Anarchy in the U.S.E.

John King · Chapitre 5 sur 27

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Anarchy in the U.S.E.

Chapitre 3

3

 

Hors de ses heures de service, quand il était prêt à rock’n’roller, Rupert Ronsberger se transformait en Rocket Ron – charmeur prodigue qui aimait prendre du bon temps. Il travaillait à fond et s’amusait à fond. Les longues heures de travail et les œillères que tout Crate volontaire devait s’imposer conféraient un sens profond à leur existence, mais il était tout aussi important de récolter les avantages qui allaient de pair. Les plaisirs honnêtes permettaient de nettoyer l’esprit, qui bénéficiait ensuite d’un plus grand pouvoir de concentration, d’une plus grande productivité, et aspirait à nouveau à la routine et aux menus détails. La face officielle de l’USE était complétée par l’expérience Euroland. Accès spécial au meilleur du R’n’R.

Régulièrement, des mémorandums crates évoquaient en interne le cas de Jacques, un Bureau ( B ) prometteur, qui à force de taffer trop dur et de refuser d’aller s’amuser, avait fini par devenir un ronchon à la concentration défaillante. Des erreurs étaient survenues. La dépression avait suivi. À présent, il nettoyait les toilettes d’un stade sportif à Marseille. C’était une bien triste histoire, présentée comme une mise en garde bienveillante contre ce type de risques santé.

Ce soir, Rupert avait rendez-vous avec Polestar, que son collègue Gio lui avait recommandée. La semaine écoulée avait été très chargée, avec plusieurs affaires compliquées à démêler, et pour couronner le tout, l’incident d’aujourd’hui, à Yeovil, Swindon ou ailleurs. Il fallait qu’il se coupe de tout cela, qu’il goûte aux plaisirs d’Euroland. Polestar était la deyte idéale – éthique, progressiste, durable – et tandis qu’il attendait qu’Himmler ait fini d’éteindre son terminal, il ne put s’empêcher d’ouvrir un écran dans sa Paume pour visionner les clips bipés par le Crate milanais. Gio avait enregistré Polestar lors de leur deuxième et dernier rendez-vous. Rupert apprécia la nudité de son corps huilé et son bâton de danse portatif, le morceau gangsta qui vrombissait au même rythme que ses mouvements. Gio ne tardait pas à distiller sa magie, et elle laissait l’extase déformer son visage pour l’objectif. Le plan traditionnel concluait leur accouplement. Il en avait encore dans sa Paume, mais Himmler avait accompli sa tâche. À Rocket de prendre le relais.

Leur rendez-vous avait été fixé via Cop’s, l’une des meilleures agences de rencontres. Il avait proposé un dîner chez Ribs, mais il se trouvait que Polestar était une aficionada de Kangouwraps, de succulents filets panés de bébés kangourous, des piments jalapeño et de la mayonnaise arôme poule, le tout roulé dans une tortilla : une marque déposée Tenderburger. La mégacorp gardait secret le mode de préparation de la viande, et c’était cette recette qui faisait tourner la tête de la communauté Kango. En véritable gentleman, Rocket avait accepté, considérant ce souci de flexibilité comme un habile investissement.

Il se leva et s’étira, quitta son bureau et emprunta le couloir qui menait à l’ascenseur, saluant de la main les autres Crates qui travaillaient dans les espaces contigus. Il s’arrêta devant la salle chill-out de l’étage, entra et s’engagea dans l’unité de soins. Il prit une douche, se parfuma et enfila les vêtements de ville qu’il gardait dans son casier : baskets Saviles, pantalon Rebel, Lacoste rose, et sa fidèle veste Friends. Il se contempla dans le miroir en pied le plus proche, et dut admettre qu’il était au top. Se souvenant de sa casquette, il la fourra dans l’une de ses poches.

Le Surmétro était à quelques minutes de marche. Au bout d’une allée pédestre parfum vanille, il emprunta l’escalator, et en mettant le pied sur le quai, il était sûr d’arriver à l’heure au Tenderburger. Les fonctionnaires prenaient rarement le Soumétro, sombre, sale et bondé de communs, bien conscients qu’ils se devaient d’éviter tout trouble afin de pouvoir se concentrer pleinement sur leur taf. C’était pour le bien des usagers qu’ils les évitaient. Le Surmétro était réservé aux Crates et autres Bons Euros. Le nouveau tube des Rubettes, Sugar Baby Love, faisait vibrer la station. Rocket avait été si ému par ce morceau qu’il avait investi dans une réplique conforme du couvre-chef que portaient presque tous les membres du groupe. Plongeant sa main dans sa poche, il en ressortit sa casquette blanche, conscient qu’elle se distinguait de la norme, et la posa sur sa tête, légèrement de biais. Rocket se sentait incroyablement bien – stylé, moderne et un brin hardi. Il remarqua qu’une Crate l’observait, et lorsque leurs regards se croisèrent, elle lui signifia son approbation par un hochement de tête.

Les quais étaient enclos dans des parois de plastique, la température était parfaite, aux antipodes du froid qui régnait dans le reste de la ville, à l’extérieur des dômes. Londres était sale et bruyante, et bien que Rocket fût libre de toute attache, et qu’à ce titre il n’eût jamais éprouvé le mal du pays, s’il n’avait pas occupé le présent poste, véritable tremplin pour sa carrière, il aurait préféré vivre dans une ville continentale. Même Athènes était préférable à Londres. Comme n’importe quel Crate, il aspirait à monter à Bruxelles. La capitale était le lieu où toutes les ambitions se réalisaient. Les hommes et femmes importants s’y rendaient afin de gagner encore en crédit. Ils y façonnaient les lois, accroissaient les profits et satisfaisaient leurs besoins. Il était convaincu qu’il s’y installerait un jour. Certain qu’il atteindrait le summum de la civilisation.

Du quai, il voyait en contrebas les Crates traverser la Parliament Plaza en formations spontanées. Grâce au dôme qui les protégeait de la météo, la plupart étaient en manches courtes, au moins la moitié arborait des T-shirts de Rockeur estampillés de slogans tels que Just Do It et Live On The Edge . Hors du Centre et des Portes, il faisait froid et humide : à l’intérieur, il faisait toujours chaud et sec. Une statue de vingt mètres de Jeanne d’Arc dominait la place, des commerces de bouche avec terrasses occupaient les côtés nord et sud. Le Parlement avait été reconverti en bureaux, la Banque centrale européenne ayant investi des sommes conséquentes dans ces travaux de modernisation plus que nécessaires. Big Ben affichait l’heure, les étoiles d’or du drapeau de l’USE faisant le tour du cadran. On n’avait conservé que les murs de l’abbaye de Westminster, qui accueillait à présent des bureaux de Crates. C’était là que travaillait Rupert.

Son train arriva si silencieusement qu’il ne le remarqua qu’à la baisse de volume de Sugar Baby Love . Il monta à bord, se campa en face de la paroi transparente opposée aux portes. Au bout du wagon, un serveur se tenait à disposition, prêt à servir café et viennoiseries à qui le souhaiterait. Le tube des Rubettes jouait en sourdine, le raccord entre le quai et la rame avait été parfait. Lorsqu’ils s’ébranlèrent, Rocket Ron constata que les Crates qui n’utilisaient pas leur Paume articulaient les paroles de la chanson. Il ajusta sa casquette, et regarda dehors alors qu’ils passaient devant Whitehall, la position surélevée de la ligne lui permettant de voir clairement l’intérieur de ces salles où œuvraient diverses agences de renseignement. C’était là l’une des vitrines les plus classes de l’USE : démocratique et responsable. Rien n’était caché. Le Quartier Politique était peuplé de penseurs à l’esprit ouvert, tous évalués et validés pour leur pureté de pensée, un généreux dixième de leurs effectifs constitués d’individus originaires de la région.

Une ruelle menait aux Churchill War Rooms, centre de commandement souterrain conservé tel quel à titre de témoin historique des périls de l’anglicité, du fanatisme d’une Grande-Bretagne qui pendant longtemps avait rejeté toute idée d’intégration. Les tunnels du bunker étaient sombres et étouffants, mais c’était dans les pièces caverneuses que les pires crimes avaient été perpétrés. C’était là que Winston Churchill et ses copains meurtriers avaient déclaré la guerre aux démocraties allemande et française dans les années 1940, tirant profit de leur puissance militaire au détriment des pacifistes continentaux. Churchill avait ordonné des raids aériens et la diffusion d’une propagande malhonnête, le tout couronné par une terrible invasion terrestre. C’était là qu’il avait eu l’idée de la Solution Finale. Porté par une haine démente des non-Britanniques, il avait planifié l’extermination de millions d’hommes, de femmes et d’enfants.

Le Surmétro avançait suavement et Rupert se redressa, parcouru d’un frisson de fierté historique tandis qu’ils passaient devant le Cénotaphe, monument en l’honneur de tous ces idéalistes européens assassinés par des terroristes britanniques durant le conflit de 1914-1918, et des progressistes qui au cours de la guerre de 1939-1945 furent visés par une autre génération de bulldogs enragés. Des coquelicots ornaient le pied du monument, déposés là par le Hans & Michele Trust, afin de saluer la mémoire de ceux qui avaient donné leur vie en luttant contre la tyrannie, du temps où les missions de paix de la Luftwaffe survolaient entre autres Londres et Coventry, lâchant des millions de fleurs en papier sur les docks et les quartiers les plus pauvres, encourageant le peuple à tenir bon jusqu’à la libération. Cela n’avait pourtant pas été possible : la RAF l’avait emporté par le nombre sur les escadrons allemands et français, la machine de guerre de Churchill alimentée par le travail forcé d’esclaves importés de Pologne. Des Crates tels que Rupert avaient contribué à réparer cette liste de crimes sans fin.

Churchill, le plus grand maître-trompeur de l’histoire, avait présenté les grands leadeurs démocrates Adolf Hitler et Benito Mussolini comme les responsables du carnage, tandis que les forces continentales de Vichy avaient été traînées dans la boue de l’opprobre par le traître De Gaulle. Rectifier ces déformations de la réalité avait nécessité des dizaines d’années, et à ce titre, la numérisation avait été cruciale. Les livres en support physique répandaient la fausseté à travers les siècles, empêchant toute correction et toute suppression. Le système éducatif corrompu avait également exigé une attention particulière des Crates. Malgré le peu d’enthousiasme que Londres suscitait en lui, Rupert s’émouvait chaque jour de taffer au cœur de ce qui avait jadis été la capitale d’une dictature triomphante. Chaque jour, il foulait du pied les ruines d’un pouvoir maléfique et malhonnête, tel un courageux envahisseur, un soldat de l’esprit.

Puis c’était Trafalgar Plaza, avec ses étoiles d’or qui scintillaient au-dessus de la pierre nimbée de lumière bleue, un lieu de théâtre et de fête. Des saltimbanques marchaient sur des échasses, jonglaient avec des balles, crachaient de longues salves de feu en l’air. Les commerces de bouche étaient bondés. Le pirate Nelson N’A-qu’Un-Œil se dressait au sommet d’une colonne jaune à la surface de laquelle Mango présentait ses nouveaux produits. Devant la National Gallery, des enfants se massaient sur une estrade. De la main, ils faisaient coucou à des agneaux dans un tunnel en verre armé et transparent. Installation du jeune génie Damon Hurst, ce tube était connecté à l’un des tunnels plus conséquents servant à conduire les animaux jusqu’à leur lieu de conditionnement. Les murs des abattoirs étaient du même verre translucide que ces couloirs. Seules les bestioles les plus petites pouvaient accéder au circuit de l’artiste. C’était là un audacieux commentaire sur la nature des aliments et l’importance de l’industrie de la viande et de l’industrie laitière. Sur un panneau flottant, douze chefs stars observaient le défilé. Certains souriaient, d’autres fronçaient les sourcils, selon l’identité de leur marque. Tous approuvaient ce système fondé sur l’amour et le respect.

Le resto Tenderburger choisi par Polestar se trouvait sur le Strand : Rocket descendit à Chandos Corner, au niveau de la rue. Comme la plupart des trendeurs, il possédait un cachou qu’il pouvait s’enfoncer dans l’oreille s’il souhaitait entendre des morceaux en interne, mais il résista à la tentation de dynamiser ainsi son allure, se contentant du bruit des passants et du doux grondement des batteries de taxis. Des rires lui provenaient de Trafalgar Plaza, les paroles inintelligibles d’un des comiques résidents. Il traversa la rue, et fut accueilli sur le trottoir par une nouvelle chanson d’ ABBA . Il l’avait entendue plus tôt dans la journée, alors qu’il taffait, mais l’affaire était close, et il prêta l’oreille comme s’il n’avait jamais entendu ce morceau.

Le Tenderburger était plein, ce qui n’avait rien d’étonnant, mais Rocket fut surpris de constater que les tables étaient occupées par des centaines de mademoiselles et fräulein quasi identiques, la trend Tender étant à présent aux perruques noir de jais, lentilles orange et poudre blanche sur tout le visage, ce qui rendait presque impossible toute identification individuelle. Traits, couleurs et volumes se trouvaient aplanis, conformisés par la poudre. Cette uniformisation avait beau être admirable, Polestar et lui n’avaient convenu d’aucun signe pour s’identifier, et si elle suivait cette mode, il se verrait dans l’incapacité de savoir qui elle était. N’ayant qu’une vague idée de sa véritable apparence, Rocket leva sa Paume et fit une recherche de reconnaissance faciale, vit Polestar prise à quatre pattes par Gio, se dit que le plan final ne l’aiderait en rien. Il dressa la tête et passa en revue les convives, bien obligé d’admettre qu’il avait péché par manque de préparation. Venant de lui-même, ça le décevait un peu. Ça ne lui ressemblait pas.

Polestar l’avait vu entrer et avait immédiatement vérifié son profil sur sa Paume. Elle se leva, le hucha de loin, et il glissa entre les tables pour venir s’asseoir en face d’elle, un serveur apparaissant aussitôt pour prendre commande de leurs boissons. Polestar fit une remarque sur la rapidité du service, prit la main de Rocket, demanda un shake pomme/banane/poussin d’un jour, et il l’imita, heureux qu’elle lui ait épargné tout embarras. Elle était effectivement stylée comme toutes les femmes qui les entouraient : jamais il n’aurait pu la trouver sans son intervention.

— Tu es un ami de Giovanni ? débuta Polestar.

— Oui, un collègue de travail, répondit-il. Il a pensé que je serais ravi de faire ta connaissance, il t’a très chaudement recommandée.

— Mais pourquoi être passé par Cop’s ? Une prise de contact personnelle aurait été plus simple.

— Il a effacé ton profil.

Rocket regretta immédiatement ces paroles. Elles sous-entendaient un manque d’intérêt de Gio ; bien que ce fût vrai, il était impoli de le souligner ainsi : cela ne rendait pas hommage au dur labeur de la mademoiselle. Mais l’attention de Polestar était rivée à l’autre bout de la salle. Rocket suivit son regard, tournant la tête comme des centaines d’autres pour assister à l’arrivée d’une célébrité, rien moins que Joey Porto. Même Rocket était impressionné. Il ne regardait que très rarement l’InterZone grand public, mais il savait que Crates et communs partageaient le même intérêt pour les soap-op, les viréalités et les InterCrochets. L’État considérait cela comme quelque chose de positif. Rocket ne pouvait qu’en convenir. Ce qu’il ne parvenait pas à comprendre, c’était le niveau d’excitation qui électrisait la salle entière. Hommes et femmes se levaient pour acclamer Joey. Certains se précipitaient vers lui, et se voyaient stoppés par son équipe de sécurité. D’autres s’évanouissaient. Des Crates femmes se mirent à crier. Des deytes les imitèrent. Tout le monde devenait hystérique. Mais en réalité, qu’est-ce que Joey Porto avait fait de si important ?

Soit, il était arrivé deuxième de Trop De Repos Pour Les Braves , dont le concept reposait sur la privation de sommeil et ses effets, ce qui, Rocket devait bien en convenir, était un sacré motif de fierté. Ses collègues lui avaient tant parlé de cette émission qu’il avait regardé les deux derniers épisodes. Le propos était en apparence très simple, mais il suffisait de creuser un peu pour y déceler une réflexion très profonde sur la notion de vie privée. Dix concurrents sur une petite île voyaient leur sommeil amputé d’une heure supplémentaire chaque semaine. Dès qu’ils dormaient une seconde de trop, des soniques incorporés retentissaient. Il y avait eu des disputes, des relations intimes, une agression sexuelle, plusieurs combats physiques et enfin un suicide. Dès le début, il était évident que Joey avait quelque chose de spécial, son comportement changeant à peine au fil des semaines. Après trois nuits de quatre heures de sommeil, il avait fini par craquer. Ce fut un dénouement très touchant. Des larmes furent versées et des erreurs avouées. Le grand classique de la rédemption. Joey Porto avait devant lui un brillant avenir. Rocket n’avait aucun mal à admettre que Joey était plus malin qu’il ne le paraissait, mais croyait -il vraiment en quoi que ce soit ? C’était peu probable.

— C’est d’un commun, fit remarquer Polestar en voyant une deyte qui hurlait être repoussée par un serveur. Elle vient du Tchad, tu sais. Elle crie ainsi uniquement pour se donner un genre, pour se conformer aux us. Ça ne vient pas du cœur.

Un bref instant, Rocket craignit que les propos de Polestar aient été racistes. Leur soirée se serait alors achevée là. Les clients d’une table voisine auraient pu l’entendre, et saisir le crime en audio et/ou visuel. En ce cas, il aurait dû la signaler toute affaire cessante, mais ce raisonnement sous-tendait, atroce cauchemar, qu’il était capable d’ignorer des remarques racistes, et qu’il ne les dénonçait que pour sauver sa peau, plus intéressé en réalité par les relations sexuelles de ce soir que par le bien de la communauté. Il sentit l’adrénaline lui poignarder la poitrine, et s’apprêtait à parler de sa deyte au Cool, lorsqu’il se fit la réflexion que le Tchad était un pays et que sa remarque ne se voulait pas nécessairement insultante, qu’elle pouvait n’être qu’une simple observation, sans intention cachée. Au même titre, « commun » n’était pas une injure. Pas vraiment.

Les clients reportèrent leur attention sur leur dîner dès que Joey eut disparu dans la section VIP . Tenderburger continuait de rocker et roller. Le Girl Power exigeait que chaque femme puisse faire ce qu’elle voulait, et la sexeuse du Tchad était autant dans son bon droit que n’importe quel Crate. Rocket ne supportait ni le sexisme, ni le racisme, ni tout préjugé localiste, véganiste ou pédophobe, et se félicita de ne pas avoir eu de réaction déplacée. Il était soulagé de constater que Polestar n’avait pas pensé à mal. Elle était rayonnante, ses lentilles jaunes étaient impressionnantes, le haut moulant qu’elle portait dévoilait son ample poitrine. C’était une ravissante deyte, et il était clair qu’elle adorait fucky-fucky.

— Alors, parle-moi un peu de toi, fit-il, désireux de tourner la page.

Ce début de conversation visant à connaître l’intimité de Polestar fut aussitôt suspendu par la réapparition du serveur qui déposa leurs shakes sur la table, et leur demanda ce qu’ils souhaitaient manger. Des wraps frais, des frites et une bouteille de rouge furent dûment commandés, et les bientôt-amants levèrent leurs verres en l’honneur de ce moment. Rocket se sentait bien en présence de Polestar. L’exploitation était immorale, et cet accouplement serait fondé sur le respect.

— Je disais donc, dit-il en riant. Parle-moi un peu de toi, si tu le veux bien.

— Eh bien, je travaille pour Cop’s, comme tu le sais, et mon studio se trouve à Holloway. J’aime danser et écouter de la musique, et j’adore aller au restaurant, mon préféré étant Tenderburger. Mais surtout, je préfère écouter, plutôt que parler. J’ai toujours à cœur d’apprendre et de progresser, de développer mon esprit plutôt que mon apparence, même s’il est vrai que j’aime les jolis vêtements et être traitée chaleureusement.

L’expression de Rocket dut trahir sa surprise.

— Ça te semble curieux ?

Elle passait sa langue sur ses lèvres peintes d’une couleur assortie à ses lentilles. Sur le bout de sa langue était tatoué un serpent, qui parut prendre vie pour ramper comme sur du sable. Rocket trouva cela extrêmement érotique, et il supposa que c’était l’effet recherché.

— Ça ne me semble absolument pas curieux, répondit-il.

— Et toi ?

Rocket se rengorgea.

— Je suis un Crate et je travaille à Westminster. En ce moment, je suis noté B+, mais mes niveaux de concentration sont excellents. J’adore disséquer les plus petits détails et je crois que cela me vaudra un jour d’atteindre les plus hauts rangs Techno et même au-delà. J’ai…

Polestar leva une main, le jaune de ses yeux s’opacifia presque en orange.

— Non, parle-moi du vrai Rocket Ron. D’où viens-tu ?

— J’habite à Londres, répondit-il, légèrement décontenancé.

— Avant Londres… Où es-tu né ? Qui sont tes parents ? Quels étaient tes rêves d’enfance ?

Rocket trouva les deux premières questions déconcertantes, et cela faisait bien longtemps qu’il avait abandonné tout souvenir de son enfance. Son ancienne vie ne l’intéressait absolument pas. Il était tout dévoué à son travail. En tant que Crate, il avait la faculté de se réinventer et de repartir à zéro. Il croyait au changement et à la nouveauté. Et pour ce qui était des rêves, cela faisait des années qu’il n’en avait pas fait, son sommeil était si profond, mais si elle voulait parler de ses ambitions, eh bien…

— Depuis toujours je rêve d’être Crate.

Cette réponse parut ne pas émouvoir Polestar. Rocket s’enhardit.

— Un jour, je serai Contrôleur. J’en suis sûr et certain.

L’expression de Polestar changea. Elle était clairement impressionnée. Les Contrôleurs menaient des existences d’une importance considérable, et leurs succès financiers étaient à l’aune du respect qu’on leur vouait. Ses yeux passèrent à un orange clair et son serpent se contorsionna d’un bout à l’autre de sa bouche entrouverte. Il avait été trop modeste, il se devait d’accepter le fait que les personnes telles que Polestar étaient excitées par l’ambition.

— Je crois que…

À nouveau, ils furent interrompus, mais Rocket ne s’en formalisa pas, car le pied droit de Polestar s’était déchaussé pour se frotter contre sa jambe, sous la table. Rocket avait une roquette entre les cuisses, mais il prêta toute son attention au serveur qui disposa les plats devant eux, avec divers accompagnements, crevettes, olives, et un choix de sauces et de poudres.

— C’est l’un des plus grands plaisirs de la vie, déclara Polestar avant de croquer une petite bouchée de son wrap. J’adore le bébé kangourou, et me concentrer pleinement sur la dégustation, libre de tout échange.

Rocket reçut le message cinq sur cinq, comprenant le besoin qu’elle avait de se concentrer sur son plat afin d’en décupler la saveur. Ils mangèrent lentement et en silence, dans des mastications méthodiques, la chair tendre des petits kangourous superbement cuisinés, leurs frites trempant dans du jus de lapin. C’était un délicieux repas, le bruit que faisaient les autres clients s’atténuait à mesure que leurs plats étaient servis. Le vin était fruité et aromatisé aux sucs de veau, ils finirent rapidement la première bouteille, en commandèrent une deuxième, puis une troisième.

Le repas terminé, Rocket se rappela avec un léger malaise les questions d’ordre personnel de Polestar, qui dans d’autres cercles seraient passées pour grossières. Mais cela n’avait aucune importance. Il était Rupert Ronsberger de l’USE, AKA Rocket Ron, intrépide étalon d’Euroland. Polestar parut sentir sa gêne, son pied posé sur la chaise de Rocket frottant l’intérieur de sa cuisse tandis qu’elle lui parlait de Joey Porto. Le monde des Crates était magnifique et proche de la perfection, les problèmes menaçant la société n’étaient le fait que de l’extérieur, des éléments fanatiques et étroits d’esprit, mais les moments de détente se devaient d’être exempts de tout réel sujet d’inquiétude. Ainsi le voulait l’étiquette. Simple question d’hygiène mentale.

— Allons chez toi, déclara Polestar trente minutes plus tard.

Rocket demanda l’addition, donna un généreux pourboire au serveur en faisant en sorte que Polestar le remarque, et il sortit le premier du restaurant pour héler un taxi. Le couple se laissa conduire en silence malgré la vitesse. La main de Polestar était posée sur la jambe du Crate : elle la fit glisser sur son entrejambe, et se mit à masser ses testicules.

— Étage 24, dit-il lorsqu’ils furent dans l’ascenseur.

Rocket scruta le reflet de Polestar sur le verre, il adorait la texture de la poudre qui recouvrait son visage, les pulsations de ses yeux magnétiques et ses ongles longs, et remarqua que le serpent avait disparu. Sans doute une décalcomanie temporaire.

— Joli appartement, commenta-t-elle en entrant.

D’un coup de baguette, il alluma, et augmenta légèrement la température ambiante, même s’il faisait déjà chaud dans l’appartement préparé en vue de la visite.

— J’adore le paysage, dit-elle en se dirigeant droit vers la fenêtre.

La Porte d’East Side brillait de mille feux. Les dômes rutilaient et les étoiles pulsaient, des motifs prenaient forme et se défaisaient pour réapparaître.

— Il fait très chaud. Juste comme j’aime.

À la surprise de Rocket, elle se soulagea de ses dehors pour révéler un corps noir, à l’exception du visage et des mains poudrés. La fille que Giovanni lui avait recommandée était bien plus claire de peau. Polestar était vêtue d’un string et d’un sougorge de cuir, ses mains posées sur la fenêtre, la lumière bleue rebondissant sur ses épaules. Elle se retourna et se dandina jusqu’aux toilettes dont elle devina très facilement l’emplacement, et où elle urina. Peut-être avait-il mal vu. Il fit apparaître son écran, zippa et zooma au plus près, vit les fesses marron clair en l’air que le Milanais chevauchait, l’objectif remontant le long du dos gracile. À n’en pas douter, ce n’était pas la même femme. Rocket n’était pas déçu. Au contraire, il était encore plus excité par ce mystère, et s’efforça de déterminer ce qui s’était passé.

— Tu es bien Polestar, n’est-ce pas ? demanda-t-il lorsque la sexeuse revint.

Elle fit une moue séductrice, se retourna et se pencha en avant, exhibant une belle paire de jambes et un derrière bien galbé, avant de faire à nouveau face au Crate et de lui ouvrir son cœur.

— Le visa de Polestar a expiré alors j’ai saisi cette chance de te rencontrer en personne. Je sais que tu es un homme d’une grande concentration. D’une grande ferveur. Je suis la nouvelle Polestar. La vraie Polestar.

Dès qu’elle eut fini de prononcer ces mots, elle se mit à danser au ralenti. Elle était époustouflante, et malgré ces circonstances inhabituelles, Rocket n’avait pas la moindre envie de se plaindre. Il était sûr de ne pas lui avoir demandé son nom, aussi s’agissait-il d’une tromperie par omission, sans conséquence. S’il lui avait posé la question, elle aurait répondu en toute honnêteté. Il était certain de pouvoir lui faire confiance. Il était naturel qu’elle veuille le rencontrer en personne, mais comment avait-elle eu vent de ses facultés d’expert concentrateur ? Elle jeta un coup d’œil aux ongles acérés de sa main gauche.

— Je suis désolée, mais tu ne m’as pas demandé comment je m’appelais. Si tu l’avais fait, je t’aurais dit qu’ici en Europe mes amis m’appellent Hannah.

Il avait vu juste. Ses capacités de déduction étaient affûtées, comme toujours. Le nom choisi était étrange, mais familier. Il eut de la peine à le replacer. La femme qui avait tenté de prendre Joey Porto dans ses bras ? Non, c’était le nom de l’actrice dans ce film. C’est à cette occasion qu’il l’avait entendu.

— Je me souviens…

— Oui ?

— Rien. Alors tu as intercepté ma demande ? Je ne savais pas que Cop’s procédait de la sorte, en faisant passer les noms et les visages.

Polestar rit et s’approcha, assez pour sentir et toucher.

— Comment dois-je t’appeler ? Hannah ?

— Je ne m’appelle pas Hannah. Je m’appelle Polestar.

— Ça roule sous la langue. Mais je suis impoli. Tu veux boire quelque chose ?

Elle se retourna et se mit à déambuler dans l’appartement, sous le regard de Rocket. Cette deyte était différente des autres, et il était curieux de découvrir la personnalité qui se cachait sous ces airs de coquine. Elle déambula autour de lui, faisant glisser ses mains sur les murs, jusqu’à la fenêtre où elle lui tourna à nouveau le dos.

— J’ai grandi au Congo, dit-elle, comme si elle lisait dans ses pensées. Mais je suis partie pour la Libye Libre à l’âge de onze ans. Je suis entrée au Glitter Center.

— Créé par Glitter Man ?

Ce jeune entrepreneur avait repris le nom de l’un des plus grands libertins que l’Europe ait jamais connus, le célèbre crooner britannique martyrisé et ostracisé en ces temps obscurs de répression sexuelle. L’ère pré-unification était corrompue par les préjugés, la justice elle-même s’opposant à la libre expression sexuelle d’artistes tels que Glitter, à présent garantie par les lois. À une époque plus ancienne encore, Oscar Wilde avait été de ces hérauts de la liberté persécuté pour ses convictions. On avait du mal à croire que certains actes sexuels aient jadis été illégaux. Les pédophiles avaient subi les pires avanies, la prison, et un harcèlement continu même après leur libération. Pour sa part, Rocket n’avait pas la moindre attirance pour les prépubères, mais il avait été formé à accepter ce penchant comme un simple choix personnel.

Le Gazz Glitter contemporain avait fait fortune en accueillant des orphelins issus des régions subsahariennes dans la zone sous contrôle européen de la Libye Libre. Dans ses centres d’excellence, ces garçons et filles miséreux étaient rompus aux arts sexuels, afin qu’ils puissent trouver du travail dans l’USE On y pratiquait également des altérations de genre afin de répondre aux attentes du marché européen. Des filières similaires avaient été implantées en Extrême-Orient, mais c’était l’Afrique centrale qui fournissait le gros des deytes désireuses de fuir les conflits. Ce n’était qu’une simple question d’offre et de demande, une forme moderne d’aide humanitaire, grâce à laquelle on donnait une chance aux plus malheureux de s’en sortir par eux-mêmes, tout en profitant des enchantements d’une authentique démocratie.

— Je suis une demoiselle, déclara Polestar. Ne t’inquiète pas. Je suis ce que je semble être.

Rocket fut soulagé. Il n’aurait pas à l’éconduire, au risque d’agir de façon déplacée. Il ne voulait blesser personne. C’était même tout le contraire qu’il avait en tête lorsqu’il se leva pour la rejoindre à la fenêtre.

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