Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 42 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre III

—Eh bien?—me demanda le prêtre, tandis que le sacristain-fossoyeur, un peu gris, nous ramenait à fond de train sur Inver,—vous avez vu le dernier des Nial Mor sous ses deux aspects: n’est-ce pas qu’ils ne se ressemblent guère?

—J’aime mieux le second, répondis-je, celui d’après minuit.

—Il est plus humain, mais l’autre est plus héroïque, plus irlandais. C’est par l’autre que lord Henry est vraiment de sa lignée et qu’il la continue.

—Comment cela?

—En montrant que, s’il partage les faiblesses de ses ancêtres, il possède aussi leur intrépidité… Savez-vous quelle visiteuse était attendue, cette nuit, toutes portes ouvertes, à Mac Swine Manor?

—La «Femme noire», je suppose, insinuai-je, désireux de prouver au Père Mac Carthy que j’étais capable de quelque perspicacité.

Il n’avait pas prévu cette riposte.

—Ah! fit-il, vous aviez donc saisi au vol la phrase du vieux Padd!

Et il poursuivit, avec une nuance de tristesse dans la voix:

—Oui, les traditions les plus funestes sont souvent les plus longues à tuer. Vous n’arracherez pas de l’esprit de nos populations, pourtant si chrétiennes, cette croyance invétérée, que toute famille de sang noble a sa messagère mystérieuse, sa Femme noire, ou, comme on dit en gaélique, sa banshee, chargée par un décret divin de lui intimer l’ordre fatal. Au jour marqué, vous conteront les pâtres du bog, elle s’annonce, dès le matin, sous l’aspect d’une grande ombre, surgie des montagnes, et qui s’allonge dans la direction de la maison menacée. C’est ainsi que, d’après le vieux Padd, la banshee des Nial Mor plane d’abord sur les bruyères de Carrick. Vers le soir, elle emprunte les traits d’une des personnes de la domesticité, se glisse sans obstacle jusqu’au maître et, lui touchant la main, profère à voix basse ce seul mot: «Venez.»

—De sorte que, dans le défilé de tout à l’heure, chacune des femmes, sans en excepter la gardeuse de porcs, pouvait être la banshee?

—On vous affirmera qu’elle revêt aussi bien les déguisements d’homme.

—Et lord Henry avait la conviction que de l’une de ces bouches allait peut-être s’échapper son arrêt.

—Il n’y a pas d’exemple qu’un de ses aïeux ait vécu au-delà de cinquante-cinq ans… Sous une forme ou sous une autre, qu’elle lui fût signifiée ou non par l’antique banshee familiale, lord Henry, cette nuit, attendait la mort… Il l’attendait, sinon sans angoisse, du moins avec dignité, et cela, chez lui, sur sa terre domaniale, parmi ses gens et ses vassaux, ayant son curé à ses côtés,—ce qui, par parenthèse, vous a valu à vous-même un spectacle peu commun de nos jours, même en Irlande.

—Je vous en suis plus reconnaissant que je ne puis dire, father.

Il reprit avec accent:

—Je ne serais pas un prêtre, si je croyais à l’existence des banshees, et je sais de science certaine que Dieu nous rappelle à lui quand il lui plaît; mais je ne vois jamais approcher le trente et un décembre sans être affreusement obsédé par la crainte d’une catastrophe à Mac Swine Manor… Tenez, ce matin, lorsque Mary m’a remis la lettre, je me suis imaginé un moment que tout était consommé. J’en avais la sueur froide.

—Je m’en suis aperçu, father… Mais pourquoi, je vous prie, cette date du trente et un décembre plutôt qu’une autre? Y a-t-il une raison?…

—J’ignore si elle est plausible, répondit le Père Mac Carthy, mais je dois convenir qu’il y en a une: vous la trouverez inscrite sur les tablettes funéraires des Nial Mor enterrés dans notre église depuis le quatorzième siècle. Toutes portent: anno decedente decessit. Ce qu’un dicton populaire rend ainsi: «Finir comme un Nial Mor, à la Saint-Sylvestre.»

 

*

 

Au presbytère, Mary guettait notre retour.

—Quoi de nouveau, father?

—Rien.

—Dieu soit loué! murmura dévotement la vieille Irlandaise.

Et elle joignit les mains vers les constellations palpitantes qui, dans le ciel d’Inver, présidaient à la naissance de la jeune année, sur les confins de la grande île celtique, aux marges de l’Extrême-Occident.

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