Voyage autour de mon jardin
Lettre XXIII.
Sous les grands ormes voltige un petit oiseau qui a dû placer son nid dans quelque angle de muraille, où nous le trouverons facilement; c'est le roitelet, non pas le même que celui qui habite un coin de ma vieille maison; celui-ci est le vrai roitelet, celui qui a le premier reçu le nom, celui qui porte réellement la couronne d'or; l'autre, mon hôte, n'a reçu ce nom qu'ensuite, par analogie, à cause de sa petitesse et aussi à cause de certaines similitudes; on l'appelle le roitelet troglodyte.
Celui-ci qui comme l'autre s'échapperait à travers les barreaux d'une cage, sans presque y froisser ses plumes; celui-ci est de couleur olivâtre, mais le mâle porte sur la tête une petite huppe d'une couleur aurore éclatante; la femelle a la huppe de couleur citron. Leur nid est doublé de mousse, de toiles d'araignées et du duvet qui entoure la graine de certaines plantes; la femelle y pond six œufs d'un blanc rosé et gros comme des pois.
Mais quelle douce et saisissante mélodie semble sortir du feuillage armé de pointes aiguës de ce houx touffu. Une petite fauvette à tête brune y couve ses cinq œufs rougeâtres, tachetés de marron, dans un nid d'herbe et de crin, qu'elle a placé sur une des branches les plus basses. Sur une branche plus élevée son mâle qui a la tête noire, chante pour la distraire des ennuis de l'incubation. Il n'interrompt ses chansons que pour aller lui chercher des insectes qu'il lui apporte sur le nid. N'approchons pas, la fauvette n'a pas dans l'homme la même confiance que le roitelet; elle abandonnerait son nid et ses œufs si elle me voyait plusieurs fois rôder à l'entour.
Çà et là voltigent des papillons nuancés de fauve et de jaune feuille-morte; ce sont les sylvains et les faunes, qui ne s'écartent guère des ombrages.
Dans les creux des chênes, les cerfs-volants, les rhinocéros et d'autres scarabées attendent le soir pour voler.
Un grand papillon noir, avec une bordure d'un beau jaune au bas des ailes, s'élève jusqu'au haut des arbres; c'est le morio.
En voici un autre qui frappe votre vue par sa taille et par une magnifique couleur de carmin, avec des bandes noires; vous le poursuivez pour le saisir et le voir de plus près; il s'échappe et vous le perdez de vue; vous le croyez bien loin, car l'éclat de son costume le trahirait aux yeux; vous vous trompez, il est à côté de vous, sur le tronc d'un bouleau; mais ce sont ses ailes inférieures seules qui ont de l'éclat; quand il est poursuivi, il les cache sous les supérieures qui sont grises et se confondent avec l'écorce des arbres sur lesquels il aime à se poser.
Dans l'herbe, sous l'ombre la plus épaisse, fleurissent les primevères et quelques violettes pâles, et le muguet dont la fleur a la forme et l'éclat d'une perle, mais d'une perle parfumée.
Bien des femmes préféreraient le muguet aux perles, mais toutes aiment mieux qu'on leur donne des perles; il y en a bien peu qui soient conduites à cette préférence par un sentiment d'avarice: les femmes sont, je le répète, comme les dieux, qui étaient plus flattés quand on leur sacrifiait les génisses grasses, ou quand on leur offrait des ornements d'or massif; ils ne mangeaient point les génisses; ils n'avaient que faire de l'or.... mais ces présents plus chers manifestaient, de la part de ceux qui les offraient, une plus grande vénération.
Encore à l'ombre, fleurit l'arum; un cornet vert, auquel succèdent un épi de fruits écarlates, et l'anémone des bois, une charmante fleur blanche ou légèrement teinte de violet. C'est l'origine d'une anémone que nous retrouverons dans une autre partie du jardin; là, son feuillage forme un beau et riche gazon vert, duquel sortent, en forme de roses simples, les anémones rouges, écarlates ou pourpres, bleues, violettes ou blanches, ou panachées de ces diverses couleurs; c'est l'aspect le plus riche et le plus magnifique qu'il soit possible d'imaginer.
L'anémone est une des plantes dites plantes d'amateurs.
Il y a des gens, sobres de plaisirs, qui se concentrent tout entiers dans une seule fleur: il y a des amateurs de tulipes; il n'y a pour eux au monde que les tulipes, les autres fleurs sont de mauvaise herbe; et encore entre les tulipes, il n'y a que les tulipes à fond blanc, et entre les tulipes à fond blanc, il n'y a que les tulipes à pétales arrondis. L'année commence pour eux le 15 mai et finit le 28 du même mois. Il y a les amateurs de roses, il y a les amateurs d'auricules, il y a les amateurs d'œillets, il y a les amateurs de dahlias, il y a les amateurs de camellias, il y a les amateurs de renoncules, il y a les amateurs d'anémones: ce sont les seules fleurs, les autres s'appellent des bouquets, et il faut voir de quelle manière on prononce le mot bouquet. De même que pour les chasseurs, il y a des animaux qui sont du gibier et d'autres qui n'en sont pas. Les amateurs de tulipes sont de tous les plus féroces, non pas cependant que les autres soient d'une grande douceur et que je conseille à personne de les approcher sans précautions. Il arrive parfois que les amateurs d'anémones cultivent simultanément les renoncules, mais ils s'exposent à se faire traiter de fleurichons par les amateurs plus sévères.
J'ai connu un amateur de tulipes qui, au moment de planter ses tulipes, fait chaque année deux mélanges: l'un de terre franche, de sable et de terreau de feuille, l'autre de terre argileuse, de fumier de pigeon et de terreau animal. Dans la première, qui est favorable aux tulipes, il plante ses oignons;—dans l'autre qui réunit toutes les conditions contraires, il place celles qu'il a reçues en présent ou en échange. S'il pense ses soins insuffisants, il les arrose d'un peu d'eau de savon. Puis, à l'époque de la floraison, après vous avoir fait admirer ses plantes, il vous mène devant les autres, et dit avec un air adorablement patelin: voici des plantes que des amateurs distingués ont bien voulu m'offrir en échange des miennes.
Pour revenir aux anémones, elles ont été apportées en France des Indes orientales, il y a plus de deux cents ans, par M. Bachelier, qui fut dix ans sans en vouloir donner une à personne. Un magistrat alla le voir en robe, et faisant traîner les plis de sa robe sur les anémones en graines, trouva moyen d'en emporter quelques-unes qui restèrent attachées après la laine.
J'ai ici un livre assez ancien, c'est-à-dire qui date d'une centaine d'années, et qui a pour titre:
Catalogue des anémones à pluche.
J'y trouve surtout ceci de remarquable, et qui peut appuyer singulièrement ce que je vous ai dit dans une autre lettre relativement à la difficulté de s'entendre sur les couleurs; c'est qu'il est question d'une foule de couleurs et de nuances, dont les noms ne disent absolument plus rien aujourd'hui.
Célidée blanche mêlée d'incarnat, sa pluche est céladon;
Colombine, est toute couleur colombine;
Éristée, est perciquine;
Marguerite, est couleur fiammette;
Françoise, est nacarate;
Syrienne, est isabelle;
Augustine, est rouge mort, etc., etc.
La couleur céladon est vert blafard; la couleur fiammette, rouge-feu; la couleur colombine, est gris-de-lin lavé de rouge et de violet; la couleur nacarate est rouge clair; la couleur isabelle est un mélange de rose, de blanc et de jaune. Je ne sais trop ce que sont le rouge-mort et la couleur perciquine.
Ne parlez pas à un amateur d'anémones d'autre chose que de ses anémones; si vous lui dites: J'ai un bel œillet, il vous demandera quelle espèce d'anémone est-ce? Ne pensez pas du reste que les amateurs de fleurs aiment les fleurs plus que les savants: les savants ne reconnaissent pas l'anémone cultivée, ou disent que c'est un monstre, ou ils la dessèchent, la collent sur du papier, et écrivent au-dessous des mots barbares. Les amateurs se contentent d'exiger des anémones des conditions difficiles; ainsi il y a une sorte de calice vert qui doit être placé juste à un tiers de la fleur et à deux tiers de la terre, sans cela l'anémone étalera en vain les plus riches couleurs, elle sera honteusement rejetée des plates-bandes et déclarée bouquet. Je vous passe une douzaine de conditions plus ou moins singulières que l'on exige de ces pauvres fleurs.
Voici la pivoine, une sorte de rose gigantesque du plus beau rouge. Il n'y a pas d'amateurs de pivoines, si ce n'est de pivoine en arbre, parce que la pivoine en arbre est moins belle peut-être, plus difficile à cultiver, mais plus rare. La pivoine ordinaire, rouge, rose ou blanche, n'est tenue en aucune estime;
Elle est commune!
Merci, mon Dieu! de tout ce que vous avez créé de commun; merci, mon Dieu! du ciel bleu, du soleil, des étoiles, des eaux murmurantes, des ombrages des chênes touffus;
Merci des bluets des champs et de la giroflée des murailles;
Merci des chants de la fauvette et des hymnes du rossignol;
Merci, mon Dieu! des parfums de l'air, des bruissements du vent dans les feuilles;
Merci des nuages colorés par le soleil à son lever ou à son coucher;
Merci, mon Dieu! de l'amour, le sentiment le plus commun de tous;
Merci de toutes les belles choses que votre magnifique bonté a faites communes.
La pivoine a cependant été autrefois célèbre; elle a éloigné les tempêtes, rompu les enchantements, détourné les maléfices, elle guérissait aussi un peu l'épilepsie. Son nom pæonia venait de Pæon, célèbre médecin, qui l'avait employée pour guérir Pluton blessé par Hercule. Aussi on ne récoltait pas légèrement la racine de la pivoine; c'était la nuit à une certaine heure et pendant une certaine phase de la lune; et encore fallait-il faire bien attention à ne pas être aperçu par le pic-vert; si on était aperçu par le pic-vert, on devenait aveugle.
La pivoine n'est plus qu'une belle et splendide fleur méprisée des amateurs, et qu'on ne voit guère que dans les pauvres jardins.