Ames d'Occident

Anatole Le Braz · Chapitre 35 sur 42

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Ames d'Occident

Chapitre II

Je n’avais fait qu’un saut jusque chez moi et, avant que M. de l’Isle-Adam eût terminé le Benedicite, j’étais de retour au presbytère.

Une dizaine de bonnes têtes réjouies couronnaient la table, ennuagées à demi par les fumées du potage et semblables, dans la tremblante clarté des chandelles, à autant de rouges levers de lune derrière un voile léger de vapeurs. Le recteur présidait, un peu distrait, un peu distant, à son habitude, et se bornant à encourager d’un sourire, énigmatique comme son regard, les divagations tout de suite abondantes de ses commensaux.

La conversation, après avoir dessiné quelques méandres autour des derniers potins de la chronique locale, roulait maintenant à pleins bords sur la grande solennité prochaine et sur les liesses nocturnes par lesquelles toute la région s’apprêtait à célébrer la naissance du Sauveur. Puis, remontant le cours des souvenirs, elle rebroussa chemin vers les Noëls d’antan.

—Ah! si vous aviez été sur la Belle-Poule! entama l’Empereur. Une nuit de Noël douce et tiède, mes amis, comme chez nous la nuit de la Saint-Jean…

Mais il l’avait débitée vingt fois, cette histoire d’un réveillon sus les tropiques. On en savait les termes par cœur.

—Oui, c’est entendu: vous mîtes la Belle-Poule au pot! clama l’organe retentissant du buraliste, qui avait des lettres.

Il y eut un accès de grosse hilarité que l’Empereur partagea, encore qu’il se plaignît de l’incivilité avec laquelle «on lui coupait la chique».

—Moi, insinua le chef-cantonnier, que ses factions solitaires le long des grandes routes inclinaient aux graves songeries, je déplore que la nuit de Noël ne soit plus, comme dans les âges qui nous ont précédés, la nuit des miracles.

—Que voulez-vous dire par ces paroles? demanda le vicaire de Saint-Michel-en-Grève, un invité exotique dont j’avais l’honneur d’être le voisin de droite.

—Dam! exhala Roparz, en baissant à la fois le ton et les paupières, comme s’il se fût agi d’une révélation d’où dépendît notre sort à tous,—vous avez certainement ouï conter à nos anciens que, pendant la nuit sainte, les bœufs étaient autorisés à bavarder entre eux dans le langage des hommes… Eh bien! il faut croire qu’ils ont abusé de la permission et qu’elle leur a été retirée, car, dorénavant, ils n’articulent plus une syllabe.

Quelqu’un objecta:

—Auriez-vous donc vérifié la chose, Jean-Louis!

—Parfaitement!… Et par trois Noëls consécutifs…, et dans trois étables différentes.

—Et vos oreilles n’ont rien perçu!

—Rien.

—Quoi? ricana le notaire Landouar qui, peureux comme un lièvre, jouait volontiers l’esprit fort, il ne s’est pas trouvé un de ces animaux pour chuchoter, en bon breton de Tréguier, à son camarade: «Si nous plantions nos cornes dans le derrière de cet imbécile de Jean-Louis Roparz qui est décidément plus bête que nous»?…

—Non, pas même cela, monsieur Landouar. Et, pourtant, je me serais tenu pour édifié, si seulement ils avaient parlé en mauvais français de notaire.

—Mouche! s’écria Miliau le Balafré, heureux de marquer le coup.

Jonathas Morvan, le marguillier, plus communément désigné par le sobriquet de «Micamô», du nom de sa boisson favorite,—un mélange de café, de vin et d’eau-de-vie, introduit en Bretagne par les maquignons normands,—Jonathas Morvan, qui jusqu’alors n’avait desserré les dents que pour mâcher, estima sans doute le moment opportun de faire, lui aussi, sa déclaration de principe:

—C’est comme le «Trésor de Noël», nasilla-t-il (car il était affligé d’un rhume de cerveau qu’on disait héréditaire dans sa famille), vous savez bien, ce fameux trésor, dont les commères affirment qu’on l’entend dirlinguer sous terre, avec un clair bruit de pièces d’or, à tous les croisements de chemins. Vous êtes censé n’avoir qu’à le cueillir, pour peu que vous soyez sur la place quand tinte la clochette de l’Élévation, à la messe de minuit… Une année je résolus d’en avoir le cœur net, moi qui vous parle. Donc, je me rendis au carrefour de Nizilzi, et là, durant deux heures, messieurs, oui, deux heures d’horloge, je demeurai couché à plat ventre dans la neige… Le sang me bourdonnait aux tempes comme un rucher d’abeilles… Mais ce fut tout ce que j’entendis.

—C’est là que vous vous serez enrhumé pour le reste de vos jours, observa d’un ton de commisération hypocrite Maudez Guermeur, le secrétaire de mairie.

Micamô haussa les épaules:

—A d’autres, le trésor de Noël! Il n’y a pas de trésor de Noël.

Au haut bout de la table, les yeux à éclipses de M. de l’Isle-Adam brillèrent d’un éclat glauque.

—Vous l’avez cherché, Jonathas, dit-il, et vous ne l’avez pas trouvé. Je sais quelqu’un, moi, qui l’a trouvé, précisément parce qu’il ne le cherchait pas.

Il se fit, à ces mots, un silence presque religieux. Tous les visages s’étaient tournés vers le recteur.

Il commença: