Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 40 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre I

Il y a de cela quelque douze ans. Je voyageais dans le Nord-Ouest de l’Irlande, qui est, comme on sait, la région de l’île restée la plus primitive, la plus intacte, tout imprégnée qu’elle est encore du vieil esprit gaélique. De Donegal, où j’avais passé les fêtes de Noël, je m’étais acheminé, à travers le bog, l’immense tourbière noirâtre, sur Inver. Le directeur du séminaire de Maynooth, à Dublin, m’avait remis une lettre de recommandation pour le curé de cette paroisse.

Il faisait, malgré la saison, un de ces temps moites et tièdes, d’une douceur mélancolique et comme voilée de larmes, où se complaît volontiers la mansuétude de l’hiver irlandais. Je trouvai father Mac Carthy bêchant son jardin. Il m’accueillit avec une cordialité patriarcale.

—J’entends que nous finissions l’année ensemble, déclarat-il dès l’abord.

Et il héla sa vieille servante, qui émergea de derrière une haie, la tête encapuchonnée d’un tartan, la taille ceinte d’un torchon de toile en guise de tablier.

—Mary, le ciel nous envoie un hôte.

L’instant d’après, j’étais installé dans une chambre des plus confortables,—«celle de Monseigneur, quand nous avons l’honneur de sa visite», m’annonça Mary,—d’où la vue s’étendait au loin, par-delà des vallées d’émeraude, d’un vert si lumineux qu’elles en étaient comme diaphanes, jusqu’à la masse violette du Slieve-League où la mer occidentale accrochait ses guipures d’argent. Au dîner, comme je montrais quelque confusion de me laisser héberger avec ce sans-façon, le Père Mac Carthy me coupa la parole dès les premiers mots.

—Trêve d’excuses françaises! fit-il d’un ton de jovialité bourrue; ne voyez-vous pas que votre arrivée est une bénédiction pour moi, dans ce canton perdu? On est un peu en dehors du monde, ici, savez-vous, et c’est moi qui vous suis obligé de m’apporter comme un petit air d’Europe. Songez qu’en fait de proches voisins, je n’ai que les morts du cimetière… Dieu ait leurs âmes!

Au vrai, Inver est une de ces nombreuses paroisses irlandaises qui, englobant un territoire de plusieurs milles carrés, n’ont point d’agglomération centrale. L’église, avec son enclos des tombes, le presbytère avec son écurie, son étable à vaches, son bout de jardin et son arpent de pré, formaient, à cette époque, tout le village. A quelques yards plus haut, sur le versant d’une colline broussailleuse, s’élevait la demeure du sacristain, lequel remplissait en même temps les fonctions de fossoyeur et de sonneur de cloches. Les autres habitations,—de misérables cabins pour la plupart,—s’égrenaient dans toutes les directions, tantôt accrochées aux pentes, tantôt enfouies dans les bas-fonds du vaste pays accidenté dont elles ne faisaient, si l’on peut dire, que ponctuer la solitude. Les cottages de fermiers aisés se reconnaissaient, de-ci de-là, moins au crépi blanc de leurs murs qu’au bouquet d’arbres qui les ombrageait et à la teinte rose des labours qui s’élargissaient en tache d’huile autour d’eux, semblables à des commencements de tonte dans l’épaisse toison de bruyère noire dont cette contrée farouche était comme fourrée.

Le bon prêtre, cependant, avait éprouvé le besoin de se reprendre presque aussi vite.

—N’allez pas, au moins, en conclure que je m’ennuie parmi mes ouailles. Je n’échangerais pas ma cure d’Inver contre le siège épiscopal de Kilkenny dont elle dépend. Je pais un pauvre troupeau; mais, puisque vous me donnez quelques jours, et que notre vieille race vous intéresse, je vous mènerai chez elle; nous nous assiérons devant ses feux de tourbe, à ses humbles foyers. Vous verrez quels braves gens!… Mais j’y pense: à la Saint-Sylvestre, qui est après-demain, il en passera bon nombre au presbytère pour être les premiers à me saluer sur le seuil de l’année nouvelle; et vous pourrez vous offrir, sans vous déranger, le spectacle de la pure et authentique Irlande honorant à sa manière le plus indigne de ses pasteurs.

Tout en parlant, le vieillard s’était animé. Une flamme soudaine avait empourpré son visage. Ses yeux brillaient.

—Il faut, néanmoins, que je vous montre le pays,—mon pays!… Vous n’en trouverez pas un second qui lui soit comparable. Tous les matins, quand, au moment d’aller dire ma messe, je le contemple du terre-plein de l’église, je remercie le Seigneur de l’avoir fait si beau… C’est une fascination… Après l’avoir parcouru, vous comprendrez, j’en suis sûr, le mot du vieux Nial Mor, répondant à saint Colomban qui, pour le préparer à sortir sans regret de cette vallée de larmes, lui vantait les magnificences de la patrie céleste: «Je croirai donc n’avoir pas quitté Inver.»

Je connaissais ce Nial Mor, ami de Colomban, pour avoir admiré dans l’église de Killibegs, la sculpture archaïque, assez analogue à un bas-relief assyrien, qui le représente en guerrier des âges barbares, vêtu du kilt à forme de jupe, les jambes nues, la main droite appuyée sur sa hache d’armes; mais je dus confesser au Père Mac Carthy que j’ignorais qu’il fût d’Inver.

—Il est si bien de chez nous, repartit avec vivacité mon hôte, que sa famille—une des seules qui n’aient pas été dépouillées par les Cromwelliens—possède encore les trois quarts de la paroisse. Notre landlord actuel descend de lui en ligne ininterrompue.

—Alors, cette résidence que j’ai entr’aperçue en venant et dont j’ai longé le parc pendant plus d’un mille?…

—Abrite Sa Grâce Henry Mac Swine, le dernier des Nial Mor… parfaitement!

—Le dernier, dites-vous?

—Heu!… J’en ai bien peur. Après vingt-cinq ans de mariage, il attend encore un héritier. C’est une de ses tristesses; c’est une des miennes aussi, car ces Nial Mor sont vraiment d’une belle souche, nourrie de sève héroïque, et qui, pour son dévouement à la catholique Irlande, mériterait de reverdir jusqu’à la fin des temps… J’aimerais vous conduire à lord Henry. Mais, à cet égard, vous tombez mal.

—Il est absent?

Le vénérable curé d’Inver eut un sursaut d’indignation:

—Lui? Absent?… Oh! que non pas!… L’absentéisme, dont se meurt notre terre irlandaise, n’a pas d’adversaire plus intraitable. Il est celui qui ne bouge jamais. Pas une fois il n’a mis les pieds à Londres et pas un dimanche, vous m’entendez, il n’a manqué l’office à la paroisse… Regoûtez-moi ce porto: il vient de chez lui… Non, si je me fais scrupule de vous présenter à ce noble rejeton d’une grande race et de visiter avec vous Mac Swine Manor, où Hoche, votre Hoche, a, dit-on, couché deux nuits, c’est que le moment n’est pas des plus propices… Hum!… Comment vous expliquer cela?…

Father Mac Carthy se gratta le sourcil gauche, puis:

—Je n’ai pas à vous apprendre qu’il y a toujours eu dans le tempérament celte un je ne sais quoi d’énigmatique, de déconcertant, et nous autres, gens d’Erin, nous sommes des archi-Celtes. Nous avons parfois nos humeurs bizarres, ou, comme vous dites, en France, nos lunes. Lord Henry est, à l’ordinaire, le plus abordable, le plus sociable des hommes, mais, par un phénomène assez étrange, les fins d’année ne lui réussissent pas. Il semble que l’approche de la Saint-Sylvestre exerce sur lui une influence néfaste. Il est absorbé, silencieux, triste, incapable de se mettre en frais et de s’intéresser à une conversation suivie: bref, tout l’opposé de son caractère véritable. Dans ces conditions, vous risqueriez de n’emporter de lui qu’une impression très fausse… Vous comprenez, n’est-ce pas? que j’hésite… D’autre part, il me serait pénible, j’en fais l’aveu, que vous vous éloigniez d’Inver sans avoir été reçu par le descendant suprême du clan illustre qui en a, pendant des siècles, incarné l’âme.

Et le Père Mac Carthy conclut:

—Enfin, nous verrons.

Après quoi, choquant son verre contre le mien, il prononça en gaélique:

—_Da slaintié!_ (A votre santé.)