Ames d'Occident
Chapitre II
Mais, aussi vite, mon ami laissa échapper un: «Tonnerre de Dieu!» qui n’avait manifestement plus rien de tendre ni d’admiratif.
—Quoi donc? Qu’est-ce qui ne va pas? demandai-je, un peu effaré.
La main en abat-jour au-dessus des sourcils, quoiqu’il ne flottât plus qu’un reste de lumière agonisante parmi les pourpres assombries du couchant, Hernoy concentrait toute l’intensité de son regard dans la direction de Saint-Nicodème, là où déferlent les dernières houles sylvestres vers le septentrion.
L’œil des «boisiers» est comme celui des marins: il fore les lointains avec l’acuité d’une vrille; il discerne l’indiscernable.
—Oui, oui, ce ne peut être que cela, murmura mon compagnon, visiblement ennuyé.
—Expliquez-moi du moins ce qu’il y a, Claude!
—Il y a… il y a, mon cher, qu’il y a le feu dans la forêt.
—Non! où?
—Vous rappelez-vous la position de la roche à l’Hermite sur les crêtes du Barroz?
—A merveille.
—Eh bien! fixez votre attention de ce côté… N’apercevez-vous pas comme une série de flocons de laine grise accrochés aux cimes des arbres?
J’eus beau cligner les yeux, je ne réussis à rien démêler dans l’énorme fourrure végétale déjà consolidée en une masse d’ombre opaque sur le fond plus pâle du firmament nocturne.
—Soit! Patientons une minute, dit Hernoy.
Ce fut une minute angoissante. Le bidet lui-même se tenait immobile, arqué sur ses fines jambes de chevreuil, les naseaux dilatés, les oreilles droites, comme s’il eût flairé de l’insolite.
—Quand je vous le disais! s’écria mon ami.
Une espèce de halo rougeâtre venait brusquement d’éclairer le ciel au-dessus des croupes du Barroz, semblable au lever apocalyptique de quelque astre sanglant. Puis des fumées incandescentes jaillirent, tourbillonnèrent, s’éployèrent, balayant de leurs chevelures sinistres les hautes branches qui s’étiraient, se hérissaient, comme réveillées en sursaut.
Nous entendîmes au loin des clameurs confuses. Les cloches de Saint-Servais tintèrent le glas d’alarme.
Hernoy cingla sa bête d’une «mèchée».
—Force me sera de passer une partie de la nuit en forêt, bougonna-t-il. Ah! elles ne sont pas tous les jours folâtres, les fonctions de maire dans notre Cornouaille des bois!… Et moi qui m’étais tant promis de savourer en paix avec vous les truites que j’ai pêchées à votre intention, des truites superbes, vous verrez,—de celles que notre recteur, qui s’y connaît, appelle «des truites de Vendredi Saint».
Il n’eut pas plus tôt lancé le mot qu’il tressaillit, comme frappé d’une idée subite:
—Au fait… Comment n’y ai-je pas songé? Mais nous y sommes, au Vendredi Saint!
Et, avec un hochement de tête, il ajouta:
—Plus de doute… C’est encore pour nuire au garde de Kerveltrec qu’on aura bouté le feu! Ça n’en finira décidément pas, cette histoire…
—Quelle histoire, Claude? Vous parlez par énigmes… Je ne saisis pas très bien le rapport entre cet incendie…
—Et le Vendredi Saint, n’est-ce pas? Vous aurez vite fait de comprendre… Mais nous n’en avons plus que pour un demi-kilomètre… Je vous conterai cela tout à l’heure, en dînant.