Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 10 sur 42

Pages du PDF

Ames d'Occident

Chapitre V

Une demi-heure plus tard, nous étions nous-mêmes en route pour la forêt, conduits, cette fois, par le garçon de Claude, que nous devions abandonner à Kerbernès avec l’équipage. Dans le bas-fond, des buées lumineuses flottaient comme la traîne d’argent de la nuit, tandis qu’à notre droite s’érigeaient en un formidable mur d’ombre les premières assises des hauteurs boisées. Le ciel d’avril, au-dessus de nos têtes, planait limpide et fourmillant d’étoiles. L’égouttement sonore de la rosée ponctuait seul le magique silence. Jamais on n’eût soupçonné l’œuvre dévastatrice qui s’accomplissait là-haut, derrière ces crêtes chevelues vers lesquelles nous montions et d’où s’exhalait une telle intensité de vie végétale, un si puissant arome de printemps.

Nous devisions, Claude et moi, du chef sabotier et des sentiments peu cordiaux qu’il semblait nourrir envers son futur beau-père.

—Ces gens des bois, déclarait mon ami, ne sont pas faits comme tout le monde. Ils ont une existence, des mœurs et des idées à part. Ils arrivent, séjournent quelques saisons, puis reprennent leur vol. Ce sont des oiseaux de passage. Le plus souvent ils ne connaissent pas eux-mêmes leur état civil. A force de s’appeler entre eux par des sobriquets, ils en viennent à ne plus savoir leur nom véritable. Ce qui ne les empêche pas de se tenir pour inébranlablement solidaires les uns des autres et comme liés par une espèce de fraternité mystique plus forte que toutes les parentés. Chez les ouvriers du sabot, le titre consacré est celui de «cousins». Et, à l’abri de ce cousinage-là, ils sont assurés d’une protection, d’un refuge contre toutes les polices et toutes les justices du monde… Très sympathiques, du reste, pour l’ordinaire; les plus probes et les plus loyaux des hommes. «La parole du sabotier est aussi sûre que son coup de hache», dit le proverbe… Il n’y a que les gardes avec lesquels ils fassent mauvais ménage, quand ceux-ci se montrent par trop hargneux et tracassiers, comme ce fut longtemps le cas pour le vieux sanglier de Kerveltrec… Car il n’a pas toujours été commode, Bertrand Rouzès… C’est seulement depuis une dizaine d’années qu’il a mis de l’eau dans son vin, et pour noyer d’anciens remords, insinuent les méchantes langues.

—Et les anciennes rancunes, elles, n’ont pas désarmé?

—Il faut croire.

—L’étrange est qu’elles aient attendu, pour ouvrir le feu, si j’ose dire, la présence de Jozon Skan parmi vos administrés.

—Tout cela n’est pas net, évidemment… Mais voici Kerbernès et l’amorce du chemin des charrois, au bout duquel est la clé du mystère.

Un vrai chemin de croix, ce chemin des charrois, d’autant plus rude à gravir qu’on y voyageait à l’aveuglette. Le ciel, les étoiles, la demi-clarté des vapeurs nocturnes, tout s’était évanoui, brusquement intercepté par la grande ténèbre forestière, par le règne du noir absolu. Heureusement que Claude avait, selon son expression, des yeux de boisier à l’extrémité de ses deux orteils. Ses facultés de nyctalope nous permirent d’escalader sans trop d’encombre l’espèce de cap, détaché en vedette, que couronnent les débris du gigantesque dolmen ruiné désigné dans le pays sous le nom de Roche à l’Hermite.

—Par ici, prononça une voix qui n’était pas celle du maire.

Couché à plat ventre sur une des pierres, Jozon Skan nous guettait au lieu fixé. Il nous tendit la main pour nous hisser jusqu’à lui. Ce ne fut pas, je l’avoue, sans un certain soulagement que j’émergeai de l’océan d’arbres.

—Regardez, dit le jeune homme, quand, avec son aide, j’eus gravi le sommet du bloc druidique.

Je n’essaierai pas de dépeindre ce que je vis. J’assistais au déroulement d’une hallucination dantesque. C’était comme un sabbat de flammes ruées en cercle à l’assaut de la forêt. Elles s’élançaient, couraient, bondissaient, félines et monstrueuses, tantôt confondues, tantôt séparées, chacune ayant sa forme, sa couleur diabolique et, en quelque sorte, son geste de destruction. Celles-ci rampaient comme des serpents; celles-là fendaient les airs comme des hippogriffes. Au centre du brasier, des troncs à demi consumés se dressaient, exhibant les moignons calcinés de leurs maîtresses branches: on eût dit un peuple de croix et de gibets sacrés, tout un immense Golgotha en feu. Sur le pourtour, la futaie encore indemne s’apprêtait à subir le même destin, immobile et comme figée dans une stupeur tragique, cependant que des cris, des appels humains décelaient par intervalles l’obscur grouillement des équipes de travailleurs s’escrimant, sous bois, à circonscrire le fléau.

—N’est-ce pas que c’est réussi? fit, à côté de moi, le chef sabotier.

—Il ne nous manque plus que de savoir à qui offrir nos compliments, répondit Hernoy.

Jozon Skan s’était faufilé dans une anfractuosité des roches. Quand il reparut au pied de l’éboulis, il balançait à son poing une petite lanterne allumée.

—Venez, dit-il.

Il nous précéda dans une sente sinueuse, encaissée, où pleurait faiblement un bruit d’eau, et nous mena ainsi, tout d’une traite, jusqu’à un «placître», une manière de rond-point gazonné que des hêtres lisses, aux tons marbrés, entouraient comme les colonnes monumentales d’un péristyle. Là, il attendit une minute que nous l’eussions rejoint; puis, marchant droit à l’un des beaux arbres blancs:

—Approchez-vous, monsieur le maire, et lisez.

La lumière de son fanal, projetée au niveau de son front sur l’écorce, nous découvrit l’entaille profonde d’une inscription plutôt barbare, et dont les boursouflures de la sève avaient encore défiguré les lettres. Claude préféra me céder le pas:

—C’est votre métier, mon cher, de déchiffrer les vieilles écritures.

Je parvins, non sans peine, à épeler:

VENDREDI SAINT, 1884.

—C’est bien cela, confirma le chef sabotier.

—Mil huit cent quatre-vingt-quatre, ma dernière année de régiment, dit Claude. Et que signifie cette date sur ce hêtre? demanda-t-il à Jozon Skan.

—C’est justement la question que vous poserez, s’il vous plaît, au garde de Kerveltrec.

—Et s’il fait mine de ne rien savoir?

—Je serai là pour lui rafraîchir l’entendement, prononça d’une voix sourde le jeune homme, en reprenant la tête de notre caravane à travers le hallier.