Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 34 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre I

C’était aux approches de Noël. J’avais alors dans les dix ans et je commençais mon rudiment de latin sous les auspices du recteur de Ploumilliau, lequel n’était autre, s’il vous plaît, que messire Yves-Marie-Victor de Villiers de l’Isle-Adam, le propre oncle de l’écrivain.

Voici beau temps que le saint homme repose dans le sein de Dieu, pour m’exprimer comme son épitaphe.

A l’époque dont je parle, c’était un vieillard de haute stature, aux larges épaules à peine voûtées, avec une tête léonine, un nez impétueux et des yeux étranges,—des yeux à éclipses, en quelque sorte, comme certains phares, des yeux dont on eût dit que le pouvoir éclairant se résorbait par intervalles, pour rayonner, l’instant d’après, d’un feu plus vif et plus pénétrant. Tandis que j’écris ces lignes, j’ai l’impression qu’ils me regardent encore, du fond de ce lointain passé. Il y avait en eux de la tendresse et de la malice, de l’ironie et de la bonté, tout cela mêlé d’un je ne sais quoi d’énigmatique, d’indéfinissable, qui troublait.

—Allons, conclut-il ce soir-là, lorsque nous eûmes fini d’abattre un chapitre de l’_Epitome_, tu t’en es tiré fort congrûment… Cours d’une traite prévenir chez toi que je te garde à souper.

Dans nos campagnes bretonnes, on ne «dîne» pas, on «soupe». Et, toutes les fois que le vieux prêtre-gentilhomme était satisfait de mon travail, il commandait à la servante, Anna Béricotte, de mettre mon couvert.

Je ne concevais pas qu’il pût y avoir de récompense plus agréable.

Ces repas du presbytère m’enchantaient. Malgré les remontrances, souvent trop justifiées, de la sage Anna Béricotte, le recteur tenait volontiers table ouverte. Plus il avait de convives, plus il était ravi. Presque tous étaient, comme moi, des invités de la dernière heure, des invités de raccroc. Il les avait recrutés de-ci de-là, dans la rue, à l’église, voire au confessionnal. D’aucuns se présentaient in extremis, sans avoir été priés. Ils n’étaient pas les moins bien accueillis, ni non plus les moins divertissants. Ils arrivaient, sous prétexte d’une communication à faire à M. le recteur, et, invariablement, M. le recteur les poussait devant lui dans la salle à manger, en disant d’un ton paterne:

—Entrez donc… Entrez donc… Vous m’expliquerez ça, la fourchette en main.

Elle était intimidante au premier aspect, cette salle à manger, avec ses austères boiseries de chêne où, dans des cadres dédorés, jaunissaient des portraits de papes. Mais l’apparente sévérité des choses se fondait vite à la belle humeur des gens. J’ai vu défiler là des types extraordinaires, toute une Bretagne délicieuse et cocasse que l’avenir ne connaîtra plus. Moi-même, je la croyais effacée de ma mémoire, et voici que les noms me reviennent soudain avec les figures. C’est Jean-Louis Roparz, le chef-cantonnier, qui discourait, les paupières mi-closes, d’une voix caverneuse de conspirateur; c’est Milliau Boubennec, le buraliste, un vétéran de la guerre d’Italie, qui, à cause d’un coup de sabre attrapé à Solferino, avait l’air d’avoir deux bouches et n’ouvrait jamais la véritable sans tonitruer aussi fort que s’il en avait eu quatre; c’est Benjamin Caha, surnommé l’Empereur, parce qu’il faisait partie de l’équipage de la Belle-Poule quand elle ramena en France les cendres de Napoléon: pensionné de l’État, médaillé de Sainte-Hélène, l’Empereur avait adopté, pour occuper ses loisirs et gagner, comme il disait, son argent de tabac, la spécialité d’annoncer les enterrements, tâche dont il s’acquittait avec un entrain qui n’avait, en vérité, rien de funèbre; c’est… Mais je n’ai pas promis de les dénombrer tous. Reprenons où j’en étais resté.