Ames d'Occident
Chapitre I
Un matin que j’avais accompagné un ami à la chasse aux oiseaux de mer, dans les parages de Buguélès, nous ne fûmes pas peu surpris, en approchant de ce petit village de pêcheurs, perdu au fond d’une crique de la Manche trégorroise, d’entendre tinter à coups joyeux l’unique cloche de sa chapelle. Buguélès n’étant qu’une «trêve» de la paroisse de Penvénan, on n’y célèbre d’ordinaire la messe qu’une fois l’an, le jour du «pardon», qui ne vient qu’en septembre. Or, nous étions dans la première semaine d’août, comme l’eût attesté, à défaut de calendrier, la merveilleuse lumière estivale qui dorait au loin la mer et les îles, et, plus près de nous, les menus champs de la côte encore couronnés de leurs blés intacts. Que se passait-il donc d’insolite, ce matin-là, et à quelle occasion cette sonnerie d’allégresse dont les notes légères s’égrenaient comme un vol d’alouettes dans l’opulente clarté d’un ciel triomphal?
Curieux de m’en informer, j’avisai un paysan de ma connaissance, en train de réparer un talus.
—Vous ne savez donc pas? fit-il, en prenant lui-même un air étonné; mais c’est Laurik Cosquêr qui épouse Néa Garandel! Et, à cause que celle-ci est impotente, le recteur du bourg a consenti à ce qu’ils fussent mariés dans la chapelle.
Laurik Cosquêr? Laurik Cosquêr?… Ce nom ne fut pas sans réveiller en moi un souvenir resté précis. Enfant, je me rappelais avoir eu en grande vénération un brave homme qui le portait. Laurik est un diminutif de Laur, qui est à son tour un diminutif de Laurent. Il y a en Bretagne trois catégories de gens qu’on a coutume de désigner par ces diminutifs affectueux: les bambins, les «innocents» et, quelquefois, les vieillards.
Le Laurik Cosquêr dont ma mémoire enfantine me renvoyait soudain l’image appartenait à cette dernière catégorie. C’était un ancien matelot retraité, un «pensionné» de la mer, comme on disait, à qui manquait un bras, le bras droit, tranché d’un coup de hache d’abordage dans je ne sais quel combat. Il était vieux, ou du moins me paraissait tel, avec son collier de barbe grisonnante, ses allures graves de patriarche, sa figure mince, toute labourée de rides qui lui plissaient la peau comme des vagues, et ses oreilles velues de loup de mer, des oreilles aux larges lobes violacés, que traversaient deux anneaux d’or. Mais une jeunesse étrange persistait dans ses yeux bleus, d’un bleu délicat, dont le regard était infiniment doux, quoiqu’un peu triste.
Du temps que ma famille habitait Penvénan, il était rare qu’elle ne l’invitât point à venir manger la soupe du dimanche.