Ames d'Occident
Chapitre VI
Nous n’avions pas encore débouché dans la clairière où sont groupés les bâtiments de Kerveltrec, que les chiens, par leurs aboiements, avaient dénoncé notre arrivée.
—Paix, les bêtes! cria Jozon Skan.
Au même instant, la porte de l’habitation s’ouvrit toute grande et, dans le cadre éclairé, se dessina la svelte silhouette d’une jeune fille.
—C’est monsieur le maire, Jeanne…, avec un de ses amis, qui est aussi de vos connaissances, prévint le chef sabotier.
La fille du garde nous introduisit dans la cuisine et nous avança des sièges.
—Mon père est au feu, dit-elle, mais je vais le sonner.
Elle saisit une de ces trompes qui sont en usage dans les fermes bretonnes sous le nom de corn-boud et, campée sur le seuil, en tira trois mugissements prolongés que répercutèrent au loin les échos des bois. Comme elle revenait vers nous, Jozon Skan la retint par la manche de son «justin» de drap noir, lamé de velours, à la mode des femmes de Carhaix:
—Je ne suis pas remonté dîner aux Pierres-Longues, Jeanne, et ma mère nourrice ne doit pas être tranquille. Est-ce que ça vous ennuierait de détacher un des chiens et d’aller dire à la pauvre chère vieille qu’elle ne se tourmente pas d’idées folles, que je suis avec monsieur Hernoy?
—Bien sûr que non, fit-elle avec élan…, si toutefois ces messieurs ont l’obligeance d’attendre mon père sans moi… D’ailleurs, il ne saurait tarder…
—Va, va, ma fille, répondit Claude. Il est plus doux d’obéir à un fiancé qui demande qu’à un mari qui commande.
Elle nous gratifia d’un bonsoir rapide et s’esquiva.
—C’est exprès que tu l’as renvoyée, Jozon? interrogea mon ami.
—Exprès. Les oreilles des enfants ne sont pas faites pour entendre les péchés des pères.
Ces mots furent suivis d’un silence qu’aucun de nous n’éprouva le désir de rompre. Le jeune homme s’était rencogné entre une armoire et la muraille, dans l’angle le plus reculé de la pièce. Le maire et moi nous avions pris place de part et d’autre de la table, sur laquelle brûlait une chandelle fumeuse, plantée dans un haut support de fer-blanc. Au dehors, le ronflement de l’incendie grondait par intermittences, comme un tonnerre souterrain, et d’effrayantes fulgurations balafraient le ciel. Quinze, vingt minutes s’écoulèrent qui me parurent une éternité.
Enfin des pas retentirent, martelant le sol, et le garde entra. De sa casquette de chasse à la pointe de ses bottes, il n’était que fange et souillure. Il se dégageait de lui une odeur composite qui sentait le bois roussi, la feuille morte et la glèbe fraîchement labourée.
—Je ne vous offre pas la main, messieurs, et pour cause, dit-il. Je ne suis pas à toucher avec des pincettes.
Il était venu s’appuyer à la table, sans avoir remarqué Jozon Skan. Mais l’absence de sa fille l’étonna.
—Comment! Vous êtes seuls? Où donc a passé Jeanne?
Il s’apprêtait à la héler; le maire l’arrêta:
—C’est principalement pour nous laisser seuls qu’elle est sortie… Nous avons à converser de choses sérieuses, Bertrand.
—Dites de choses abominables, monsieur le maire, de choses dont on n’aurait même pas l’idée au pays des sauvages… Ah! poursuivit-il, en m’interpellant, vous la revoyez dans un joli état, votre forêt de Saint-Servais! Et vous pouvez être fier de vos compatriotes! Parlons-en! Toute une coupe du Barroz en flammes; mes plus beaux sujets fauchés, pulvérisés, anéantis; moi, mes trente-cinq ans d’infatigable surveillance flambés du même coup: car, dans notre administration, un incendie, c’est une mauvaise note; deux, c’est l’avertissement définitif; et le troisième, c’est la carrière brisée, c’est votre serviteur chassé de Kerveltrec et flanqué à la porte du bois, comme un incapable, comme un malpropre! Voilà, cependant, leur œuvre, à ces bandits! Et tout cela, pourquoi? Parce que j’ai une fille, monsieur…
—Pardon, Bertrand, interrompit Claude, permettez-moi de vous rappeler que les pistes indiquées par vous, lors du dernier attentat, ont dû être abandonnées toutes, après enquête… Peut-être serait-il temps de chercher ailleurs… Si les dédains de Jeanne ont pu froisser quelques galants, combien d’animosités autrement farouches et tenaces n’avez-vous pas dû vous créer, vous, Bertrand Rouzès, durant ces trente-cinq années d’étroite, de vigilante garde, que vous évoquiez tout de suite et dont je tâcherai, pour ma part, que vous ne perdiez pas le fruit! Je n’avance rien d’excessif ni de désobligeant pour vous, n’est-ce pas? en disant que vous avez rarement été pitoyable aux braconniers, aux tendeurs de collets et même aux ramasseurs de bois mort.
—Je faisais mon métier en conscience, grommela le forestier, en ramenant à lui de dessous la table un antique billot de chêne sur lequel il s’assit lourdement.
—Vous y apportiez, paraît-il, plus de zèle que tous vos confrères réunis… J’ai entendu plus d’une fois se plaindre de votre dureté et souhaiter qu’il vous arrivât malheur.
—Il est difficile de contenter tout le monde et son maître. Qui fait bonne garde a souvent à mordre, et ce ne sont pas les chenapans qui manquent en forêt… Mais les maraudeurs qui vivent du bois n’auraient pas la stupidité d’y mettre le feu… Puis, soyez juste, monsieur le maire: à supposer que j’aie eu la dent prompte autrefois, il y a, par contre, belle lurette que je feins tout au plus d’aboyer.
—J’en conviens, Bertrand: je n’ai pas oublié la véritable action de grâces qui s’éleva, de Saint-Servais à Saint-Nicodème, quand on sut quel changement inespéré s’était produit en vous.
—Et c’est le moment où l’on n’a plus qu’à se louer de moi que l’on choisirait pour me nuire avec cet acharnement! Savez-vous qu’il y a douze ans, oui, douze ans, monsieur le maire, que je n’ai pas dressé un seul procès-verbal!
Tout décidé que je fusse à me confiner dans mon rôle de comparse muet, je ne sus pas réprimer une observation:
—Douze ans, dites-vous?
C’était exactement l’intervalle écoulé entre la date de 1896, où nous étions, et celle de 1884, inscrite sur l’arbre du rond-point. La même réflexion se présenta sans doute à l’esprit de Claude, car il attrapa, comme on dit, la balle au bond:
—Voilà précisément ce que nous aurions intérêt à examiner ensemble. Douze ans, cela nous reporte, si je ne me trompe, à 1884. Eh bien! je vous le demande, et je vous supplie de me répondre à cœur ouvert: qu’est-ce donc qui s’est passé d’extraordinaire au placître des Grands-Hêtres, le jour du Vendredi Saint 1884?
La question atteignit le vieux garde comme un coup de poing en pleine poitrine. Il se cramponna des deux mains au rebord de la table et, les lèvres tremblantes, la langue pâteuse, bredouilla:
—Le placître des Grands-Hêtres… Le Vendredi Saint…
Mais, par un violent effort sur lui-même, il se ressaisit:
—Quelle histoire est-ce là, monsieur le maire?
—Je suis monté chez vous pour l’apprendre de votre bouche, Bertrand. J’ai la certitude qu’elle renferme le secret de tous ces incendies et qu’elle seule peut nous mettre sur la trace des vrais coupables… Au nom de la forêt martyrisée, au nom des cinq ou six cents arbres qui agonisent là-bas, faites appel à vos souvenirs, je vous en conjure, et parlez!
Le vieillard eut une seconde d’hésitation, glissa un regard oblique vers la fenêtre qu’illuminait d’un rapide éclat quelque nouvelle poussée des flammes lointaines, et, finalement, répondit:
—Je regrette beaucoup, monsieur Hernoy, mais, avec la meilleure volonté du monde, il m’est impossible de vous donner satisfaction.
Pour bien marquer que toute insistance serait superflue, il faisait déjà le mouvement de se lever quand une voix, derrière lui, le cloua littéralement sur son billot.