Voyage autour de mon jardin
Lettre XVI. Quasi-Maritime.
LETTRE XVI.
QUASI-MARITIME.
Nous nous trouvâmes alors sur le bord d'un ruisseau qui traverse le jardin dans sa largeur et qui va se jeter dans une mare presque cachée sous des saules et des roseaux. Nous côtoyâmes ce fleuve sans nom, qui prend sa source dans une colline couverte d'ajoncs, un peu au-dessus de la vieille maison de bois; le ruisseau roule sur des cailloux et au milieu d'une pelouse verte; sur les deux rives s'élèvent les plantes et les arbres aimant la fraîcheur et le bord des eaux. De toutes parts la vue est bornée par des arbres sous lesquels s'élève le gazon semé de petites pâquerettes et de boutons d'or.
Sur l'une des rives est un peuplier blanc, autrefois consacré à Hercule.
Herculea bicolor cum populus umbra.
Ses feuilles, larges et découpées comme les feuilles de la vigne sont d'un vert sombre et verni au-dessus, et d'une sorte de velours blanc au-dessous. Les Romains en faisaient des boucliers, à cause de la légèreté de son bois, qu'ils recouvraient de cuir de bœuf. C'est de lui que Pline dit: populus apta scutis. Dans certains pays du Nord, il est admis qu'un peuplier blanc en bon terrain prend une valeur chaque année d'un franc. On les coupe d'ordinaire à l'âge de vingt ans, parce qu'alors ils passent pour avoir atteint toute leur croissance. De cette remarque est venu un usage intéressant: quand dans une famille de cultivateurs aisés il naît une fille, le père, aussitôt que la saison le permet, plante mille jeunes ypréaux; c'est la dot de la fille qui croît en même temps qu'elle, en même temps que sa beauté et ses vertus, et n'est nullement faite pour leur nuire.
Dans la souche du peuplier se cache un nid dont l'extérieur est forme de mousses et de menues racines, et l'intérieur délicatement tapissé de crin et de plumes; là quatre ou cinq œufs blancs, rayés et tachés de brun, sont assidûment couvés par une bergeronnette lavandière; pendant ce temps le mâle est à la chasse, nous le voyons marcher sur le bord du ruisseau en balançant gracieusement sa longue queue formée de dix plumes noires et de deux blanches qui lui forment une bordure: le sommet de sa tête et le dessous de son cou sont noirs, il a comme un demi-masque blanc, le reste de son corps est vêtu de gris cendré et de gris de perle. On peut avancer près de lui; s'il s'envole, c'est pour revenir presque aussitôt; mais il est plus probable qu'il ne fait que s'éloigner en marchant sans discontinuer sa vive et gracieuse allure; il est là pour saisir au vol toutes sortes de moucherons, de cousins et de tipules qui ont, pour voltiger au-dessus des ruisseaux, d'excellentes raisons que sans doute nous découvrirons plus tard. La petite femelle qui l'attend ne se distingue de lui qu'en ce qu'elle a la tête brune et ne porte pas de plastron au-dessus du cou.
Plus près de l'eau, sont de grosses touffes d'iris de différentes sortes, élevant du sein de leurs feuilles aiguës des tiges chargées de fleurs; les unes jaunes, les autres violettes; celles-ci entièrement blanches, ou blanches avec une frange bleue; celles-là jaunes et brunes; d'autres jaunes et bleues, quelques-unes d'un bleu pâle.
Ce n'est pas que sur le bord des eaux que se plaisent les iris, il en est une espèce qui est une des grandes libéralités de Dieu, et un des grands luxes qu'il a faits exprès pour les pauvres.
J'ai vu la colonnade du Louvre, mon bon ami; j'ai vu le palais de Versailles, et trois ou quatre autres palais dans d'autres pays où le hasard, l'ennui des lieux que je quittais, plus que le désir de ceux que j'allais voir, m'ont conduit. Je déclare ici que je n'ai rien vu d'aussi beau, d'aussi riche que cette petite maison habitée par de pauvres bûcherons, que je vois de loin, au travers des arbres et par dessus le mur de mon jardin.
Sur le devant sont quatre magnifiques colonnes, quatre grands hêtres, dont l'écorce est aussi unie que le marbre; leur chapiteau vivant est formé de branches et de feuilles qui abritent du soleil et offrent à l'œil des couleurs aussi riches et plus variées que celles de l'émeraude. Des oiseaux y ont établi leur nid et y chantent leur chanson; les fauvettes sont les musiciens ordinaires des pauvres; ils lui chantent sur un beau théâtre, au milieu de splendides décors, par un magnifique soleil levant, une musique toujours fraîche, toujours jeune, qui semble tomber du ciel; et rien de triste ne se mêle à leurs chants; ces charmants acteurs chantent parce qu'il fait du soleil, parce qu'ils sont jeunes, parce qu'ils sont beaux, parce qu'ils sont amoureux, parce qu'ils sont heureux: tandis que ceux que les riches paient si cher chantent, parce qu'ils sont envieux les uns des autres, parce qu'ils sont avares, parce qu'on les paie.
Certes, mon bon ami, si les colonnes de pierre et de marbre ne coûtaient pas fort cher, avouez qu'elles sont loin d'avoir la beauté de ces colonnes qui vivent et qui chantent, dont le chapiteau change de couleur trois ou quatre fois chaque année, et qui laissent tomber des sons mélodieux.
L'architecture, dans sa plus grande magnificence, a inventé le chapiteau corinthien, qui n'est que l'imitation imparfaite de cinq ou six feuilles d'acanthe. D'où vient qu'on paie si cher l'imitation de ce qui ne coûte rien? C'est qu'on n'aime à posséder les choses que pour humilier ceux qui ne les possèdent pas; c'est ce qui fait le prix des diamants, et ce qui fait tant de tort au ciel; c'est le secret des plus honteux sentiments des hommes.
Du pied d'un de ces hêtres s'élève un lierre qui l'embrasse, comme un serpent, de ses replis puissants, et domine sa tête de ses feuilles luisantes et de ses bouquets de petits fruits verts et noirs aimés des grives et des merles.
Moi-même, n'ai-je pas un jour acheté une petite table supportée par une colonne en bois sculpté? Cette colonne représente un tronc d'arbre enlacé par un lierre; c'est d'un fini précieux pour du bois, mais la perfection des arts est d'une révoltante grossièreté à côté de la nature. Eh bien moi, j'ai payé cela deux cents francs! Deux cents francs péniblement gagnés à écrire à l'ombre, dans ma chambre, des choses inutiles, haineuses, quand j'aurais pu, pour rien, voir de si beaux lierres sous le ciel, dans de vrais arbres au soleil, le cœur plein de joie, de bonté et d'amour Derrière les belles colonnes s'élève, mais s'élève bien peu, une petite maison couverte d'un toit de chaume, qui dépasse beaucoup de chaque côté les murailles. Une vigne tapisse la maison de son magnifique feuillage vert l'été, et pourpre à l'automne.
Mais ici se développe un luxe à faire crever de rage et d'envie les riches et les puissants. Un velours mille fois plus fin, plus brillant, plus chatoyant, plus riche que celui qu'on étale avec tant d'économie au-dedans des palais, qu'on a si peur de gâter ou de froisser, un velours vert couvre entièrement le toit de chaume de la maison, et c'est là un vrai et beau luxe. On n'en frémit pas; on n'en est ni l'esclave ni la victime; on le laisse exposé au vent et à la pluie; on peut le gâter: quand celui-là ne sera plus frais, il y en aura d'autres. Ce velours est de la mousse.
Puis, sur la crête, fleurissent des iris; au milieu de leurs feuilles en lames d'épées sortent des hampes de fleurs violettes qui se baignent dans l'air et dans le soleil.
Et aucune de ces splendeurs ne s'use, ne se râpe, comme il arrive aux richesses factices. L'année prochaine, la mousse sera plus épaisse; l'année prochaine, les iris auront encore plus de fleurs violettes; l'année prochaine, les colonnes qui sont devant la maison seront plus hautes et plus grosses.
Et, à quoi sert ce riche velours? A rien autre chose qu'à préserver de la pluie qui glisse sur sa soie la pauvre paille des pauvres habitants de cette pauvre maison! Voilà un luxe! Oh! oui: Dieu aime les pauvres! Mon bon ami, malheureusement, l'homme est trop bête; il dédaigne les richesses gratuites pour user sa vie à la poursuite des pauvretés coûteuses.
Certes, l'homme qui vivrait seul dans une île déserte, ne s'occuperait d'avoir ni de riches habits, ni de somptueux ameublements. Donc, c'est pour les faire voir aux autres qu'on se procure souvent, avec tant de peine, quelquefois avec tant d'infamies, tout ce qu'on appelle le luxe. Eh bien, quel effet produit sur les autres cette exhibition magnifique? Rien autre chose que de leur inspirer de l'envie et de la haine, de les mettre à l'affût de vos vices et de vos ridicules.
Mais que dire à des gens qui, entourés de tant de miracles, s'avisent parfois d'en demander à Dieu ou à ses ministres, et qui, lorsque Dieu et lesdits ministres s'avisent de leur en faire, se contentent de beaucoup moins que de ce qu'ils foulent chaque jour aux pieds?
En effet, croyez-vous que ce soit un aussi grand prodige d'avoir changé l'eau en vin aux noces de Cana que d'avoir, au commencement du monde, créé l'eau des sources, des rivières et des fleuves?
Revenons au bord de notre ruisseau, voyageur à la fois sédentaire et vagabond que je suis.
Le pied dans l'eau, les wergiss-mein-nicht élèvent leurs épis de petites fleurs bleues. Cette jolie plante a reçu de parrains et de marraines inconnus plusieurs jolis noms, de jeunes parrains sans doute, des parrains amoureux, et des marraines charmantes et aimées. Les Allemands l'appellent Wergiss-mein-nicht, les Français Ne m'oubliez pas, ce qui n'en est que la traduction, ainsi que le Forget me not des Anglais.
Je vous ai raconté, mon ami, il y a longtemps, que deux amants qui devaient être mariés le lendemain se promenaient au coucher du soleil sur les bords du Danube; la fiancée aperçut une touffe de Wergiss-mein-nicht, elle désira l'avoir pour fixer, en la conservant, le souvenir de cette belle soirée; l'amant, en voulant la cueillir, tomba dans le fleuve, et sentant ses forces l'abandonner, oppressé, étouffé par l'eau, il rejeta sur le rivage la touffe de fleurs qu'il avait arrachée en voulant se retenir, puis il disparut sous les flots pour toujours; et on avait traduit cet adieu par ces mots, qui sont restés le nom de la fleur, Wergiss-mein-nicht, ne m'oubliez pas.
Les bestiaux qui paissent dans les prés en sont fort avides et la broutent; mais cela ne sert qu'à les faire refleurir une seconde fois à l'automne, ce qu'elle ne ferait pas sans cela. Les savants font pis que les bestiaux, ils la dessèchent et l'aplatissent dans leurs herbiers, et ils l'appellent Myosotis scorpioïdes, Oreille de souris à forme de scorpion. Ce nom leur a été reproché déjà par un autre savant qui s'appelait Charles Nodier, mais qui était en même temps un homme de beaucoup d'esprit.