Ames d'Occident
Chapitre II
Il avait connu Jeanne-Louise Mével sur les bancs du catéchisme; ensemble ils avaient fait leurs trois communions, et, bien souvent, sous le prétexte de chercher des nids, il l’avait accompagnée, avec d’autres fillettes du même parage, le long du chemin creux qui menait du bourg à la tenue du Kergoz où, depuis des générations, les Mével étaient fermiers.
Leurs deux pères avaient été liés d’une vieille amitié de régiment. Lorsque, à treize ans, Gapit avait perdu le sien, Pierre Mével, qui portait la croix à l’enterrement, avait proposé à la veuve de prendre l’orphelin chez lui, comme gardeur de vaches, si toutefois il se sentait du goût pour les travaux de la terre.
—Mais, voyez-vous, avait-il ajouté, il n’y a plus grand’chose à faire de ce côté-là, si ce n’est misérer. A la place de votre garçon, qui est intelligent et qui a de l’école, moi, j’irais en ville quérir un gagne-pain, sinon moins fatigant, du moins plus profitable.
A l’appui de son dire il avait cité l’exemple d’Yvon Scolan, «celui qui fut valet de charrue chez les Porzamparc». Un beau matin, le gaillard avait planté là le soc, secoué, à la lisière du champ, la glèbe de ses sabots, et joué des jambes vers Morlaix, muni des quatre sous qu’il avait en poche.
—Il y est aujourd’hui maître-tonnelier, possède pignon sur rue et de bon bien au soleil. Comme il était du cousinage de ma défunte femme, je peux, si vous en êtes d’avis, lui toucher un mot au sujet de votre garçon… La tonnellerie est un métier qui va toujours… D’ailleurs, qu’est-ce qui empêchera Gapit, son apprentissage terminé, de s’établir à Garlan? Dans un terroir à pommes, comme est le nôtre, ce n’est sûrement pas l’ouvrage qui lui manquera.
Ce dernier argument avait eu raison des répugnances de Gritta Quesseveur à se séparer de son fils. Gapit, lui, eût préféré paître, sa vie durant, les troupeaux de Pierre Mével, sans autres gages que la nourriture, pourvu qu’il lui fût accordé de la prendre à la même table que sa petite amie de catéchisme. Mais le fermier du Kergoz, gouverneur de la fabrique paroissiale, était un de ces hommes considérables dont on ne discute point les oracles, lorsqu’ils vous font l’honneur de s’intéresser à vous.
Séance tenante, il avait été décidé que l’orphelin s’expatrierait.
—Quand tu en seras à gagner tes trois francs par jour, repasse au Kergoz, lui avait dit Pierre Mével en guise d’au revoir:—si, à ce moment-là, tu aimes encore à dénicher les oiseaux, il y aura peut-être, par ici, une tourterelle pour toi.
Il avait suffi de cette phrase pour dissiper la mélancolie de Gapit Quesseveur. Il était parti, le cœur vaillant, son mince baluchon d’exilé sur l’épaule, roulé dans un mouchoir de coton bleu.
Il était parti… Et voici qu’il était de retour, hélas!… non pas lui, mais la ruine de ce qu’il avait été, et, qui pis est, une ruine où s’était enraciné, d’autant plus vivace, son premier, son unique amour d’enfant!…
Car il l’avait toujours aimée, éperdument aimée, cette Jeanne-Louise Mével, et c’était de l’aimer désormais sans issue qui faisait sa torture intime, son vrai mal. Jamais il ne les gagnerait, les trois francs par jour; jamais elle ne serait pour lui, la tourterelle du Kergoz.
Quelle apparence, en effet, que Pierre Mével?… Et pourquoi pas, après tout? Est-ce que, sans lui, sans son conseil funeste, Gapit Quesseveur ne serait pas, à cette heure, un homme comme les autres, mieux tourné et plus «capable» que beaucoup d’autres? N’était-ce pas sur les instances du fermier, et pour mériter Jeanne-Louise, qu’il s’était précipité au-devant de son mauvais destin? Alors!… On a beau régner en maître au Kergoz, il faut tout de même compter avec sa conscience de chrétien, et celle de Pierre Mével n’était certainement pas sans lui répéter: «Tu avais naguère promis ta fille à Gapit, comme une récompense; tu la lui dois aujourd’hui, comme un dédommagement.»
*
Ainsi ruminait l’infortuné, en regagnant le logis, après la scène du cimetière.
L’élan de Jeanne-Louise vers lui l’avait comme soulevé au-dessus de lui-même.
Non, décidément, tout n’était pas désespéré.
Eût-elle témoigné une joie si sincère de le revoir sur pied, comme elle avait dit, si, à son exemple, elle n’était demeurée fidèle à leurs sentiments d’autrefois? L’eût-elle prié à se désaltérer au Kergoz, ne fût-ce qu’en passant, si le spectacle de sa disgrâce physique lui avait inspiré quelque aversion?
Et, au surplus, pourquoi ne s’en irait-elle pas comme elle était venue, cette disgrâce? Pourquoi ne réussirait-il pas à la vaincre? Pourquoi ne redeviendrait-il pas la belle plante humaine, robuste et droite, qu’il était hier encore, avant que l’humidité des caves morlaisiennes n’eût aigri sa sève et noué ses rameaux? Qui veut peut. Et il avait une telle envie, une telle fureur de vouloir!…
En lui-même, il se jura:
«Le Gapit Quesseveur qui reprendra le chemin du Kergoz n’aura plus la tête sur le côté, ni le corps de travers.»
Le soir, Gritta disait à Philomène Jannou, la femme du sacristain, sa voisine:
—Écoutez-le!… J’ai idée que c’est la vertu de la grand’messe qui opère en lui.
Dans l’ombre odorante du sureau, devant le couchant doré que fauchaient des vols d’hirondelles, Gapit fredonnait en sourdine l’air du jabadaw qui est la danse des noces au pays de Garlan.