Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 8
8
Horace Starski se tenait face à la baie principale de son penthouse londonien, et observait le monde à ses pieds. Le verre super-fin était également super-résistant, renforcé et avec Peepin intégré, la dernière mise à jour de la série VoyBox. Le pré-accès au dernier cri de la tech était l’un des avantages de la fonction de Contrôleur, et pour un homme de Bruxelles, les possibilités dépassaient l’imagination.
Le Grand Londres avait au moins trois ans de retard sur les grandes villes du Continent, malgré l’arrivée de tous ces Crates qui par leur seule présence relevaient la moyenne. Redressant la tête, il zooma par-delà l’immédiate beauté d’East Side, en direction de la M 25. Peepin comportait des fonctionnalités qui dépassaient de loin celles de Limier, le meilleur renifleur à la portée des Crates. En quelques secondes il pouvait se retrouver sur la jetée de Southend, n’observant pas les promeneurs, mais marchant parmi eux. Cependant, il n’avait pas envie de s’enfoncer dans les bas-fonds du bord de mer anglais. Les lueurs de Blackpool scintillèrent, mais il les occulta.
Les communs de la campagne s’accrochaient à leurs mythes, à leurs routes sinueuses et leurs haies mal taillées, leurs ennuyeux matches de crickets sur des terrains bordés de chaume ranci, heureux de se remplir la panse de bière et de tourtes ignobles, certains allant même jusqu’à cultiver leur petit jardin alors qu’ils pourraient parfaitement acheter des légumes plus propres, quasi identiques, dans un hypermarché. Ce refus du changement avait limité la propagation de valeurs plus progressives, mais ces coins reculés finiraient bien un jour par accéder à la modernité. L’USE maintenait le forcing, gardait la main tendue, jouant comme à son habitude sur le temps long. Le rejet ne serait pas oublié. Les insultes avaient été compilées. La suppression de l’Anglicité était inévitable. Les rebelles gallois, écossais et irlandais disparaîtraient également. Pourtant, malgré les tentatives du Cool pour susciter des dissensions internes, la résistance britannique demeurait unie. Pour le moment, en tout cas. La victoire était assurée. L’USE atteignait toujours ses objectifs. Le temps n’avait aucune importance. Il en avait été ainsi dès le début. Londres était d’ores et déjà très différente de la ville qu’il avait jadis connue.
Il avait eu alors la témérité de s’écarter des zones protégées pour s’enfoncer dans les faubourgs malfamés. Le jeune homme qu’il était s’était épris des plans et horaires lors de son exploration du métro. Il avait trouvé les communs anglais frustes, stupides même pour certains, mais il avait toujours eu l’honnêteté de reconnaître qu’ils possédaient une énergie qui faisait défaut à ses collègues. À titre d’expérience, il avait comparé les plaisirs immédiats aux profits à long terme, avait écouté de la musique agressive et goûté à diverses bières dans des pubs douteux. Les femmes avaient un charme sale et crapuleux, qui ne relevait en rien de leur fortune ou de leur statut social, ou d’une quelconque expertise sexuelle acquise dans des centres de réhabilitation de la Libye Libre ou du Bangkok Exchange. Tout en étudiant de près la tentation, il était resté fidèle à certaines vérités fort simples. La discipline menait au succès. L’émotion était une faiblesse. Le Contrôleur Horace eut soudain la nausée.
Des problèmes plus immédiats requéraient son attention. Le cas des six moineaux en liberté dans l’East Side, par exemple. Une équipe-barbecue avait fourni les animaux vivants pour une brochette-partie, mais tout juste arrivé de Bruxelles, Horace Starski avait soudain décidé de les libérer. Ces emplumés n’avaient que peu de chances de survivre, mais il était curieux de savoir s’ils parviendraient à trouver une façon de sortir des dômes. En guise de divertissement, il avait été convenu entre copains Contrôleurs de laisser entrer un peu de brouillard. Les moineaux passèrent du statut de surprise du chef à celui d’info principale dans toute la ville et sur InterZone. Starski tenait à observer les réactions de ceux qui vivaient du bon côté des Portes. Une partie de lui espérait que les oiseaux parviennent à s’échapper loin d’ici, l’autre souhaitait leur mort.
Peepin tinta. Son Crate préféré quittait l’une des tours en contrebas. Avoir un appartement dans un bâtiment d’excellence tel que la Pearly Tower, c’était le rêve de tout Bureau et de tout Techno, la deuxième option, plus réaliste, consistant à résider près des bonnes adresses. Horace Starski remua sa baguette et observa Peepin siphonner la scène, prévoir et prédire, projeter les scénarios virtuels. Il contempla les possibles pendant exactement une minute avant de passer les portes de la terrasse. La plate-forme était modulable en intérieur/plein-air, la coquille protectrice disparaissant quand on le lui demandait gentiment. Elle était présentement en place, ce qui lui permit de s’avancer jusqu’au bord sans courir le moindre risque de chute. Ce mini-dôme pulsait au rythme de ses pas, version miniature des énormes courbes qui protégeaient les Portes. Les moineaux étaient là, quelque part, et il se demanda ce que Scales ! et son odeur salée leur évoqueraient. Peepin tournait à plein régime : Horace Starski se saisit de ses lunettes Toms, les plaça devant ses yeux et se retrouva instantanément en train de marcher au côté du B+, se délectant de la sensation de poids de chaque pas, ravi de la qualité de cette expérience plus qu’immersive.
Horace Starski hésitait à se rendre physiquement dans une zone commune. Son emploi du temps était bien rempli, mais une fois ses menues tâches accomplies, il aurait sans doute le loisir de se balader un peu. Il porta la main à sa poitrine pour sentir la cadence de son cœur, s’imagina des illuminations et des mouettes volant en rond, l’aiguillon de la nostalgie lui signifiant que c’était quelque chose qu’il devait faire. Se rendant compte que c’était sa main portant sa Paume, il l’écarta aussitôt, sans véritable raison d’alarme. En tant que Contrôleur, il possédait une Paume différente de celles dont étaient équipés les Crates et tant d’autres Bons Euros. N’ayant pas d’internes, il était au-delà de tout Soupç, et bien qu’il fût l’objet d’une surveillance minimale, il était libre de tout monitoring. Il ne faisait qu’un avec Hans et son âme sœur Michele. Après tout, si on ne pouvait faire confiance à un Contrôleur, à qui aurait-on pu se fier ?
Les Contrôleurs se devaient de répondre, de jauger, de projeter, d’encourager et d’affiner le système, mais ils se devaient également d’inspirer la foi. À cette fin, le pouvoir absolu était une nécessité. Toutes celles et tous ceux qui travaillaient pour l’USE se reposaient sur des règles et aspiraient à suivre des ordres : il revenait donc à des hommes et des femmes plus forts de se sacrifier en acceptant de porter le lourd fardeau du leadership. Certes, des erreurs pouvaient survenir, il y avait eu des excès, et les services de sécurité pouvaient se montrer à l’occasion trop fermes. Mais le système fonctionnait à la perfection. Ce que les masses ignoraient ne pouvait leur faire de mal. Si personne ne savait, il s’ensuivait que personne n’en avait cure. Si personne ne savait et n’en avait cure, il s’ensuivait que l’événement en question n’avait pas eu lieu. La Nouvelle Démocratie valait bien une certaine dose de flexibilité. La réflexion souple, bien que découragée dans les rangs des Crates, était un droit âprement gagné par tout Contrôleur en exercice.
Horace Starski sentit les arômes de café et de chocolat. Du bacon en train de frire. Il se déplaçait tel un grand timonier invisible, partie intégrante de la machine mais échappant à son contrôle, fixant les caps, libre de ne suivre que son bon vouloir. Le Contrôleur était heureux de se retrouver parmi les siens, de saisir au passage les conversations des Crates – papotages rassurants sur les horaires de train, les mérites d’une promotion Mango Services, une hausse moins élevée que prévu de la taxe InterZone. L’odeur de bacon laissa place à une bouffée de déodorants et de parfums tandis que Bureaus et Technos convergeaient en une colonne de plus en plus dense à l’approche de la gare principale, les jeunes esprits les plus brillants d’Europe se rangeant en une file étroite où divers niveaux se mêlaient sans bousculade, chacun témoignant d’un respect absolu pour ses potes.
Si sa présence avait été physique, le Contrôleur Horace aurait été écrasé par la foule, mais il n’en voulait à personne puisqu’il était invisible, la tête littéralement dans les nuages. Il pouvait ainsi considérer ses camarades avec une ouverture d’esprit absolue, et se concentrer pleinement sur son ascension en escalator. Sur le quai du Surmétro, l’attente de la rame était établie à trois minutes, qu’il mit à profit pour observer les Crates. Ils clignaient des yeux, contractaient les muscles de leur visage, regardaient droit devant eux, jetaient des coups d’œil de côté et affichaient des sourires polis, certains discutant discrètement par groupe de un, de deux ou de trois, tandis que la majorité s’était coupée des flux InterZone afin de se préparer aux tâches importantes qui les attendaient. Ils éveillaient leur concentration. Atteignaient la sérénité intérieure absolue grâce à des exercices de relaxation enseignés par l’État. Au milieu de tous ces jeunes, le Contrôleur entrevoyait un avenir plus que radieux. S’il avait été visible, leurs réactions auraient été bien différentes, l’admiration et même la stupéfaction auraient brisé leur quiétude. Il était heureux de ce parfait anonymat.
Peepin garantissait une intimité sans commune mesure avec les autres technologies, et il eut une pensée pour l’humble Limier et la façon dont les Crates customisaient leur toutou, qui dans certaines situations pouvait se montrer désobéissant. D’ici un an ou plus, tous n’auraient plus d’yeux que pour Peepin, récompensant par transfert de crédit ses concepteurs, ses fabricants et ses investisseurs, tandis que Starski aurait accès à une technologie encore supérieure. L’imminence d’une mise à jour révolutionnaire était perpétuelle, et lui était toujours à l’extrême pointe du dernier cri. La commercialisation de ces produits devait être approuvée et légalisée, et c’était les Contrôleurs qui s’en chargeaient. Ils étaient bien rémunérés, ce n’était que justice, et par-dessus le marché, Starski avait fait fortune grâce à Scales ! Et si son hybride humain-chimpanzé trouvait son public…
Il se surprit à fredonner la chanson diffusée sur le quai et dont le titre lui échappait, sourit en apercevant des pieds battre silencieusement la mesure, tandis qu’au moins la moitié des hommes présents tiraient des poches de leur veste ou de leur manteau des casquettes blanches, pour les visser aussitôt sur leur crâne. Des femmes et quelques hommes tournèrent la tête pour admirer ces beaux gosses, et le Contrôleur en profita pour jauger les mademoiselles présentes. Elles n’étaient pas aussi frontalement séduisantes qu’une deyte, mais leur modestie n’était pas dénuée de charme, et la plupart devaient avoir un double Euroland.
La rame arriva, tous montèrent à bord en files impeccables, et bien vite le train quitta l’East Side pour glisser en direction du Centre. Les rues en contrebas, moins policées, fourmillaient de livreurs et de petites mains. Le travail manuel était une nécessité, et les communs qui avaient accès aux dômes étaient dûment sélectionnés et monitorés. La sécurité était draconienne, et pourtant le Contrôleur Horace savait que si les Anglais Libres lançaient un jour une attaque sur Londres, ce serait par le biais des techniciens de surface, des coursiers, des ouvriers du bâtiment, des substituts et autres inférieurs. Il en allait de même dans toutes les villes européennes, mais la Grande-Bretagne était l’une des régions les plus dangereuses. Un projet d’esclandre fomenté par les Écossais Libres avait été déjoué à Glasgow deux mois auparavant. Le B+ qu’il filait comme son ombre descendit de la rame, et lui fit emprunter une série d’escalators jusqu’aux jardins de Westminster.
Le Contrôleur Horace entendit quelqu’un l’appeler par son nom. Il eut l’impression d’être un spectre surpris par un médium extralucide, un usurpateur dans l’ombre froide de la tour rouillée de Blackpool. Le Paris du Nord. Il se crispa, attendit, sûrement le fruit de son imagination, mais on l’appela à nouveau et il se demanda s’il était mort. Peepin l’avait arraché à ses copains. Son corps avait été effacé. Il éprouva une brève terreur, la solitude l’étouffa une fois de plus, et il se dit qu’il aurait mieux fait de rester à Pearly Tower, ou mieux encore, dans la Tour Monnet. Il n’aurait jamais dû quitter Bruxelles. L’assassin était une jeune femme qui chantait comme un moineau. Elle ne ferait preuve d’aucune pitié, et il espérait qu’une fois sa tâche accomplie, elle parviendrait à s’échapper. Il reconnut alors la voix et se rappela qui il était, ce qu’il était, où il était, retira ses lunettes Toms et se retourna vers Baby.
— Ça vous dit, un café ?
Le fait qu’il ait confondu le superbe accent continental de Baby avec le cockney guttural des communs de Londres avait quelque chose de terrifiant. Le Contrôleur Horace avait été considérablement désorienté. Peepin était un outil très puissant : sa capacité à dépasser le virtuel pour entrer dans le visionnaire pourrait s’avérer fatale pour des esprits faibles. Pourtant, cela n’avait rien de physique. Bien sûr que non. Les frontières se brouillaient et le Contrôleur Horace avait travaillé à une vision qui lui était personnelle, et qu’il avait hâte de tester. Il sourit à Baby, qui savait exactement comment il aimait son café. L’heure était toute indiquée pour laisser le Crate à Westminster. Le Contrôleur avait une journée bien chargée devant lui. D’un geste, il indiqua à Baby qu’il allait passer à l’intérieur.
— Muffin à la myrtille ? lui lança-t-elle en se retournant, une fois passé le seuil de la terrasse.
Horace Starski la suivit dans le salon. Bob Terks venait de sortir de sa chambre et s’affairait déjà à la machine à expressos : l’ex-agent de la CIA aimait les cafés forts et courts. Le Contrôleur était plutôt cafetière à piston, du café noir généralement, un latte pour changer de temps en temps, et Baby préférait le thé. Chacun ses goûts. La liberté de choix avant tout. Rien ne les obligeait à le copier en tout.
— Nous avons beaucoup à faire, déclara le Contrôleur Horace, une fois qu’il se fut assis confortablement.
Cette petite promenade l’avait mis en jambes, et il était fin prêt à guincher. Leur séjour à Londres ne durerait pas plus de trois jours. Il prendrait part à des réunions, tapoterait chaleureusement quelques dos et dicterait les choix qui s’imposaient avant de rentrer triomphalement chez lui. Rien de plus simple en vérité, mais il était de coutume de tomber dans l’hyperbole.
— Et voilà pour vous, dit Baby en posant un plateau sur ses cuisses.
— Merci infiniment. Ça sent rudement bon. Les haricots ?
— Ils viennent de Palerme.
— Palerme. Une ville intéressante. Tu y es déjà allée ?
— Jamais.
— Nous irons un jour. Qu’est-ce que tu en dis, Bobby ?
— Pardon ?
— Et si nous allions à Palerme voir comment sont produits les haricots ?
Bob Terks se retourna. Il semblait alarmé.
— Pas aujourd’hui, Bobby. Bien évidemment, pas aujourd’hui. Plus tard. Baby n’est jamais allée à Palerme.
Bob Terks redressa l’échine.
— Moi non plus. Il y a beaucoup d’autres villes européennes où je n’ai jamais mis les pieds. La plupart, en fait.
— Nous nous y rendrons bientôt. Je vous le promets.
Bob Terks était visiblement ravi. Le héros du nettoyage de Los Angeles se reconcentra sur sa tâche, s’appliquant à produire le meilleur expresso, tandis que Baby prenait place sur le siège le plus proche. Celui-ci était en acier, et contre son imposant dossier, elle semblait encore plus menue, vêtue de cette grenouillère à poids qu’elle aimait porter en guise de pyjama. Elle était chaussée de ces pantoufles en crinière de lion qu’Horace Starski lui avait offertes à l’occasion de son dernier anniversaire. Pendant les mois qui avaient suivi, il ne l’avait jamais vue les porter, et lui avait demandé si elles n’étaient pas à son goût : depuis, elle les chaussait tous les matins et tard le soir. Elle leva un pied et frotta la semelle sur le mollet du Contrôleur. C’était là le geste d’une innocente, la marque d’affection d’une enfant envers un parent pétri de sagesse, et Horace Starski réfléchit à la pureté de Baby, au fait qu’elle ne ferait preuve d’aucune pitié s’il était un jour menacé.
— Je vais me préparer un bagel au fromage frais, annonça Bob Terks. Ça vous dit ? J’ai du saveur cabillaud, côtelette d’agneau ou nature.
— Nature pour moi, répondit Horace Starski en donnant de la voix. Tu les as scannés comme il faut ?
— Pourquoi est-ce que je devrais scanner un bagel ?
Cela avait beau être une blague récurrente entre eux, le poison était un sujet très sérieux.
— J’ai commandé ces ingrédients dont je vous ai parlé. Quand on sera de retour à la maison, je vous préparerai une petite spécialité californienne, pur jus. Je n’arrive toujours pas à croire que vous n’ayez jamais goûté à un Tex-Mex Tornado.
— Avec de la purée de haricots ? s’enquit le Contrôleur.
— La totale. Des tacos pour commencer. Accompagnés de margaritas, servies dans des verres gelés, avec du sel sur le bord.
— Ça me met l’eau à la bouche, commenta Horace Starski.
Il avait déjà goûté à la cuisine mexicaine, mais il n’avait pas le cœur à ruiner la joie de Bobby.
— C’est un plat américain traditionnel, se rengorgea Bob Terks. Inventé par les premiers colons européens, l’alliance du génie des boulangers de Cork et, sacrée coïncidence, d’experts en épices originaires de Palerme. Ces gens ont cultivé la terre à la sueur de leur front pour produire bœufs, agneaux, chèvres, poulets, chiens, haricots, piments, poivrons, riz et d’autres ingrédients encore que je déciderai d’utiliser ou non. Je rapporterai enfin ce plat sur son continent d’origine. Je sais qu’il existe des restaurants californiens à Bruxelles, mais ces plats n’ont pas eu le même succès que les currys d’Amsterdam.
— Presse-toi un peu avec ce bagel, dit Baby. Le Contrôleur Horace doit mourir de faim.
Baby regardait Bobby tandis que celui-ci poursuivait sa tirade sur le festin qu’il planifiait. Debout face au plan de travail, leur tournant le dos, Bob parlait de tortillas en préparant ces bagels tout simples, colosse à l’obéissance aveugle, aux habitudes immuables, et à la loyauté indéfectible. Il y avait une légère tension entre Baby et lui, ce qui n’était pas très sympa, mais le Contrôleur avait le sentiment que tout finirait par s’arranger de soi-même. Ils étaient jeunes et idéalistes, le considéraient comme un sage, un ancien, et pourtant, en son for intérieur, il ne se sentait pas vieux du tout.
Il se reconnaissait dans ce jeune Crate avec lequel il avait traversé Bethnal Plaza pour attendre le Surmétro, entouré de tous ces talents prometteurs aux costumes similaires, stricts et conformistes, mais de leur propre point de vue uniques et individuels. Il y avait les lentilles que les filles portaient et les casquettes des garçons, les marques et les griffes, et son Crate était si fier de son statut B+ – ce cher petit Rupert – à première vue, c’était un amoureux des détails et des broutilles que la répétition ne fatiguait jamais, mais c’était ces particularités qui peut-être le feraient sortir du lot. La voix de Bobby résonnait puissamment, mais bien que Horace Starski fût un ex-Crate, un homme dévoué aux sphères des idées et de l’esprit, il demeurerait plus dangereux et mortifère que le soldat qui avait contribué à la libération de Los Angeles.
Le Contrôleur se retrouva jeune homme, debout devant un plan de travail tout comme Bob Terks, passant en revue les ingrédients, débitant le même genre d’inepties, avec pour seul public une jeune Londonienne du nom de Belle. C’était la première fois qu’elle l’invitait chez elle, un simple F 1 dans un petit immeuble de Balham. Les lieux étaient minuscules, mais assez jolis, chaleureux et accueillants. Il aurait voulu mettre un peu d’ordre là-dedans, jeter pas mal de choses, mais il avait assez de jugeote pour ne rien lui dire, à ce sujet tout du moins. L’immeuble était proche de l’hôpital public où elle travaillait, à cette époque où la Sécurité sociale n’avait pas encore été privatisée, où les directives de l’ UE s’alignaient sur l’idéologie des capitalistes natifs de Grande-Bretagne, avec le soutien et l’expertise des mégacorps américaines.
Il avait parlé et parlé sans discontinuer, en buvant une bouteille de bière, et il se demandait à présent pourquoi. C’était la première fois qu’il se retrouvait dans un « flat », ce terme anglais qu’évitaient soigneusement les agents immobiliers visant une clientèle de riches salariés. « Apartment » sonnait plus européen, reflétait à merveille le snobisme des Britanniques britannophobes, cette cinquième colonne qui s’était avérée essentielle à l’unification, mais qu’à cause de Belle il avait un temps méprisée. Il avait à présent l’impression d’être de retour dans cet appartement, de s’écouter à nouveau parler, et il aurait voulu qu’il la ferme. Le fait de repenser à Belle le rendait aussi heureux que triste.
Cela faisait plus de quarante ans qu’il ne lui avait plus parlé. Il se demandait ce qu’elle pouvait bien penser des chansons diffusées dans le Surmétro, mais elle n’utilisait sûrement pas ce mode de transport. C’était une commune, elle vivait dans un monde enténébré. Il se souvint des disques punk qu’elle lui faisait écouter quand il était chez elle. Il sourit, Baby le remarqua et fit de même. Belle avait toujours été d’une force et d’une indépendance hors du commun. Il se demanda si Baby était de la même trempe, mais comment aurait-elle pu l’être ? Malgré le dégoût que cette musique lui inspira au début, il n’avait pas mis longtemps à en saisir l’importance, et en déduire les causes de sa marginalisation. Il se souvenait encore des noms de ces groupes, et de beaucoup de leurs chansons. Tout avait été effacé depuis, et c’était pour le mieux. Il en allait de même pour Belle.
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