
—Certainement, Monsieur, répondait celui-ci, vous aurez des choses qu'on ne voit nulle part; vous aurez des roses vertes, et des roses noires, et des roses bleues.
—Vraiment!
—Oui, Monsieur, j'ai la recette pour les faire dans un vieux livre que je tiens de mon père.
—Et c'est très beau d'avoir des roses vertes, bleues et noires?
—Oui, Monsieur, personne n'en a.
Arnold ne quittait plus le jardin ni le jardinier, il faisait planter et déplanter, il fallait que tout fût près pour le printemps prochain. M. Durut, son vendeur, lui fit une visite, puis une autre. Bientôt chaque fois que de sa fenêtre il voyait Arnold au jardin, il y venait le trouver. Heureusement, pensait Arnold, quand les peupliers auront des feuilles, il ne pourra plus voir si j'y suis. M. Durut était un homme de cinquante ans, invariablement vêtu d'une redingote verte râpée et d'un chapeau crasseux, qui était en guerre avec tout le voisinage, et se ruinait à suivre des procès entés les uns sur les autres. Comme il était fort préoccupé de ses procès, il en parlait sans cesse et en ornait le récit de toutes sortes d'invectives et de malédictions contre ses adversaires; en outre, il n'avait pas l'air de se rappeler qu'il avait vendu son enclos. Quand il en parlait, il disait toujours mon jardin, et blâmait tout ce qu'on y faisait; c'était bien mieux de son temps. Comment, vous déplantez ceci? comment, vous plantez cela? mais vous gâtez tout. Arnold était un homme doux, mais l'ennui le rendait féroce. Un jour que M. Durut lui en avait donné une dose plus forte que de coutume, il dit à Pierre: Quand M. Durut viendra, je n'y serai pas. Le lendemain, M. Durut aperçut Arnold par la fenêtre et vint sonner chez lui; Pierre, d'après les ordres de son maître, répondit qu'il était sorti.—Comment, comment sorti! je viens de le voir dans mon jardin, et M. Durut entra. Arnold était furieux et se contint à peine. Cette fois, il ne se dérangea pas, et, au moyen d'une précaution oratoire consistant en un «vous permettez,» il continua à aider le jardinier, quoique celui-ci eût six ou sept garçons autour de lui. Quand M. Durut s'en alla, Arnold dit à Pierre:
—Qu'est-ce que je t'avais dit? de ne pas laisser entrer M. Durut.
—Je le sais bien, mais il a vu Monsieur dans le jardin, et il est entré malgré moi.
—C'était une raison de plus pour ne pas insister, il aurait dû comprendre que je voulais être seul. Si tu le laisses entrer encore une fois, je te renverrai.
—Mais, Monsieur, alors ne vous montrez pas dans le jardin.
Arnold alors se livra à une sortie éloquente: comment, j'ai acheté le terrain de ce vieux scélérat, et je ne pourrais m'y promener librement! m'a-t-on averti que la propriété était soumise à l'intolérable servitude d'y souffrir sans cesse sa présence. Le jardin est à moi, je l'ai payé, j'y suis chez moi, je ne veux pas le payer une seconde fois, et mille fois plus cher, par l'ennui que cet infatigable plaideur m'y apporte chaque jour. J'avais espéré avoir la patience d'attendre que les peupliers eussent des feuilles, mais tu entends, Pierre, je ne veux plus le voir. M. Durut se présente le lendemain, même réponse de Pierre, même insistance de M. Durut.
—Mais Pierre, je sais bien qu'il y est, je viens de le voir dans mon jardin.
—C'est possible, mais c'est Monsieur qui m'a dit lui-même qu'il n'y était pas.
—Alors, Pierre, allez lui dire que c'est moi.
—Monsieur, c'est inutile, il n'y est pour personne.
—C'est égal, allez lui dire que c'est moi.
—Monsieur, je n'irai pas, Monsieur me renverrait.
M. Durut retourna chez lui, et de sa fenêtre appela Arnold.—Ohé, voisin; Arnold fit semblant d'être très occupé et ne répondit pas. Mais M. Durut ne se décourageait pas pour si peu.—Ohé, voisin, criait-il, ohé, monsieur Arnold. Arnold aurait voulu le battre.—Ohé, jardinier, cria M. Durut, dites donc à M. Arnold que je l'appelle. Arnold quitta le jardin. Les feuilles sont bien lentes à pousser, disait-il en soupirant. Le lendemain, M. Durut vint le voir, trouva chez Pierre la même obstination, et retourna à sa fenêtre appeler Arnold. Celui-ci fit un peu la sourde oreille, mais enfin la patience lui échappa.
—Mais, Monsieur, je vous entends bien, répondit-il.
—Ah! à la bonne heure, répondit M. Durut, c'est Pierre qui me soutient que vous n'y êtes pas; j'ai beau lui dire que je vous vois dans mon jardin, il s'obstine à ne pas me laisser entrer.
—Pierre a raison, Monsieur, je n'y suis pas.
—Comment, voisin, qu'est-ce que cela veut dire?
—Cela veut dire, Monsieur, qu'il y a des moments où j'aime à être seul, que pour être bons voisins il ne faut se gêner ni l'un ni l'autre.
—C'est-à-dire, Monsieur, que je suis consigné à votre porte?
—C'est-à-dire, Monsieur, que vous me ferez le plaisir de me venir voir de temps en temps, mais qu'il faut que chacun soit libre chez soi.
—Je vous entends, Monsieur, je ne vous dérangerai plus.
—C'est ce que je demande, Monsieur.
—Très bien, Monsieur.
Et M. Durut ferma sa fenêtre avec violence. Arnold était bien délivré: mais, de ce jour, les épluchures de légumes, les os de viande de la maison Durut, furent irrévocablement envoyés par-dessus le mur dans le jardin d'Arnold. Je ne veux pas parler d'autres immondices. D'abord Arnold les fit enlever sans se plaindre, mais cependant un jour que la chose avait été plus grave que de coutume, il aperçut M. Durut à la fenêtre et l'appela. M. Durut ne lui répondit pas; Arnold appela une seconde fois; M. Durut cette fois consentit à l'entendre, et dit:
—Monsieur, je n'y suis pas.
—Allons donc, Monsieur, il ne s'agit pas de plaisanter.
—Monsieur, chacun doit être libre chez soi.
—C'est bien, Monsieur, mais je ne veux plus que vous jetiez ainsi vos ordures dans mon jardin.
—Ta, ta, ta, ta, ta.
Et M. Durut quitta la fenêtre. Arnold ordonna de rejeter par-dessus le mur, chez M. Durut, tout ce qu'à l'avenir on enverrait de chez lui. M. Durut alla chez le maire se plaindre que M. Arnold fit jeter des ordures dans son jardin. Le maire demanda M. Arnold et lui fit des reproches; Arnold répliqua qu'il ne faisait que renvoyer ce qu'on lui jetait. Le maire n'en crut pas un mot. Arnold s'impatienta et s'aliéna l'autorité. Trois jours après, une sommation fut apportée par un huissier au domicile d'Arnold. Le roi, d'après la formule employée par les huissiers, qui prêtent ainsi au roi d'étranges choses et d'étranges mots pour les dire, ordonnait à Arnold d'avoir, dedans vingt-quatre heures pour tout délai, à abattre les peupliers qui formaient un rideau entre les deux propriétés, le tout enjolivé des menaces les plus formidables. Arnold fut étourdi du coup et alla consulter un homme d'affaires; celui-ci vint visiter les arbres, et dit: il faudra abattre, la loi est précise; les arbres ne peuvent pas être à moins de six pieds du mur mitoyen, et il n'y a que quatre pieds entre ceux-ci et le mur.
—Mais c'est lui qui les a plantés.
—Cela ne fait rien, les deux propriétés étaient alors à lui; il faut abattre.
—Si je n'abattais pas?
—On vous y contraindrait.
Les peupliers étaient magnifiques, couverts de jeunes feuilles d'un vert transparent, c'était la plus belle courtine verte qu'on pût voir; Arnold était désespéré. Celle pour laquelle il avait fait le jardin lui avait promis de venir voir les tulipes aussitôt qu'elles seraient en fleurs, cela ne pouvait tarder que quelque jours. Ce rideau abattu détruisait tout l'effet de son jardin; il appelle le jardinier et lui demande si l'on pourrait replanter les peupliers à six pieds du mur.
—Certainement.
—Et ils vivraient?
—Non, parce que ce n'est plus la saison; il y a un mois cela n'aurait pas souffert la plus petite difficulté.
Il retourna chez son homme d'affaires.
—Arrangez-vous comme vous voudrez, il faut que je garde mes peupliers.
—Cela dépend du voisin.
—Allez le voir, offrez-lui de l'argent.
L'homme d'affaires fut très mal reçu, et M. Durut ne répondit à ses propositions que par une nouvelle sommation; Arnold alla la montrer à son homme d'affaires.
—Pouvez-vous, par des ressources de chicane, me conserver mes peupliers quinze jours?
—Oui, en faisant opposition à la sommation, et en citant votre adversaire pour s'entendre débouter; nous soutiendrons devant le tribunal que les arbres sont à six pieds et demi du mur; le tribunal nommera des experts et les enverra sur les lieux; les experts feront leur rapport, et nous en aurons pour quinze bons jours, mais cela vous coûtera cher, tous les frais seront à votre charge, et il faudra ensuite abattre les arbres.
—Ensuite... ça m'est à peu près égal.
L'homme d'affaires engagea la lutte, et il arriva comme il avait prévu; seulement le temps s'était refroidi, les tulipes n'étaient pas ouvertes, et l'objet de tous ces ennuis ne venait que pour ses tulipes, il fallut abattre les peupliers. Quelqu'un conseilla à Arnold de faire peindre des arbres sur le mur, c'était assez laid, mais en cette saison il n'y avait pas moyen de rien planter.
Mademoiselle Aglaé devait venir deux jours après, les douze tulipes étaient ouvertes, le temps était magnifique, le jardin était rempli de toutes les fleurs de la saison; Arnold alla voir M. Réault, car mademoiselle Aglaé lui avait dit: Nous nous ferons accompagner par quelqu'un de nos amis; mais cependant ayez chez vous quelques personnes, ce sera plus convenable.
M. Réault, celui qui avait refusé les oignons, était avec plusieurs personnes qui venaient voir les tulipes; il avait une baguette à la main, et faisait la démonstration avec une emphase que ne peuvent se représenter que ceux qui ont vu dans cette situation un amateur de tulipes devant ses plantes en fleurs.
La société était sous une tente, entre deux planches de tulipes plantées par rang de taille. M. Réault s'arrêta un moment pour voir qui entrait, et quand il eut reconnu un profane, il lui dit bonjour d'un signe de tête, et, sans quitter son sérieux, continua sa démonstration; il était alors devant une tulipe à fond blanc, panachée de rameaux violets.
—«Messieurs, disait-il, voici Vandaël, c'est une perle du genre, elle n'est pas dans toute sa beauté, le mois d'avril a été cruel pour nos plantes, et le mois de mars avait été perfide.
«Voici Joseph Deschiens, nous ne connaissons rien qui égale cette superbe plante, le fond est blanc et les stries violettes.»
—Mais, interrompit Arnold, est-ce que celle de tout à l'heure, et que vous appeliez Vandaël, n'était pas aussi blanche et violette? M. Réault sourit dédaigneusement, regarda les autres spectateurs, et sans daigner répondre à Arnold, continua:
«Voici Gluck, blanc et violet, magnifique plante de septième ligne.»
—Pardon, interrompit encore Arnold, mais Vandaël et Joseph Deschiens sont également blancs et violets.
Cette fois M. Réault haussa les épaules avec un mouvement d'impatience; un des assistants lui répondit par un signe à peu près semblable, mais qui, cependant, avait cette nuance particulière qu'il exhortait M. Réault à prendre en pitié le profane et à avoir de la patience. L'autre resta en arrière avec Arnold, et lui dit à voix basse:
—Monsieur n'est pas amateur?
—Non, Monsieur, pas encore, je n'ai que douze tulipes.
—Ah! ah! c'est peu, il y en a dix-huit cents toutes différentes.
—Mais, Monsieur je n'en ai encore regardé que trois qui m'ont paru tout à fait semblables.
—Ah! Monsieur, ces trois plantes se ressemblent comme le jour ressemble à la nuit; elles n'ont, pour des yeux exercés, aucun rapport entre elles.
—Aucun rapport, ceci me paraît fort, Monsieur.
—C'est vous, au contraire, qui ne l'êtes pas, Monsieur, sur les tulipes. Toutes trois sont violettes et blanches, c'est vrai, le fond de toutes trois est blanc, et les panachures sont violettes, mais le violet n'est pas le même.
—Ah! très bien, Monsieur, je vous remercie.
—Il n'y a pas de quoi, Monsieur.
Tous deux revinrent auprès de M. Réault, il touchait de sa baguette une tulipe blanche et rose.
«Czartoriski, Messieurs, fleur de cinquième ligne, je vous recommande la blancheur des onglets, et quelle tenue, Messieurs, quelle tenue!
Et en disant ces mots, M. Réault appuyait sa baguette sur la tige verte de la tulipe, et semblait faire les plus grands efforts pour la courber sans y pouvoir réussir.
—C'est une tringle, Messieurs, c'est une barre de fer.
—Monsieur, dit Arnold à celui qui avait eu compassion de lui déjà et lui avait donné une charitable explication, croyez-vous que M. Réault appuie de bien bonne foi sur sa baguette, et est-ce un grand avantage d'ailleurs que la tige de cette fleur si légère soit une barre de fer comme il le dit.
—Oui, certes, Monsieur, c'est une condition sans laquelle nous n'admettons pas une tulipe dans nos plates-bandes.
— er Napoléon I, disait M. Réault devant une tulipe blanche et rose, c'est une plante que je vous recommande.
—Ah! ça, Monsieur, dit Arnold à son amateur complaisant, sans vous je dirais d'étranges choses; probablement le rose de ces tulipes n'est pas le même rose, mais enfin si j'étais venu ici j'aurais cru voir deux tulipes multipliées chacune neuf cents fois, l'une blanche et violette, l'autre blanche et rose.
—Dame! Monsieur, quand on ne sait pas.
La démonstration s'était arrêtée un moment. En effet, l'autre amateur était resté saisi d'admiration, écrasé devant le pourpre incomparable. Ah! Monsieur, avait-il dit à M. Réault, permettez que je m'arrête ici. Mon ami, avait-il dit au garçon jardinier, apportez-moi, je vous prie, une chaise pour un instant. La chaise apportée, il s'était assis, avait appuyé ses deux mains sur la pomme de sa canne et son menton sur ses deux mains; là il restait sans parler, les yeux fixes, la bouche entr'ouverte. L'autre quitta Arnold, et vint s'extasier aussi derrière son compagnon. Pour M. Réault, il était debout, immobile, laissant errer sur ses lèvres un sourire ineffable. Arnold ne vit dans le pourpre incomparable qu'une tulipe blanche et rose, dont les couleurs se trouvaient répétées exactement dans quatre ou cinq cents autres, devant lesquelles on avait passé silencieusement, ou auxquelles on n'avait accordé que des compliments qui ne dépassaient pas les limites de la politesse. Enfin, l'enthousiaste se leva et dit:
—Monsieur Réault, je ne veux pas abuser du temps de ces messieurs; mais je vous demanderai la permission de venir seul passer une heure assis devant votre tulipe.
—Monsieur, vous lui faites trop d'honneur.
—Monsieur, je ne lui fais que l'honneur qu'elle mérite.
—Il faut dire, Monsieur, car je ne fais pas ici de fausse modestie, que c'est une plante méritante.
—Ah! Monsieur, c'est un diamant.
—Pardon, monsieur Réault, dit Arnold, et vous aussi, messieurs, pardon; je vous demanderai la permission de dire un mot à M. Réault et de m'en aller, je suis attendu pour une affaire importante.
Il prit M. Réault à part et lui dit:
—Demain, quelques personnes me font l'honneur de venir voir mes tulipes...
—Comment, vos tulipes! qu'appelez-vous vos tulipes?
—Eh! parbleu, mes douze oignons, ceux que je voulais vous donner et que vous avez refusés.
—Ah! ah!
—Voulez-vous me faire le plaisir de venir?
—Voir vos douze oignons?
—Me voir et déjeuner avec moi et trois ou quatre autres personnes; en même temps, vous me direz ce que c'est que mes tulipes; mais ce que je puis vous dire à l'avance, c'est que vous n'avez pas une seule des douze.
—Allons donc!
—C'est comme je vous le dis.
—Parbleu! je suis curieux de voir cela. A quelle heure?
—A onze heures.
—Je serai exact.
—A demain.
—A demain.
Le lendemain mademoiselle Aglaé et sa sœur vinrent un peu après onze heures; mais Arnold fut désagréablement surpris en voyant que c'était M. Dulaurier qui les accompagnait. Presqu'au même instant entrait M. Réault; lui et M. Dulaurier se connaissaient, tous deux se firent des excuses de n'avoir pas encore été visiter respectivement les tulipes l'un de l'autre. Ah! Monsieur, disait l'un, le mois de mars m'a fait bien du tort.—Monsieur, disait l'autre, je vous prierai d'être indulgent le mois d'avril m'a bien maltraité. Le déjeuner était servi; les dames furent surprises, annoncèrent qu'elles ne mangeraient pas et finirent par s'humaniser. Pendant le déjeuner, Arnold s'assombrit visiblement: il crut remarquer entre mademoiselle Aglaé et M. Dulaurier, des signes d'intelligence qui le livrèrent en proie à une horrible perplexité; mais la sœur de mademoiselle Aglaé la lui ôta bientôt en lui annonçant que sa sœur et M. Dulaurier se mariaient dans trois semaines. Arnold comprit alors que «l'incertitude est le pire de tous les maux, jusqu'au moment où la réalité vient nous faire regretter l'incertitude.» Arnold était abasourdi du coup, tantôt il restait sombre et silencieux, tantôt il se livrait à des accès d'une gaîté peu probable et assez mal imitée. On le plaisanta fort sur sa muraille peinte et sur ses arbres à l'huile; enfin, on en vint aux tulipes, aux douze tulipes. C'étaient des tulipes prises au hasard et fort différentes entre elles: l'une était entièrement du plus beau jaune, une autre ouvrait son calice d'un rouge si éclatant que la vue ne s'y pouvait arrêter; celle-ci avait le fond jaune, et sur ce fond s'étalaient des rameaux bruns et noirs; deux avaient le fond blanc, comme celles de M. Réault; de ces deux, l'une était panachée de violet, l'autre de rose. M. Réault et M. Dulaurier se regardèrent. M. Dulaurier sourit, mais M. Réault, après quelques efforts difficilement comprimés, finit par se laisser aller à la plus violente explosion de rire. Les deux femmes et Arnold le regardèrent avec quelque inquiétude, craignant qu'il ne fût pris de quelque accès de folie; mais après cinq ou six minutes il put parler et ses paroles étaient entremêlées de nouveaux éclats de rire. «Ah! mon cher Arnold, je ris trop, cela me ferait mal. Vous appelez cela?
—Parbleu des tulipes.
—Des tulipes! ah! mon Dieu; mais vous me ferez étouffer, parole d'honneur.» Et il se remit à rire de plus belle. Arnold, qui avait pour d'autres raisons tant de colère dans le cœur, était trop heureux d'avoir une occasion de se fâcher contre quelqu'un; il ne regrettait qu'une chose, c'était que ce quelqu'un ne fût pas M. Dulaurier. Cependant, faute de mieux, il demanda froidement à M. Réault s'il serait assez bon, quand son accès serait passé, pour lui en expliquer le sujet.
—Ah! mon cher monsieur, ne vous fâchez pas, mais vraiment ce n'est pas ma faute. Je serais désolé de vous offenser; mais c'est que c'est trop drôle, et surtout, si vous vous étiez vu, quand vous m'avez dit que vous appeliez cela des tulipes.
—Mais vous, Monsieur, quel nom donnez-vous à ces fleurs?
—Quel nom, mon cher monsieur, je ne leur donne pas de nom, elles n'en méritent pas. Écoutez, monsieur Dulaurier, parlez donc aussi; car je veux que M. Arnold sache que ce n'est pas moi seul qui trouve ses tulipes un peu drôles. Oh! la, la; non cela fait mal de rire comme cela.
M. Dulaurier, plus calme, expliqua à Arnold que, il y a cinquante ans environ, les amateurs de tulipes n'avaient que des tulipes à fond jaune panaché de rouge et de brun; que toute tulipe à fond blanc était alors rejetée des collections. A cette époque, comme on avait épuisé toutes les folies imaginables pour les tulipes à fond jaune, on songea à en recommencer une série toute nouvelle pour les tulipes à fond blanc. Après de longs débats entre les révolutionnaires et les partisans des anciennes tulipes, les fonds blancs l'emportèrent, et les fonds jaunes furent honteusement expulsés des plates-bandes et publiquement traités dans des livres et des pamphlets de fleurs dégoûtantes. Ceux qui s'obstinèrent à en laisser fleurir chez eux s'attirèrent les épithètes de fleurichons et de curiolets. Pour ce qui est des tulipes d'une seule couleur, jamais elles n'ont été admises par les susdits amateurs, pas plus par les partisans des fonds jaunes que par les séides des fonds blancs, et enfin pour vos deux tulipes à fond blanc, elles sont absurdes, les pétales étant pointus.
Alors une conversation s'engagea entre MM. Dulaurier et Réault. C'est singulier, disait celui-ci, de voir le goût de nos pères; voici le bizarre noir que nos ancêtres trouvaient très bon marché pour leurs dix écus et dont je ne voudrais à aucun prix dans ma basse-cour avec mes poules.
—Mais, disait M. Dulaurier, n'est-ce pas ici la tulipe de Maëstricht qui fit tant de bruit en 1811 et 1812.
—Eh! mon Dieu, oui.—Cela fait pitié.
—Ne m'en parlez pas.
Enfin la visite se termina à la grande joie du malheureux Arnold, qui put, une fois seul, se livrer à son chagrin et à sa colère. Depuis ce jour, tout alla de mal en pis. Le voisin Durut gardait dans son cœur une blessure immortelle, memorem iram. Dans l'espace de quatre mois il entama contre Arnold cinq procès: sous prétexte que le mur mitoyen avait besoin de réparation, il le fit démolir et reconstruire à frais communs au milieu de la belle saison en mettant les maçons à même le jardin d'Arnold qu'ils écrasèrent. Arnold avait fait faire un bassin qui recevait l'eau de la pluie; M. Durut déterra que la coutume de Paris, article 217, ne permet de faire des cloaques qu'à six pieds de distance du mur mitoyen, et le bassin était à cinq pieds un tiers. Cette fois, l'homme d'affaires d'Arnold ne fut pas de l'avis de M. Durut; il répondit qu'un bassin ne devait pas être appelé cloaque, et que plusieurs législateurs avaient fait cette distinction, entre autres Goupi, qui observe que la coutume de Paris, en prescrivant cette distance de six pieds, n'a pas eu en vue d'obvier au dommage que pourrait causer la filtration des eaux, puisqu'elle ne l'exige pas pour les puits quoique le même danger de filtration s'y rencontre; d'ailleurs à quelque distance que soient les puits ou cloaques, celui qui les fait construire est toujours responsable du dommage qui serait causé par la filtration. La principale raison, dit Goupi et disait l'homme d'affaires d'Arnold, n'est que pour éloigner de chez le voisin la mauvaise odeur qu'exhalent certaines fosses à eau et cloaques; mais, et ici Degodets, autre légiste, est d'accord avec Goupi, la disposition de l'article 217 de la coutume de Paris ne peut pas s'étendre aux puisards et fosses recevant l'eau de la pluie, laquelle n'exhale pas de mauvaise odeur. La coutume d'Orléans, article 243, établit également cette distinction, et Pothier la fait hautement dans son traité du Contrat de Société, article 5, de la communauté des murs mitoyens. M. Durut répondit, l'homme d'affaires répliqua, les tribunaux furent invités à juger la question: on donna raison à l'homme d'affaires dans sa distinction, ce qui fut confirmé en appel et en cassation; mais Durut ne s'abattait pas pour si peu, il fit un nouveau procès. Dans ses nouvelles conclusions, il admettait la définition et la distinction adoptées par le tribunal; il demandait à faire preuve que le bassin d'Arnold méritait le nom de cloaque, et conséquemment rentrait sous l'application de l'article 217 de la coutume de Paris et de l'article 243 de la coutume d'Orléans. Des experts furent nommés à l'effet de faire une descente sur les lieux et d'éclairer le tribunal. Or, dans la nuit qui précéda la visite des experts, Durut, par-dessus le mur, jeta tant d'ordures, d'eaux inqualifiables et de débris étranges dans le bassin, qu'il se trouva métamorphosé en mare infecte et par suite déclaré cloaque par les experts, ce qui amena contre Arnold une condamnation avec dépens, l'obligeant à détruire son bassin. Un autre procès l'obligea à manger ses pigeons qui dévoraient la maison du voisin. Enfin, un jour dans un accès de colère, il s'emporta, je ne sais comment, jusqu'à menacer M. Durut d'un coup de fusil. Celui-ci commença un procès criminel qu'Arnold ne put arrêter qu'en achetant à l'amiable, et un tiers en sus de sa valeur, la propriété de Durut. En un mot, au bout de deux ans les douze oignons de tulipes revenaient à Arnold à la somme de 300,000 francs.
Pour moi, mon bon ami, je n'ai de fleurs que pour les voir et non pour les montrer; je n'ai qu'une cinquantaine de tulipes de toutes les couleurs, je n'en rejette aucune de celles qui me font l'honneur de fleurir chez moi, pas même celles selon le cœur des grands amateurs, et je n'ai pas de voisin, ce qui me rappelle deux aphorismes remarquables de je ne sais quel bouffon.
«N'ayez pas de voisins, si vous voulez vivre en paix avec eux.»
«Et ne donnez rien à vos enfants si vous voulez qu'ils aient pour vous une reconnaissance égale au bienfait.»
Il y a bien des philosophes qui ont fait de gros livres et qui n'ont rien dit d'aussi raisonnable.
Vale.