Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 25 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre V

L’affaire était assez drôlement venue, ma foi! On rentrait du large, par le travers des îles, la pêche finie: il était à la barre, lui, Joachim Miroux, avec Tréfentec à ses côtés, sur bâbord. Et on se disait des choses, n’importe quoi, histoire de tuer le temps, car la brise avait molli.

Mais voilà qu’à propos de rien Tréfentec s’était mis à le taquiner sur Léontine Capdevert, une friteuse de l’usine Roulland, son amoureuse, lui demandant si ça serait bientôt qu’on boirait le vin de la noce. Alors, il avait répondu, comme il aurait dit autre chose:

«—Quand j’aurai trouvé la barrique d’or qu’on dit qu’elle flotte dans les eaux des Glénans.»

—Singulier pressentiment! observa le commissaire.

Miroux crut devoir ouvrir une parenthèse:

—C’est des contes de bonnes femmes, vous savez, des dictons du temps des anciens… comme quoi, entre Penfret et l’île aux Moutons, toutes les fois qu’il souffle vent de suroît, on entend tosser contre les roches…

Le commissaire l’interrompit:

—N’insistez pas. Arrivons au fait.

—J’arrive, mon commissaire.

»Il avait donc répondu «ça que j’ai dit», lorsque le patron, qui dormait d’un œil, à l’avant, sur le tillac, avait ronchonné comme ça:

»—Oh! mais, tu sais, Joachim, après que tu l’aurais trouvée, ta barrique d’or, faudrait pas t’imaginer qu’elle serait toute pour toi seul.

A quoi il avait riposté:

—N’ayez pas peur. On connaît la loi. Je n’ai pas besoin de vous pour m’apprendre que vous auriez votre part, Gab Tréfentec aussi, et même le novice et le mousse, par-dessus le marché.

Qu’est-ce qu’il aurait pu dire de mieux? Eh bien! d’après Tostivin, ça n’était pas ça. Le mousse et le novice n’avaient droit à rien du tout; par contre, lui, Tostivin, il avait droit à deux parts… Le sang de Miroux n’avait fait qu’un tour:

—Deux parts!… Pourquoi deux parts?

—La mienne et celle du bateau.

—Flûte pour le bateau!

—C’est dans la loi.

—Macache!

—Je te la ferai lire par le commissaire.

—Flûte pour!…

Le narrateur se mordit les lèvres à temps:

—Mettez-vous à ma place, mon commissaire, allégua-t-il en guise de circonstance atténuante;—on n’est qu’un matelot, si vous voulez, mais tout de même on a son amour-propre, on n’accepte pas qu’un patron plus riche que vous, essaie de vous manger la laine sur le dos…

Or, comme Tostivin s’entêtait à réclamer ses deux parts, comme Miroux ne s’entêtait pas moins dans son refus de les lui concéder, le premier avait sauté du tillac, le second avait lâché la barre, et, dans le milieu de l’embarcation, sur une litière de sardines en bouillie, tous deux en étaient venus aux mains. Naturellement, Tréfentec s’était interposé pour les séparer. Alors, ç’avait été le branle-bas complet, la grande «tripotée» en commun, le massacre à trois, chacun tapant où ça tombait, cependant que le novice et le mousse marquaient les coups: pan! vlan! hardi! souque! pare à virer!…

—Comment! se récria le commissaire, vous vous êtes rossés avant même d’avoir rencontré l’épave?

—C’est pas après, bien sûr!

—Non, ce que vous êtes à peindre, mes lascars!…

Adossés aux montants de la porte, le syndic et le gendarme étouffaient, par déférence hiérarchique, pour ne pas éclater. Les deux matelots riaient des babines. Seul, Tostivin, qui avait fait semblant de se désintéresser du récit de Miroux, gardait un air sombre. Le commissaire reprit:

—Et alors, où et quand l’avez-vous rencontrée?

—Rencontrée? répéta machinalement le jeune pêcheur, comme s’il se fût agi d’un vocable insolite dont la signification lui échappait.

Et, perplexe, il demanda:

—Rencontré quoi?

—Mais, l’épave, saperlipopette?… Vous ne comptez pourtant pas nous faire louvoyer autour d’elle jusqu’au jugement dernier!

—L’épave?

—Oui, enfin, la barrique, la barrique d’or…, puisque barrique d’or il y a.

Les yeux du matelot rayonnèrent d’une illumination subite, et ce fut avec une simplicité sereine qu’il répondit:

—Mais, mon commissaire, y en avait pas, de barrique d’or.

—Hein? Quoi?… Pas de barrique d’or?… Ah! ça, qu’est-ce que vous me chantez là?… Vous n’avez pas trouvé une barrique d’or?…

La question était si abracadabrante, paraît-il, qu’elle dérida le patron lui-même. Il sortit de son mutisme pour déclarer entre haut et bas:

—Avec ça qu’on se serait fait toute cette bile à cause d’elle, si on l’aurait trouvée!

—Ainsi, vous ne l’a-vez pas trouvée! scanda rageusement le commissaire.

Et, prenant à témoins le gendarme et le syndic, que cette conclusion inattendue de l’aventure avait comme pétrifiés:

—Qu’est-ce que vous en pensez, vous autres?… Elle est bonne, celle-là!…

Au vrai, elle lui semblait plutôt mauvaise. Il bondit de son fauteuil, aplatit violemment sur la table ses paumes écartées:

—C’est donc pour vous payer ma tête que vous m’avez dérangé…, que vous avez ameuté la ville…, que…

Il ne se possédait plus: il suffoquait. Les trois hommes, tremblants comme des feuilles, cherchaient du regard dans le plancher une trappe, une écoutille, par où s’abîmer sous terre. Miroux, effaré, bégaya.

—C’est la faute à Tostivin… C’est lui qui a voulu… rapport à la part du bateau…

—Ah! oui, la part du bateau! rugit le commissaire… Je m’en vais vous la coller, moi, la part du bateau!… Au bloc!… Gendarme, syndic, flanquez-moi ces ganaches au bloc!… Et si quelqu’un vous demande pourquoi, vous répondrez qu’ils sont plus bêtes que ne le permet le règlement…

 

*

 

Et voilà comment ceux de l’_Espère-en-Dieu_, après s’être écharpés pour une barrique d’or qui n’existait pas, expièrent en outre, par une nuit de prison, le crime de ne l’avoir point découverte.

Ce qui n’empêche pas, au reste, qu’on ne parle couramment à Concarneau de «l’année où ceux de l’_Espère-en-Dieu_ trouvèrent une barrique d’or».

Les mirages d’Occident ont pour eux qu’ils sont indéfectibles: une fois créés, ils entrent dans la catégorie de l’éternel.

 

LE ROMAN DE LAURIK COSQUÊR

A Madame J. Le Roy White.