Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 37 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre IV

La douleur de ce pauvre garçon me navrait. J’eusse souhaité de lui venir en aide; mais comment?

—Veux-tu, lui demandai-je, que je prie mon père d’intercéder pour toi auprès de son fermier de Rozviliou?

Il se redressa de toute sa taille:

—Jamais de la vie! Je n’entends pas que mon secret coure la plaine et que les valets de charrue fabriquent des chansons avec mon désespoir. Non, je tiens à faire mes affaires moi-même, monsieur de l’Isle-Adam. Et, s’il faut que je perde la bataille, eh bien, il me restera la Fontaine de Minuit!

—La Fontaine de Minuit? Qu’est-ce à dire, Jérôme? me récriai-je avec sévérité, m’imaginant qu’il parlait d’attenter à ses jours.

—Oh! ce n’est pas ce que vous pensez, protesta-t-il.

Et, esquissant un sourire triste:

—C’est vrai, les gens de Maël ne connaissent ni l’existence, ni les vertus de cette source. Les trois quarts des forestiers les ont eux-mêmes mises en oubli, et je les ignorerais sans doute pareillement, si Monna Kerdudo, la sorcière du bois, qui m’a tenu sur les fonts baptismaux, ne me les avait enseignées.

—Et quelles sont ces vertus?

Il me prit la main et murmura:

—Espérons que je ne serai pas obligé d’y avoir recours. Mais si, contre ma plus chère attente, j’étais réduit à cette nécessité, n’ayez crainte, monsieur de l’Isle-Adam, vous en seriez le premier averti.

Nous nous quittâmes là-dessus.

Ceci, ai-je dit, se passait en juin. De tout l’été, de tout l’automne, je n’eus aucune nouvelle de mon étrange ami. Mais, un après-midi de décembre, comme je me promenais, en lisant mon bréviaire, dans une des avenues du manoir familial, je perçus soudain, derrière moi, le froissement d’un pas furtif parmi les feuilles mortes. Je me retournai: c’était Jérôme Garel qui me rendait visite et qui, par discrétion, pour ne pas interrompre ma lecture, avait ôté ses sabots. Je constatai avec compassion qu’il avait encore maigri depuis notre rencontre. Sa mine était d’un homme exténué: sous sa veste en peau de bique, ses os saillaient. Je m’abstins de toute question. Ses yeux me remercièrent de mon silence.

—Monsieur de l’Isle-Adam, dit-il, j’ai un grand service à vous demander.

—Parle, Jérôme.

—Voici. Dans dix jours, ce sera Noël… Puisque vous n’êtes, pour le présent, attaché à aucune paroisse, vous plairait-il de nous donner une messe de minuit en forêt, à nous, les gens des bois, qui ne sommes non plus les paroissiens de personne? Nous avons, dans le ravin de Kerdonan, une chapelle de Saint-Barnabé où, depuis les temps de la chouannerie, il n’a pas été célébré d’office. La toiture, il est vrai, n’est pas en très bon état, mais il ne manque pas une pierre à l’autel.

—Ce sont tes camarades, les bûcherons, qui ont eu cette idée?

—Oui…, non…, moi et mes camarades. Monsieur de l’Isle-Adam, je vais vous expliquer: la chapelle de Saint-Barnabé est construite juste au-dessus d’un souterrain où coule une fontaine…

—La Fontaine de Minuit, je gage?

—C’est son nom.

—Et alors?

—Alors, autrefois, du temps que la chapelle avait son chapelain, il suffisait d’une goutte d’eau puisée à cette fontaine, la nuit de la Nativité, pendant la sonnerie du Sanctus, pour guérir à jamais de leur mal ceux qui souffraient d’un amour contrarié… Monna Kerdudo m’a certifié que, si toutes les anciennes conditions étaient remplies à nouveau, la propriété que la source avait jadis, elle l’aurait encore.

Il y avait dans sa voix, dans son regard, dans son geste, une supplication si ardente que je ne tergiversai pas une minute, et, sans même réfléchir que je me faisais peut-être, moi, soldat du Christ, le complice de quelque antique superstition païenne, je répondis:

—Tu peux annoncer à tes camarades que j’officierai dans la chapelle à la date fixée.

Le recteur s’arrêta un instant. Ses prunelles s’éteignirent, puis se ravivèrent. Il reprit: