Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 20 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre VII

—Vous êtes bien faraude pour un jour semainier, Jeanne-Louise.

Elle répondait vaguement de la tête aux propos des commères qui la bonjouraient d’un côté à l’autre de la place. Encore qu’elle eût ralenti son pas, elle avait l’air de glisser au-dessus du sol, soulevée comme par un fluide.

La porte des Quesseveur baillait toute large, à l’extrémité du courtil, foisonnant d’herbe folle, ou, comme un blanc bouquet de mariée, le sureau déjà fleurissait. Près de franchir le seuil, la fille du Kergoz s’arrêta défaillante, prise d’une sorte de vertige de toute l’âme, dans l’émotion de cette minute suprême. Mais, avec la mystérieuse divination des malades—et des amoureux,—Gapit avait pressenti son approche.

Il appela comme en songe:

—Jeanne-Louise!…

Elle entra.

Un rayon de soleil, filtré par l’écartement des rideaux de grosse percaline qui garnissaient la fenêtre, sabrait d’une étincelante lame d’or la pénombre religieuse du logis. Des flammes roses s’allumaient de-ci de-là dans les luisants des vieux meubles. La chanson discrète d’un rouet décelait seule la présence de Gritta la veuve, dans l’angle le plus obscur de la pièce, là où s’entassaient, en hiver, les fagots d’ajonc.

De son lit, Gapit tendit la main à Jeanne-Louise, qui la pressa légèrement. Ce furent, en cet instant solennel, toutes leurs effusions. L’héritière s’assit sur le banc-dossier où elle avait passé tant de veilles, expié tant de remords, agité tant de rêves. Elle n’osait attacher ses yeux sur Gapit. Lui, en revanche, l’enveloppait, la couvait tout entière du regard profond et chaud de ses prunelles pâlies. Et il y avait entre eux un silence plein de choses ineffables, une communion enchantée.

Le jeune homme, à la fin, prit la parole:

—Ainsi, murmura-t-il d’un ton si faible qu’on eût dit un souffle, ainsi, c’est vrai que tu consens à être mienne?

Instinctivement et sans effort, il revenait avec elle au tutoiement de leur enfance. Elle répondit, les paupières toujours baissées:

—Oui, Gapit.

Il respira longuement; puis, après une pause:

—Et tu n’auras pas honte de moi, infirme, maléficié…, plus maléficié encore, peut-être, qu’avant le… le retour des cloches?

Elle dit avec une assurance tranquille, et en le dévisageant bien en face, cette fois:

—Non, Gapit.

—Tu es une brave, Jeanne-Louise Mével, comme il y en a peu.

Et, la voix vibrante d’une énergie concentrée, il continua:

—Mais je peux te le dire maintenant: grâce à toi, Jeanne-Louise, il sera aussi sain, aussi droit…, oui, aussi droit, tu m’entends, que le plus fier luron de la paroisse, celui qui, le soir de tes noces, mènera le jabadaw avec toi sur l’aire à battre du Kergoz!…

Elle avait levé vers lui des yeux inquiets, se demandant s’il ne parlait pas encore dans le délire de la fièvre.

Il pénétra son sentiment.

—Tu crois que je divague, ou que je débite un conte de fées. C’est pourtant la vérité vraie. Je sens bien que, depuis un mois, mon corps n’est plus le même. Je suis comme si l’on m’avait mis des ressorts tout neufs, à la place des autres qui étaient cassés… Tiens, pas plus tard que la nuit dernière, j’en ai fait l’épreuve. Pendant que ma mère dormait, je suis descendu de mon lit et, sur ce banc où te voilà, je me suis campé tout debout… Juge de ma joie: je n’étais plus noué; j’avais les membres aussi souples qu’un poulain de chez toi… Et comment cela est-il advenu? Par toi, Jeanne-Louise, parce que j’ai voulu mourir à cause de toi… Là où j’allais chercher la mort, tu m’as fait retrouver la vie, toute la vie, Jeanne-Louise, comme au temps où je te dénichais des oiseaux dans les arbres du Kergoz… Vois plutôt!

D’un mouvement brusque il s’était dressé sur son séant et, avant que la jeune fille, stupéfaite, eût pu tenter un geste pour le retenir, il était assis auprès d’elle, sur le banc-dossier, habillé du tricot de laine et du pantalon de bure qu’il avait lui-même tirés de l’armoire, à l’insu de Gritta, dans la nuit.

La crise meurtrière dont il achevait de sortir victorieux l’avait, en effet, labouré, retourné, renouvelé, transfiguré de fond en comble. Des ruines de l’ancien Gapit, un Gapit intact avait surgi, hâve encore et décharné, mais d’aplomb, avec la mine fière d’un jeune lutteur qui viendrait de promener autour de l’arène le mouton, prix du combat.

Jeanne-Louise qui n’osait en croire ses yeux lui souriait, muette, pétrifiée. Il se pencha sur elle et, la serrant contre lui d’une étreinte ardente:

—Tu as fait ce miracle, douce jolie!…

—Il n’y a de miracles que de la part de Dieu! lança du dehors, par la porte ouverte, une voix semi-joviale, semi-bougonnante. C’était messire Guéguen qui, renseigné par Dorik Mélégan, s’offrait, à l’issue de sa messe basse, le plaisir de contempler son œuvre, en surprenant ses deux catéchistes d’autrefois dans leur premier tête-à-tête de fiancés.

 

*

 

Au prône du dimanche suivant, qui était le troisième dimanche d’avant la Pentecôte, les gens de Garlan furent officiellement avertis qu’«il y avait promesse de mariage entre Agapit Quesseveur, du bourg, et Jeanne-Louise Mével, de la tenue du Kergoz».

—Les personnes qui connaîtraient quelque empêchement à cette union, ajouta le recteur, selon la formule canonique, sont dans l’obligation de nous le révéler, sous peine d’encourir les foudres de l’Église.

Il ne se trouva pas d’empêchement valable, paraît-il, car c’est de la bouche du propre fils de Jeanne-Louise Mével et d’Agapit Quesseveur qu’ont été recueillis, en terroir morlaisien, les détails de cette véridique histoire.

 

LA BARRIQUE D’OR

A Théophile Deyrolle.