Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 30 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre V

Sa pipe allumée, il commença:

—Vous souvenez-vous comme ils me plaisantaient jadis, les autres, à cause, disaient-ils, que je n’avais jamais aimé aucune femme?… Je ne répondais rien. A quoi bon? Ils n’eussent pas compris… L’amour est une fleur rare, monsieur. Beaucoup s’imaginent l’avoir cueillie, qui n’ont cueilli que son ombre. Elle est comme l’herbe d’or, l’_aour ieotenn_ des légendes, qui ne s’épanouit que tous les sept ans, la nuit de la première lune, en des lieux difficiles à connaître. Il faut savoir la distinguer, à la minute unique où elle se révèle par son éclat parmi les autres fleurs. Et il faut aussi porter sur elle une main prudente; sinon, elle se dérobe, glisse, ne vous laissant au bout des doigts qu’un peu de poussière dorée; car c’est une fleur vivante, monsieur, et qui, si l’on ne s’est pas trompé en la coupant, ne sèche plus. Moi, je l’ai trouvée sans la chercher et j’en ai eu l’âme embaumée à toujours…

 

*

 

Il avait alors dix-sept ans,—dix-sept ans et huit mois, supputa-t-il. Son père, qui était taupier, lui avait enseigné son état. Les taupiers formaient à cette époque, en Bretagne, une corporation fort prisée. La croyance paysanne voyait dans la taupe un être infernal, diabolique. C’étaient, disait-on, les fermiers avaricieux qui, après leur mort, se réincarnaient dans ces animaux, «pour revenir labourer la terre par en-dessous». Les gens qui faisaient métier de les détruire passaient pour des manières de sorciers, possédant un secret spécial qu’ils se transmettaient de génération en génération.

Tandis que le père s’en allait de son côté, Laurik s’en allait du sien, son hoyau sur l’épaule, un bissac en bandoulière; déjà réputé pour un maître dans la pratique de son art, jovial, du reste, toujours un brin de chanson aux lèvres, Laurik Cosquêr était partout le bienvenu.

Dès qu’il paraissait à l’entrée de la cour, le bouvier occupé à curer l’étable ou la servante en train de donner à manger aux porcs s’écriait:

—Salut à l’homme aux taupes! Salut au gohétêr!

Et les visages semblaient si contents que «c’était comme s’il eût apporté le soleil».

Dans les grandes fermes, il restait parfois toute une semaine: dans les petites, deux jours, trois jours au plus. A peine arrivé, on le pressait de questions. Il fallait qu’il débitât les nouvelles apprises d’un terroir à l’autre, les mariages et les décès, les aventures sentimentales des jeunes gens, le prix du blé, le cours du bétail, mille choses encore. Il s’exécutait de si bonne grâce que la veillée se prolongeait souventes fois jusqu’à ce que la dernière larme de la chandelle de résine eût fini de s’égoutter sur la pierre de l’âtre.

A la prime blancheur de l’aube, il était sur pied et partait pour les champs. Ah! qu’il avait vu se lever, des matins de toutes les couleurs!… Sur les dix heures, on lui apportait son déjeuner: une écuellée de soupe d’oing, une tranche de lard, un morceau de pain bis, moitié seigle et moitié froment. Tout en «cassant sa faim», il échangeait quelques mots avec la personne qui était venue,—et qui était à l’ordinaire le gardeur de vaches, mais, parfois aussi, la fille de la maison.

Ce fut ainsi que sa «planète» voulut qu’il liât connaissance avec Néa Garandel.

Un très modeste domaine, cette terre Garandel, sise en la paroisse de Camlez, sur les pentes de la vallée du Pont-Neuf, là-bas, dans l’arrière-pays. Un corps de logis sous chaume, deux ou trois crèches délabrées, un mulon de paille autour d’une perche, une charrette ferrée, un cheval de labour, deux vaches laitières avec leurs veaux, une truie pleine,—sauf votre respect,—six journaux cultivables, dont un sous pré, plus un arpent de lande, c’était tout l’avoir de la famille.

Mais, miséricorde! quel brave monde!

Le père avait été soldat sous Napoléon l’ancien. Un homme étonnant, qui avait appris à jurer en vingt langues, «oui, n’est-ce pas? Néa, en vingt langues, sans compter le breton». Ah! c’est celui-là qu’il eût fallu entendre conter son histoire. Il avait fait la guerre chez les Russes. Rien qu’à la façon dont il vous disait: «Imaginez-vous de la neige…», tout le froid du pays de l’hiver vous passait dans les moelles et vos cheveux se hérissaient aussi raide que les «dents de glace» aux chaumes des toits. Selon lui, l’Empereur n’était pas mort: il courait les mers sur un navire blanc, louvoyant pour dépister les Anglais, n’attendant qu’une occasion propice de débarquer en Bretagne. Sitôt qu’il aurait pris terre, toutes les cloches de tous les clochers se mettraient à carillonner d’elles-mêmes… Il n’eût pas fait bon le contredire là-dessus, le père Garandel.

La mère, Fanta, était une femme d’une quarantaine d’années, accorte de figure et de manières, et qui grasseyait un peu en parlant.

Des deux garçons, l’aîné, après avoir tiré au sort un bon numéro, s’était engagé, pour toucher la prime, en remplacement du fils du notaire de Langoat; le cadet était entré en apprentissage chez un bourrelier du bourg. En sorte qu’il ne restait d’enfant à la maison que Néa.

Quoique le train des Garandel fût des plus médiocres, Laurik ne se plaisait nulle part autant que chez eux. On y mangeait plus de patates et de bouillie que de viande fraîche ou de lard fumé; mais cette nourriture, servie dans le chaudron de fonte par les mains de Fanta, et assaisonnée par les récits du vieux, lui paraissait le plus exquis, le plus succulent des régals. Et il faisait dans la crèche aux vaches, où il n’avait pour lit qu’une couette de paille entre quatre piquets, des rêves merveilleux qui lui laissaient dans l’esprit, pour toute la journée, un contentement particulier d’être au monde, de voir le ciel sur sa tête et de sentir la terre sous ses pieds.

Pourquoi n’était-il en ces dispositions d’humeur que chez les Garandel? Il ne se le demandait même pas, ou, s’il lui arrivait d’essayer d’y réfléchir, il se l’expliquait par cette observation qu’il avait souvent ouïe dans la bouche de son père: à savoir qu’à respirer l’air d’un logis honnête, où chacun travaille pour tous, on en garde en soi comme un parfum… Or, il y avait une autre raison, la vraie, et qu’il découvrit un beau jour, comme par une révélation.

 

*

 

Ce fut, exactement, le 12 avril… Après soixante ans comptés, il revoyait encore toute nette la figure qu’avaient, ce matin-là, les choses. D’abord les prés, nouvellement reverdis, tapissés d’une jeune herbe de printemps, soyeuse comme une fourrure de chat, que mouchetaient les taches brunes des taupinières; puis la rivière, sinueuse, grossie par les pluies de mars, tantôt courante et ruissante, et chantant la claire chanson de l’eau vive, tantôt endormie en nappes tranquilles et mirant sur des fonds de sable les fins rameaux des aulnes à peine feuillus; puis les collines, voilées d’une brume légère, et les mézou, les terres hautes, d’où s’élevaient de calmes fumées,—émanées de toits invisibles; enfin le ciel, un grand ciel très pur, très éloigné, très vaste, enveloppant tout d’une lumière humide et bleue, d’une lumière tendre comme une caresse.

Il avait jeté bas sa veste et besognait ferme, en corps de chemise, sous le soleil béni… Pourtant, contrairement à son habitude, quand il était en tournée chez les Garandel, un vague malaise l’oppressait depuis son réveil. Il avait l’impression que, dans sa poitrine, son cœur n’était plus en place. Par moments, il l’entendait battre à grands coups sonores, comme une cloche de pardon; puis, brusquement, le carillon s’éteignait en un silence plein de mystère. Jamais encore il n’avait été ainsi. Un trouble étrange l’agitait,—quelque chose comme le pressentiment obscur d’il ne savait quoi.

—Qu’est-ce donc qui va m’arriver? se demandait-il.

Cela devenait à la longue si violent qu’il eut peur que la tête ne lui tournât. Plantant là son hoyau, il avisa un tronc d’aulne penché au ras de l’eau, s’y étendit à plat ventre et se plongea la face dans le courant, qui était d’une fraîcheur glacée.

En cet instant même, derrière lui, dans la pente, une voix cria:

—Laurik, hé!… Laurik Cosquêr!… Où donc êtes-vous?

Il se sentit soulevé comme un poisson que le pêcheur, d’une secousse de sa ligne, fait sauter sur la berge.

La voix, de nouveau, répéta:

—Laurik! Laurik, hé!

Oh! cet appel si jeune, si vibrant, d’un timbre si harmonieux, dût-il vivre encore autant qu’il avait déjà vécu, il l’entendrait toujours, toujours.

Celle qui le hélait se tenait debout dans une brèche de talus, au flanc du coteau, entre deux touffes de prunelliers dont les branches bourgeonnantes se rejoignaient presque à la hauteur de sa coiffe… Sa jupe de laine rouge, à raies bleues, lui descendait à peine aux chevilles et, de l’étroit corsage aux parements entrouverts qui lui serrait la taille, son cou svelte s’échappait comme une fleur de sa gaine. Son visage, rosé par l’air vif, semblait éclairé d’une gloire dont ses cheveux d’or pâle, ébouriffés autour des tempes, eussent été les rayons. Toute sa personne était si légère, si immatérielle à voir, elle touchait si peu la terre, même avec ses sabots, que vous eussiez dit une apparition, un de ces follets aériens qui voltigent, à ce qu’on raconte, dans les vapeurs des prairies et se posent sur l’herbe sans la courber.

Laurik, a son aspect, était demeuré comme en extase. Elle lui eût annoncé: «Je suis la Vierge Marie, conçue sans péché», qu’il n’aurait pas éprouvé un saisissement plus religieux. Il n’osait ni faire un mouvement, ni articuler un son, par crainte de la voir s’envoler.

Et ce n’était, certes, que la petite Néa Garandel, mais une Néa si différente de celle qu’il avait cru connaître jusqu’alors, une Néa si transfigurée!

Elle, cependant, dès qu’elle l’avait aperçu, à demi agenouillé près du tronc d’aulne, la face encore ruisselante, et fixant sur elle des yeux agrandis par la stupeur, était partie d’un grand éclat de rire.

—C’est donc dans la rivière que vous attrapez maintenant les taupes, Laurik Cosquêr?… Vous avez vos cheveux qui dégouttent, comme le poil d’un chien mouillé.

Et de rire encore, de rire si follement qu’elle fut sur le point de se laisser choir, avec le panier qu’elle portait.

Laurik s’était précipité pour la retenir.

—Vous auriez pu vous faire mal, dit-il. L’herbe est glissante, ce matin, à cause de la rosée.

Il avait autre chose sur les lèvres, mais cela ne voulait pas sortir: une sorte de charme invincible lui paralysait la langue. Comme il contemplait toujours la jeune fille, planté droit devant elle, immobile et les bras ballants, elle s’écria:

—Ah! çà, Laurik, quand finirez-vous de me dévisager ainsi? On dirait, en vérité, que vous ne m’avez jamais vue.

Il baissa la tête pour répondre:

—Vous parlez juste, sans le savoir, Néa Garandel: il me semble, en effet, que je vous vois aujourd’hui pour la première fois.

Il n’ajouta rien; mais, tandis qu’ils descendaient de compagnie vers le bord de l’eau, il songeait à part soi: «Se peut-il qu’une seule année ait suffi pour un tel miracle? La Néa de l’an passé n’était encore qu’une fillette, bonne au plus à garder les vaches, et que je trouvais d’habitude, le soir de mon arrivée, sagement assise sur le seuil de la maison à se réciter tout haut son catéchisme. Celle-ci est déjà une «héritière» en sa fleur, dont les galants se disputeront demain le parapluie, pour la conduire aux pardons, et qui sèmera le souci d’amour dans le cœur de plus d’un jeune homme. Étais-je donc aveugle, hier, ou bien y a-t-il une vertu spéciale dans la lumière d’avril?…»

Ils avaient atteint le bas du pré. Vive et preste, Néa tira de son panier une écuelle à couvercle et un paquet enveloppé d’un linge bien propre.

—Voici votre déjeuner, Laurik. Il y a d’abord de la soupe aux fèves, que vous aimez tant… Et ceci, fit-elle en dépliant le linge, c’est des crêpes de froment, de la fête de Sainte-Brigitte, en Ploézal, où nous avons des cousins. Ma mère vous les envoie, pour que vous ayez aussi votre lot du pardon.

Sa voix résonnait dans le cœur du taupier, plus suave qu’un chant de bouvreuil. Il eût souhaité qu’elle parlât longtemps, toujours… Pour attendre qu’il eût mangé, elle était allée s’asseoir un peu à distance, sur une pierre moussue. Lui n’avait pas bougé.

—Eh bien! Laurik Cosquêr, vous n’avez donc pas faim, que vous vous morfondez là, bouche bée, comme notre vieux recteur en chaire, quand il a perdu la suite de son prône?

Faim? ma foi, non! Laurik Cosquêr n’avait pas faim. Il se força pourtant à manger, par crainte d’offenser les Garandel, et aussi, et surtout, parce que, plus il prolongerait le repas, moins vite Néa s’en irait. C’est vous dire qu’il ne mettait pas les bouchées doubles. Jamais crêpes de pardon ne furent, en apparence, plus lentement et plus artistement savourées.

—Elles sont bonnes, n’est-ce pas, Laurik?

—Délicieuses, Néa.

Et, mentalement, il corrigeait:

«C’est vous, petite Néa Garandel, c’est vous, entendez-moi bien, qui êtes un délice!»

Mais, pour rien au monde, il n’aurait eu la hardiesse d’exprimer tout haut ce qu’il pensait tout bas.

Fatiguée d’être assise, la jeune fille s’était levée, avait fait quelques pas le long de la rivière. Brusquement, elle recula. Elle venait d’apercevoir en l’air, au-dessus de son front, un chapelet de petites bêtes noires dont les cadavres en boule se balançaient, suspendus par les pattes antérieures, à la maîtresse branche d’un chêne.

—Que de taupes vous avez déjà tuées, Laurik! fit-elle en se retournant.

Il répondit, non sans orgueil:

—Oui, comptez: il y en a quinze.

Elle resta un moment pensive à les contempler. Puis, après un silence:

—C’est tout de même un métier comme il y en a peu, que celui de taupier.

Prenant la chose pour un compliment, Laurik estima que l’occasion était belle de se faire valoir auprès de la jeune fille à qui,—son cœur le lui disait clairement,—sa destinée venait de se lier pour jamais. Il releva d’un geste ses cheveux encore trempés et, debout sur la berge, il commença de discourir, avec une loquacité fébrile, touchant son état:

—Oui, un métier comme il y en a peu, certes, car il y faut un talent que tout le monde n’a pas, et beaucoup de patience, d’adresse, de perspicacité. Ne devient pas taupier qui veut. Moi, j’ai eu ça de naissance. A huit ans, je suivais mon père. Il a formé bien des apprentis; mais, demandez-le-lui si vous ne me croyez pas, aucun d’eux n’est à même de rivaliser avec son fils Laurik, ni pour l’oreille, ni pour l’œil, ni pour la sûreté du coup de main… Quand mon hoyau s’abat, la taupe n’a plus qu’à réciter son De profundis… Il n’y a pas de profession méprisable, quand on l’exerce honnêtement; mais je suis fier de la mienne. En avez-vous d’autres, dans nos campagnes, qui soient d’un meilleur rapport? De l’angélus du matin à l’angélus du soir, je ne suis pas embarrassé pour tuer mes vingt-cinq ou trente bêtes. A un sou la bête, voyez: le calcul est simple. Où sont-ils, dans vos environs, Néa, les jeunes hommes qui, à mon âge, gagnent de vingt-cinq à trente sous par jour?…

Il s’arrêta sur cette apostrophe. Il était à bout d’haleine, la lèvre sèche, les joues en feu. Néa, tout le temps qu’il avait parlé, n’avait pas quitté des yeux la guirlande des taupes mortes dont les pattes de derrière, crispées sous le ventre, étaient roses comme des mains d’enfant. Devant la mine grave, l’attitude songeuse de la jeune fille, Laurik ne douta point que ses paroles ne l’eussent profondément impressionnée.

Il en conçut une de ces joies intenses qui vous exaltent tout l’être, mais son illusion ne dura guère. D’un mot, Néa lui fit sentir qu’il y avait un abîme entre leurs «idées».

—A votre place, Laurik, moi, j’aimerais mieux gagner moins et avoir un autre métier.

Interloqué, il bredouilla:

—Pour… Pourquoi?

Elle regarda de nouveau vers les petits ventres noirs, ballonnés et reluisants de soleil, réfléchit une minute en roulant autour de ses doigts les brides de sa capeline, puis répliqua d’un ton catégorique:

—Parce que!…

Et elle acheva sa pensée par un geste de la main qui signifiait:

«Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Après tout, ce n’est pas mon affaire.»

Eh! si, c’était votre affaire, ô toute gracieuse et toute-puissante Néa Garandel! Car, la foi robuste que Laurik Cosquêr avait, tout à l’heure encore, dans l’excellence de son métier, voici que, sur un simple mot de vous, il venait de la sentir s’écrouler en lui, à jamais. Dire qu’il avait été si glorieux d’être réputé, à l’instar de son père, pour le «roi des taupiers» du Trégor, et qu’il en souffrait à présent comme d’une humiliation, comme d’un déshonneur!… Et cela était l’ouvrage d’un brin de fille pas plus grosse qu’une tige de fougère, dont, la veille encore, il daignait à peine remarquer l’existence. Allez donc prétendre ensuite qu’il n’y a pas dans l’amour une force plus puissante que les quatre éléments réunis!…

Aussi tranquille que si rien ne se fût passé, Néa rangeait dans le panier l’écuelle, le plat qui lui servait de couvercle et le linge qui avait enveloppé les crêpes.

—Là, fit-elle, prête à regrimper la pente.

Et, avec une de ces révérences à l’ancienne mode que l’on apprenait alors chez les Sœurs:

—Bonne continuation de journée, Laurik!

Il se campa en face d’elle dans le sentier.

—Il y a une chose que je voudrais savoir, avant que vous ne vous en alliez de la prairie… Si vous aviez été homme, quel état auriez-vous donc choisi, Néa Garandel?

—Oh! un seul, le plus beau, le plus vaillant: j’aurais été marin sur la mer!

De quel accent superbe elle lança cette phrase! Et comme ils brillaient, ses yeux!… Vous eussiez dit deux éclairs bleuâtres, pareils aux épars, non suivis de tonnerre, qui labourent parfois les firmaments sans nuages des chaudes nuits d’été. Laurik en eut l’âme comme traversée de part en part. Et, à leur lueur rapide, il mesura quel bouleversement s’était accompli dans son destin. Son ancienne vie n’était plus qu’un rêve… Le vent printanier avait pris un goût de sel… Des eaux lourdes, salies d’étoupes et de goudron, léchaient les quais d’un port… Un vaisseau levait l’ancre…

Il murmura:

—Soit!

Néa, elle, était déjà loin. Sa coiffe, là-haut, voletait comme un papillon blanc parmi l’ajourement délicat des jeunes verdures.

Pour la première fois depuis qu’il était au monde, l’angoisse de la solitude étreignit Laurik. Les prés, les champs, les collines boisées lui parurent vides infiniment. La rivière, tantôt si joyeuse en ses bonds, ne roulait plus maintenant que des sanglots… Se remettre à sa tâche, il n’y songea même pas. Apercevant son hoyau planté en terre à ses pieds, il le saisit avec violence, le fit tournoyer au-dessus de sa tête et l’envoya «dinguer» à l’autre extrémité de la prairie. L’outil de ses exploits de taupier lui était devenu un objet de dégoût. Comme si ce mouvement de rage eût épuisé ses nerfs, il s’affaissa de son long sur le sol, et, s’apitoyant sur soi-même, il pleura, le nez dans l’herbe.

A travers la brume de ses larmes, il revit l’image de Néa. Elle était en lui, elle l’emplissait tout entier, et il sentit qu’il ne pouvait plus vivre que pour elle, que, si elle refusait d’être un jour sa femme, il ne lui resterait plus qu’à mourir. «Il n’est pire feu que feu d’amour», dit la Sagesse des Bretons. En Laurik un brasier flambait, allumé par une main d’enfant. Son sang bourdonnait dans ses artères et vibrait à ses tempes comme un tocsin…

Il se traîna jusqu’à la rivière pour en aspirer la fraîcheur.

Quatre, cinq heures peut-être s’écoulèrent ainsi. Les premières ombres du soir commençaient à baigner le vallon. Laurik secoua la torpeur qui avait succédé chez lui à la fièvre, marcha au chêne où il avait suspendu ses taupes, jeta le chapelet de cadavres sur son épaule et, après avoir, au passage, ramassé son hoyau, remonta vers la ferme. Il n’y avait dans la maison, quand il entra, que la ménagère.

—Vous êtes plus tôt que d’habitude, Laurik, dit-elle. N’allez pas croire au moins que ce soit pour vous en faire reproche, mais c’est parce que le souper ne sera pas cuit avant un bon moment.

Et elle expliqua qu’elle était seule pour vaquer aux soins intérieurs, Néa ayant dû se rendre au bourg, à confesse, comme il est de règle dans la saison de Pâques.

—Excusez-moi, Fanta, répondit Laurik: avec votre permission, je ne resterai point à souper.

—Hein! Pourquoi? Qu’est-ce qu’il y a donc, Jésus-Dieu?

—Il y a que j’ai désir de m’en retourner chez nous… Je ne suis pas à mon aise.

Elle vint se placer près de lui, dans le jour de la porte, pour l’examiner.

—C’est vrai que vous êtes pâle. Vous aurez attrapé chaud et froid.

—Possible.

—Et vous prétendez faire trois lieues, de nuit, mal disposé comme vous êtes?… Je n’y consentirai pas… Vous allez coucher dans notre lit qui est bien clos et bourré de bonne balle. Garandel et moi, nous trouverons facilement à nous caser dans celui de Néa, et la fillette sera quitte pour dormir à l’étable.

Tant de sollicitude remua Laurik jusqu’aux entrailles. Il fut sur le point de tout avouer à la vénérable Fanta, si compatissante, si maternelle. Mais une pudeur le retint, et aussi le sentiment de son indignité présente aux yeux de celle qu’il aimait.

—Dieu vous bénisse, Fanta!… De cheminer, cela me dégourdira les sangs… Gardez seulement les taupes et dites au vieux Garandel qu’il me paiera… quand je reviendrai.

Sur cette parole à double entente, il sortit, malgré les supplications, les «_Ma Doué! Ma Doué ta![2]_» de la vieille. Comme il franchissait l’échalier, à l’angle du pignon, il distingua, dans le crépuscule tombant, la fine silhouette de Néa qui rentrait de Camlez, encapuchonnée dans sa mante. Un instant, il délibéra s’il l’attendrait. Mais pour lui dire quoi? Qu’il y avait en lui l’étoffe d’un homme selon ses vœux? Ces choses se prouvent par des actes. Il se contenta d’agiter en l’air son toquet de feutre, en criant:

[2] Mon Dieu! Mon Dieu donc!

—A Dieu vat!

A Dieu vat! Le cri des marins qui s’embarquent…