Ames d'Occident
Chapitre I
Ceux de mes compatriotes qui ont connu Ervoanic Prigent se le rappellent encore. Il était de ces types qu’on n’oublie pas.
Quand on le voyait paraître dans les bourgs du Trégor,—avec son éternel chapeau haut de forme, aux plis avachis d’accordéon, que festonnait une guirlande de fausses fleurs, avec son antique habit à queue dont les longues basques traînantes faisaient derrière lui une espèce de sillage dans la poussière ou la boue des rues,—vite, les enfants accouraient de tous les seuils, et c’étaient à chacun de ses pas des appels bruyants, des cris à fendre les oreilles:
—Ervoanic! Ervoanic!
Lui, habitué à ces ovations, les accueillait avec une condescendance hautaine de souverain en tournée, ne s’offusquant même point si elles dépassaient parfois les bornes des familiarités permises.
Il se campait fièrement, au beau milieu de la place du village, croisait l’un sur l’autre les revers de son habit à basques, promenait autour de lui un regard digne, et envoyait de la main les saluts protecteurs à toute la séquelle des polissons.
Il était réputé pour un être simple, ou, comme on dit là-bas, pour un «innocent». On s’en amusait, tout en lui témoignant cette sorte de vénération superstitieuse qui s’attache, en Basse-Bretagne, à la sacro-sainte confrérie des mendiants.
A vrai dire, cependant, Ervoanic ne mendiait pas.
Jamais on ne le vit tendre son chapeau sur la route, ni quêter aux portes un morceau de pain. Il eût refusé l’aumône, si on la lui avait offerte. Ses principes, là-dessus, étaient inflexibles. Non, Ervoanic Prigent, roi des royaumes illimités du rêve, ne sollicitait la charité de personne: il se contentait, selon sa propre expression, de «vivre sur le commun».
Ce soi-disant idiot avait, en effet, résolu le problème de l’existence avec toute l’ingéniosité d’un homme d’esprit.
Sa méthode était la suivante.
Il avait son jour pour se rendre à chaque maison de quelque importance, le jour où il était assuré d’y faire le meilleur repas. Il connaissait par une série d’expériences soigneusement contrôlées les menus habituels de toutes les grosses fermes et de tous les manoirs du pays, à six lieues à la ronde, et ne se montrait, par exemple, à Coat-Garan que le mercredi soir, qu’il y savait réservé à la soupe fraîche, au Gollod que le samedi matin, qu’il y savait consacré aux bonnes crêpes chaudes.
Vous pouvez croire qu’il se présentait au moment voulu. Jamais ni trop tôt ni trop tard. Pas une fois la mémoire de son estomac ne se trouva en défaut, au cours d’une carrière qui fut pourtant des plus longues, car il approchait de la centaine lorsqu’il s’en alla, comme il disait, «goûter à la cuisine du bon Dieu».
Il mourut saintement, n’ayant, en ses quatre-vingt-dix-sept années terrestres, commis qu’un péché, un péché de gourmandise, cela va de soi.
L’histoire en est demeurée célèbre dans tous les lieux jadis hantés de sa douce et charmante folie.
Et voici comme on raconte, en Trégor, «le péché d’Ervoanic Prigent».