Ames d'Occident
Chapitre VI
—Exactement quatre cent quarante, monsieur de l’Isle-Adam! lança joyeusement une voix qui n’était celle d’aucun des convives.
Tous, nous sursautâmes sur nos chaises.
Passionnément attentifs au récit du vieux prêtre, nous n’avions pas entendu la porte de la salle à manger s’ouvrir, ni le visiteur inconnu entrer. Celui-ci était un paysan d’une soixantaine d’années, vert encore sous ses cheveux noirs, à peine tramés de quelques fils d’argent. Son petit chapeau rond, noué d’un lacet en guise de jugulaire, sa veste courte, en «berlinge» roux, et ses guêtres de toile bise décelaient un montagnard de l’Arrée.
—Parbleu! s’écria le recteur en se levant, c’est le cas de dire avec le proverbe que, quand on parle du loup, on en voit la queue.
—On voit même le loup tout entier, n’est-ce pas, monsieur de l’Isle-Adam? répliqua l’homme en promenant sur nous son clair regard.
—Viens çà près de moi, fit le recteur. Et, se tournant vers le marguillier:
—Jonathas Morvan, voici un camarade devant lequel il serait imprudent d’affirmer qu’il n’y a pas de trésors de Noël.
Puis, s’adressant à toute la table:
—Messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter maître Jérôme Garel, époux de dame Catherine Callac et propriétaire en titre de Rozviliou… Comment vont tes douze fils, ô patriarche?
—Bien. C’est le plus jeune, Benjamin, qui, cette année, a tué le chevreuil.
—Ah! c’est vrai! s’exclama le prêtre… J’ai omis de vous l’apprendre, messieurs: depuis la fameuse nuit dans la forêt de Porthuault, il ne se passe point de Noël que le braconnier d’autrefois ne m’apporte en offrande un chevreuil commémoratif.
Et, pour demeurer fidèle à ses habitudes, M. de l’Isle-Adam ne manqua pas d’ajouter:
—J’espère, messieurs, que nous aurons le plaisir de le manger ensemble.
CHEZ LE DERNIER DES NIAL MOR
A Paul Ringuenoire.