Anarchy in the U.S.E.

John King · Chapitre 8 sur 27

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Anarchy in the U.S.E.

Chapitre 6

6

 

Kenny Jackson huma profondément les douces odeurs qui sourdaient du Wheatsheaf, des arômes si puissants qu’il se les imaginait sous la forme de courants chauds se déversant dans une rivière d’eau glacée, faisant fondre la glace comme le houblon avait jadis dissous les peurs de ses ancêtres. Le givre bordait les fenêtres du pub, les cristaux traçaient des arantèles psychédéliques, motifs métalliques qui se répandraient sur toute la surface des vitres à mesure que la température chuterait. Il interrompit sa marche et inspecta un moment la rue, vit des briques bleuies par le froid, des voitures et des camionnettes saupoudrées de poudre d’argent, des lignes blanches parcourant les trottoirs.

Son père était tout près, cendres éparpillées dans le cimetière, la tour normande du temple All Souls dessinant une silhouette noire et austère derrière les maisons, mais c’était d’éventuels inconnus, bien vivants ceux-ci, que Kenny se méfiait : ils étaient hors système, mais ça ne le dispensait pas d’être prudent. La rue était vide : il se détendit et laissa l’odeur de la bière l’attirer à l’intérieur.

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Sept marches d’un étroit escalier qui descendait, et il tourna à droite, entrant dans une petite salle de bar, à l’écart de la salle principale, plus animée. Ici, le plafond était bas, scindé en deux par une poutre noire à laquelle étaient accrochées des médailles en laiton, ornements de harnachement de cheval. Un feu brûlait dans la cheminée du mur du fond, allumant des étincelles sur les surfaces métalliques, et Kenny s’imagina le drapeau de l’USE avec ses étoiles d’or, les récompenses que maîtres et maîtresses donnaient aux petits enfants qui faisaient ce qu’on leur disait de faire. Les bulleux adoraient répandre leur logo un peu partout, mais dans ce village, on n’en voyait pas un seul exemplaire. Les drapeaux illicites du Wessex, de l’Angleterre et de la Grande-Bretagne s’étalaient sur les murs de Yeovil, graffs et pochoirs de jeunes étiquetés « racistes » par Bruxelles. Ces gamins s’inspiraient du style de Jonesy, inspirée elle-même par Smithy, qui pour sa part s’inscrivait dans la tradition initiée par le maître Bansky. On était ici dans une zone de la Libre Angleterre, par-delà la Ligne Reading, mais si le Cool ne s’aventurait pas ici, des espions étaient toujours à redouter. Tôt ou tard, les Euros franchiraient la ligne de démarcation. En tant que membre du GB 45, Kenny n’oubliait jamais la menace constante de l’USE.

— Ça va bien, Kenny ? lui lança Fred, tanguant légèrement. Neige pas encore ?

— Sais pas trop si ça va tomber. Ça commence à geler, dehors.

— Il fait plus chaud ici qu’à la maison. On se les pèle. Vais peut-être devoir passer la nuit entre ces murs-ci. Me caler dans un coin avec un bon bouquin. Fait trop froid pour les vieux singes.

Fred pointa les ornements accrochés à la poutre. Beaucoup de chevaux étaient représentés, des croix celtiques et des balles de maïs, un renard et la sorcière Jennie Jones, des entrelacs saxons et une péniche sur le Grand Union Canal, des fractals et un diable, mais pas un seul singe. La sorcière tendait l’oreille, les chevaux se cabraient. Au bout de la poutre il y avait un vol d’oiseaux à la queue leu leu : cinq cygnes, deux oies sauvages, une mouette d’un village du bord de mer, un rouge-gorge à la poitrine dorée. En dessous, des plantes exotiques dans des pots de terre cuite, deux arbres de Jade du côté de la fenêtre, leurs feuilles grasses et vertes produisant un délicieux contraste avec le paysage.

— Va sûrement faire très chaud demain, un temps à mettre des T-shirts et à se dorer sur la pelouse.

— Sûrement, fit Fred, l’air ailleurs. Sait jamais. Je suis resté ici juste parce que je t’attendais, mais maintenant que t’es là, pas franchement envie de partir. Dû boire une pinte de trop. Ou alors pas assez. Dans tous les cas, ça me dirait bien d’en vider une autre.

Kenny avait l’habitude que Fred justifie sa présence au Wheatsheaf, même si cela lui semblait inutile, puisque boire et réfléchir allaient naturellement de pair. La bière rinçait le cerveau. Desserrait les écrous et laissait les idées circuler. Lavait de toute inquiétude et de tout regret. Il n’y avait rien de tel que de passer du temps dans un pub digne de ce nom avec son fatras de personnes et d’opinions, de parler en toute liberté et de discuter de façon civilisée, d’apprendre et de partager ce qu’on savait ou ce qu’on pensait. Fred et Kenny aimaient faire leurs affaires au Wheatsheaf, où leur passion commune abolissait le concept idiot de fossé des générations. Kenny avait trente-deux ans, Fred en avait presque cinquante de plus.

— C’est le coin où il fait le plus chaud dans toute la ville, dit Kenny à son ami. Il y a toujours un bon feu, ici. Par contre, ça commence à geler dehors, je te raccompagne dès que tu veux.

— T’inquiète pas pour moi. Je ne suis pas saoul à ce point.

— Je sais, répondit Kenny qui s’inquiétait d’une éventuelle chute de Fred.

— Je t’ai ramené tes trucs.

Du pied droit, Fred tapota le sac de toile posé par terre. Sachant le soin avec lequel il traitait ses marchandises, et connaissant le sérieux qu’il apportait à ses transactions, Kenny prit cette nonchalance pour ce qu’elle était, un excellent moyen de passer sous secret la réelle valeur de ce qui se trouvait dans le sac. Fred préférait toujours faire ses livraisons dans un lieu public, même si le sac était renforcé, hermétiquement clos et même verrouillé. Il aimait se rappeler ainsi les libertés d’une époque à présent révolue.

— Tu peux me payer plus tard. Je suis pas pressé.

— Je n’aime pas avoir des dettes.

— Comme tout le monde. En tout cas dans les parages.

Kenny se détendit le cou et les épaules tandis que la chaleur émanant de la cheminée lui léchait les mains, s’immisçant dans le tissu de sa veste afin de faire fondre la fine couche de givre qui l’imprégnait, et qu’il n’avait pas même remarquée. L’odeur de la bière se mêlait à la fumée de bois et de charbon, et ses joues se mirent à chauffer. Il adorait ce pub. Au fil des siècles, des hommes s’y étaient rendus, y avaient parlé, plaisanté et discuté tandis que leur existence partait à vau-l’eau. Ils y venaient pour échapper aux maladies qui décimaient leurs épouses et leurs filles, aux guerres qui tuaient leurs fils, au système de classe basé sur l’appartenance ethnique qui avait opprimé les Anglais les plus modestes, et avait abouti à l’ultime trahison de ceux qui détenaient le pouvoir. Le commun des mortels s’était également battu dans ce pub, avait échangé insultes et coups de poing, dans la colère aussi bien que dans l’amitié.

— Je t’ai rajouté un petit quelque chose, l’informa Fred en baissant la voix. Tu me diras ce que tu en penses.

La plupart des pubs des grandes villes avaient été remplacés depuis longtemps par des bars et des bistrots gastro, une poignée de chaînes sans âme détenaient les rares qui subsistaient, mais dans le coin, les pubs traditionnels et locaux florissaient. Il y avait des exceptions dans les zones métropolitaines, dans les quartiers excentrés réservés aux vrais travailleurs, mais à l’intérieur des bulles où les Bons Européens se retrouvaient et faisaient du shopping, rien ne différenciait Londres de Lisbonne.

— Toujours pas de Meyrink, j’en ai bien peur. Un jour, peut-être…

Kenny lança un long regard à Fred, qui haussa les épaules et avala une gorgée de Kingdon. Ils n’avaient aucun souci à se faire au Wheatsheaf, où ils étaient protégés de tout enregistrement par le fidèle brouilleur Jammer 3 du patron, et où ne se trouvaient que des visages connus. Mais même s’ils étaient à l’abri de la paranoïa des grandes villes, et hors de portée de l’InterZone, la plus grande prudence restait de mise. Fred afficha un large sourire.

— L’édition Dedalus. Superbe première de couverture. Tirée du film, tout naturellement. La version de 1920. C’est celle qu’il te faut.

Kenny était à la recherche d’un exemplaire du Golem de Gustav Meyrink. Il possédait des ouvrages de Hans Fallada et de Heinrich Böll, avait déjà lu une copie de Meyrink, mais n’avait jamais vu d’édition originale. Il adorait la spiritualité sombre de ces romans d’Europe centrale, les expressionnistes allemands avec leurs sublimes gravures sur bois, le génie de Frans Masereel, et jusqu’à Fritz Lang et aux origines du cinéma. Son souvenir de son départ de Londres, alors qu’il était enfant, était à présent en noir et blanc, l’événement lui apparaissait comme un hoquet de l’histoire, la répétition de la sombre terreur de l’entre-deux-guerres qui avait inspiré tant de grands artistes. Les pogroms russes, le bolchévisme, les guerres allemandes, le fascisme, tout était lié à la dictature qui sévissait à présent, et avait jadis suscité une réaction culturelle considérable, riche de leçons pour l’avenir.

— Je vais peut-être pouvoir te dégotter un exemplaire de May Day , poursuivit Fred.

Il se pencha vers Kenny, en partie par jeu, pour lui montrer à quel point il pouvait être prudent, mais en partie sérieusement. Il plissait les yeux, en attente d’une réponse. Fred avait ses façons à lui. C’était ce que les gens disaient de cet anticonformiste. Kenny était surexcité.

— Ce serait génial. Où est-ce que…

Fred tangua en arrière, se rattrapa d’une main au comptoir, les yeux pétillants, l’index sur ses lèvres, par mesure de sécurité. L’alcool avait beau lui délier plus efficacement la langue qu’auparavant, il n’était pas né de la dernière pluie, et il connaissait tout des manies et lubies de tous ceux qui fréquentaient ce pub. La plupart des gens présents avaient fait affaire avec lui par le passé. Kenny, plus jeune, était naturellement plus nerveux. Et il avait lui aussi ses sujets d’inquiétude. Fred s’apprêtait à reprendre, mais il réfléchit, se retourna et s’appuya dos au comptoir, faisant signe à son ami de faire de même, et il s’adressa à lui presque dans un murmure.

— Il faudra aller à Penzance, dit-il. J’aurais besoin d’un conducteur.

— Je serais plus qu’heureux de t’y emmener, se proposa Kenny. Quand est-ce que…

— Le type se fait appeler Trewarden. Je sais pas si c’est son vrai nom, ça sonne trop cornouaillais pour être vrai, enfin c’est pas impossible non plus. Peut-être bien que oui, peut-être bien que non. En même temps, on s’en fout, c’est pas important. Je l’ai jamais rencontré, mais on m’a dit qu’il était sérieux. Il vit pas précisément à Penzance, mais pas loin, à quelques miles au nord. Sur la côte, je pense. Près d’une ancienne mine d’étain.

Fred s’approcha un peu plus.

— C’est Suzie Vickers qui m’a parlé de lui. Un parcours de santé. Trois heures, à tout casser. On devra passer la nuit sur place. T’es déjà allé à Penzance ?

— Jamais mis un pied en Cornouailles.

— Prépare-toi à tomber amoureux. J’y allais quand j’étais gamin. Ça a changé, mais pas tant que ça. Ceci dit, ça fait bien dix ans que j’y suis pas retourné. Ça m’intéresse bien de faire sa connaissance, à ce Trewarden, apparemment il a plein d’affaires, et puis il y a toujours eu beaucoup de bibliophiles en Cornouailles. Des gens venus d’ailleurs comme des gens du coin. Celles et ceux qui se sont fait expulser de Londres ont traversé la région de West Country, plein ouest, jusqu’à arriver au bout de la Grande-Bretagne. Nulle part où fuir, sur la côte. Mais on attendra que la météo s’améliore. Le printemps. Parfait pour May Day . Ou alors juin. Pour le festival de Golowan. C’est Mazey Day, le deuxième jour, qu’ils font défiler Penglaz. Bloquent toutes les rues. C’est le cheval-jupon du coin. Tu veux que je dise à Trewarden de te le garder de côté ? Il croit vraiment en ce qu’on fait. Il aimerait bien procéder à la transaction en mains propres, histoire de nouer contact pour de vrai.

— Carrément, acquiesça Kenny. C’est génial, Fred. N’oublie pas que je pars pour Londres la semaine prochaine.

— Et n’oublie pas ce que tu y emporteras et qui tu retrouveras là-bas.

— Ça ne risque pas d’arriver, répondit Kenny. C’est la principale raison de ce voyage. Ça, et le fait de voir quelques amis. May Day … je ne sais pas comment tu t’y prends. Vraiment pas.

Kenny se redressa et passa un regard sur toute la salle, surprenant deux têtes dressées.

— Ça va, Cliff ? Kev ?

Cliff Stevens était assis à une table avec son fils aîné Kevin. En réponse silencieuse à son salut, ils levèrent leurs pintes, mesure interdite sous la juridiction de l’USE Kenny se dit qu’il fallait bien occuper les légions de Crates d’une façon ou d’une autre, avec des séries sans fin d’ordres formulés en double-discours, présentés comme des directives, et c’était sans compter l’incessant rafistolage et la constante réécriture des régulations existantes, le réinvestissement des mots et le dépeçage des phrases. La création d’emplois était soumise à une perpétuelle révolution édictée par les têtes de bulles. Changement = Progrès et Qui dit Nouveau dit Mieux faisaient partie de leurs innombrables slogans.

Kenny se demanda pourquoi Pop ne les accompagnait pas, se dit qu’il faisait bien de rester à la maison, plutôt que de se casser une jambe sur le verglas. Ou tout aussi désagréable, d’attraper un rhume carabiné. Il se faisait du souci pour Fred, même s’il lui restait encore un bon nombre d’anniversaires à fêter. Pop, lui, approchait des quatre-vingt-dix ans, et il n’était pas seul. Les Steven étaient une grande famille. À une table de Cliff et de son fils se trouvaient M. et Mme Wu, époux octogénaires qui, comme Pop, avaient raconté une bonne partie de leurs souvenirs à Kenny durant ces deux dernières années. La numérisation de la culture étant devenue obligatoire, et les enregistrements physiques et les livres étant illégaux, les personnes âgées étaient devenues les dépositaires d’une vision de l’histoire libre de toute censure et lourde de sens, celui de leur vécu.

— Je meurs de soif et y a personne pour nous servir, se plaignit Kenny.

— Ronnie travaille ce soir. Elle fait toujours le même effet à Tom.

— Il est pas insensible à ses attentions.

— Et elle est sincère. Adorable, cette petite dame. Je serais beaucoup plus jeune, beaucoup plus riche et un petit peu plus beau, je l’inviterais à passer une soirée en ma compagnie. L’aurait fallu me trouver un autre métier, quelque chose de légal, mais l’argent, pour nous tous, ç’a jamais poussé sur les arbres. Sais pas trop quoi en penser, de tout ça. Tom a l’air heureux. Du peu qu’on arrive à deviner. Pas du genre extraverti. N’empêche, faudrait pas que tout ça empiète sur son boulot. Pourquoi est-ce qu’il n’y en a pas un des deux qui sert de ce côté ? Y a du relâchement dans l’air. Y’en a qui ont le gosier sec, ici.

— Kid Bale et ses droogs boxeurs sont dans la salle d’à côté. Cinq ans ont passé depuis ce combat contre le gitan près de Cardiff.

Kenny s’en souvenait parfaitement. Deux autocars étaient partis du Wheatsheaf, empruntant des routes de campagne afin d’éviter les péages de l’InterRegion et les patrouilles de la Gendarmerie. Avec les quelques bières qu’ils avaient descendues, il aurait été compliqué de contenir les gars s’ils avaient été interpellés. Ils auraient été impitoyablement zappés : ces forces policières étrangères, déshumanisées par des années d’entraînement, ne rataient jamais une occasion de faire griller les communs anglais.

C’était un match pays de Galles/Angleterre, la garantie d’un beau foutoir lors du face-à-face des deux camps de supporters. Ils avaient beau tous être unis par la même haine de l’USE, les rivalités entre familles ne manquaient jamais de refaire surface après quelques pintes.

— Ç’avait été pas mal agité, hein ?

— Il m’a fallu une semaine pour m’en remettre, dit Fred, grimaçant de douleur à ce souvenir. La faute à cette bière galloise, la Brains. J’étais plus jeune, mais déjà à l’époque, bien plus vieux que vous tous.

— Tu te rappelles quand on est arrivés ?

— J’étais dans le deuxième car.

Kenny secoua la tête, affichant une mine faussement horrifiée. C’était ridicule dans le fond, de se battre comme ça les uns contre les autres, mais la bière était en grande partie responsable. Ce qui avait définitivement mis le feu aux poudres, c’était lorsque Kid Bale avait mis Gypsy Dai au tapis, au cinquième round. Ils s’étaient tous tenus tranquilles quasiment jusqu’à la fin, ce qui n’était déjà pas mal du tout vu le passif de certains. La police locale était intervenue et avait procédé à quelques arrestations, mais dès le lendemain on décida de passer l’éponge, et tous furent libérés sans qu’aucune charge soit retenue. Le résultat aurait été bien différent si la Gendarmerie s’en était mêlée.

— Ça fait des siècles que Kid n’a plus combattu, songea Fred à haute voix.

— J’ai entendu dire qu’il avait pris sa retraite.

— Si c’est vrai, c’est pour le mieux. Certains boulots, on peut les faire indéfiniment, pour d’autres, seulement un temps. Moi, j’arrêterai jamais de bosser.

Fred était l’un des meilleurs ébénistes du Wessex, mais il faisait présentement allusion à son activité secondaire, en rapport avec les livres. C’était ses travaux de menuiserie qui le faisaient vivre, et il avait appris à Kenny à construire lui-même des étagères.

— Finis ça, le pressa Kenny.

Tom, le patron, venait de faire son apparition.

— T’étais passé où ? demanda Kenny. On meurt de soif, là. Je sais bien que tu dois t’occuper de tes xénophytes, pas trop les arroser etc., mais on est pas des chameaux, quand même.

— Ah, commence pas, hein. J’ai Kid Bale et ses potes de l’autre côté.

— Fred m’a dit. Une pinte de Kingdon, s’il te plaît. La même, Fred ?

— Serait grossier de refuser. Merci.

— Kid est venu avec son frère, aussi, dit Tom en tirant la première pinte. Tu connais Ted Bale, hein ?

Kenny le connaissait effectivement, mais pas au même titre que les autres. C’était un autre membre du GB 45, tout comme Kid. Ted était sergent de la branche armée, Kenny était chargé de missions moins dangereuses. En outre, il savait que ce n’était pas le hasard qui les avait amenés à Yeovil.

— Il a pris sa retraite, pas vrai ? demanda Kenny. Kid, je veux dire.

— Oui, mais c’est pas pour autant qu’ils se sont convertis au pacifisme, ceux-là. Enfin, c’est bon pour les affaires. Ça, ils savent boire.

Tom tendit la pinte de Kenny et se mit à tirer celle de Fred. Un tiers de Kingdon disparut presque aussitôt. Le patron baissa les yeux.

— T’as su, pour Chris Hobbs ?

— Non, rétorqua Kenny qui rien qu’à son ton, sut que les nouvelles n’étaient pas bonnes.

Blessé, torturé, massacré, assassiné proprement ? S’était-il tiré d’une embuscade ratée le sourire aux lèvres, l’ennemi l’avait-il enlevé en pleine rue pour le transporter rapidement dans une usine désaffectée où on lui avait brisé les membres à la barre à mine et perforé les articulations à la perceuse, s’était-il fait décapiter à l’épée par un sadique, ou avait-il reçu une balle en plein cœur ?

— Éparpillé en morceaux aux abords de Téhéran.

Tom était direct, n’exprimait que très rarement ses émotions, mais sa voix tremblait.

— Ted vient de me l’apprendre. À ce qu’il paraît, on ne parle que de ça sur l’InterZone. Des replays au ralenti et un morceau remixé en fond sonore. Il était à Birmingham ce matin, et ils arrêtent pas de diffuser ça sur les flotteurs du quartier de Bull Ring, avec des mixeurs qui projettent sa mort en boucle sur les tours. Pour exciter les gens. Bruxelles assure un suivi psychologique pour les Crates et les autres playmobils. Ils sont en train de vendre ça comme une attaque terroriste visant l’ensemble des Européens. Ils en ont rien à foutre, de Chris et de sa famille. T’imagines, si sa mère ou son père voient ça ?

Ils connaissaient tous les parents du jeune homme, et restèrent figés ainsi un moment, silencieux, à se dire la même chose : il n’aurait jamais dû s’enrôler dans l’Armée européenne. Son choix l’avait ostracisé auprès d’un bon nombre de gens des parages, même s’il n’aurait jamais eu à se battre contre les siens. Kenny voyait d’un mauvais œil ce genre de réactions, mais on ne pouvait pas trop en demander aux gens. Il ne connaissait pas très bien Chris, mais cette nouvelle l’affectait profondément.

La pinte de Fred atterrit sur le comptoir. Kenny paya.

— J’arrive pas à croire qu’ils montrent sa mort comme ça, dit-il. Enfin, si. Je comprends, bien sûr. C’est comme pour les abattoirs-shows ou les avortements-shows. Ils prétendent être ouverts et démocratiques, alors que tout ce qu’ils font en réalité, c’est en appeler aux plus bas instincts. Zéro respect. La réalité ? Non. InterZone a désensibilisé les gens sur les choses qui ont le plus d’importance, et les pousse à se focaliser sur des foutaises qui n’en ont pas la moindre.

— C’est une honte, s’écria presque Fred. Une putain de honte.

Des clients tournèrent la tête, qui ignoraient tout de la mort de Chris Hobbs, et ne virent que le visage empourpré de Fred.

— C’est quoi notre problème ? marmonna-t-il. C’est quoi notre problème à nous tous, en tant qu’espèce ?

Le patron semblait sur le point d’exploser.

— L’aurait jamais dû s’engager. Quasiment de la trahison, à se battre comme ça pour les Contrôleurs – pas peur de le dire. C’est ce que je pense. Après, vous méprenez pas, je l’aimais bien en tant que personne. De ce que j’en connaissais…

Kenny et Fred étaient du même avis que Tom, mais il y avait une raison à tout. L’USE prenait pour cible de sa propagande des jeunes gars pauvres débordant d’énergie et d’ambition, et sans exutoire pour les exprimer. Il les attirait en leur faisant miroiter un travail, un salaire et des promesses d’aventure. Ç’avait toujours été la même chose, tout au long de l’histoire humaine, mais à présent que les vieilles traditions et les vieilles identités étaient hors-la-loi, ç’avait tous les dehors de la nouveauté.

— Je me rappelle quand il était plus jeune. Je l’ai servi, ici même, plusieurs fois. J’essayais de lui mettre les points sur les « i ». Mais il écoutait jamais.

Kenny sirota son Kingdon. Son combat l’opposait aux forces de sécurité internes de l’USE, les brutes du Hardcore et les retors du Cool. Il était important de se concentrer sur le véritable ennemi, et non sur un jeune homme dénué de conscience politique qui n’aspirait qu’à une vie meilleure, quelqu’un qui, fondamentalement, était un chouette type, mais qui avait été embrigadé par la propagande et des promesses grandiloquentes. Il n’était pas le seul dans ce cas, loin de là.

— On peut au moins boire à sa mémoire, proposa Fred. Par respect pour sa mère et son père. Son frère et sa sœur. Pour Chris lui-même. C’était un chouette petit gars.

Kenny leva haut sa pinte et laissa le cidre faire son boulot, savourant la sensation qui lui parcourait la langue, et la certitude que cette boisson améliorerait son humeur. Tom buvait un double gin. Il y eut un silence, durant lequel chaque homme resta plongé dans ses pensées. Un silence brisé par l’arrivée fracassante de Clive.

— Salut salut, dit le colosse, tendant la main en direction de Kenny et Fred pour la leur serrer une fois qu’il eut retrouvé son équilibre.

Sa tête touchait presque le plafond, et il devait faire l’effort conscient de se rappeler la poutre.

— Tu veux quoi ? demanda Kenny.

— Pinte de Guinness. Thomas prend encore des plombes à servir ?

Tom releva les yeux sur Clive et un sourire fugace lui parcourut les lèvres.

— Pas besoin qu’on m’apprenne à tenir un pub. Ramène-toi avant de casser cette poutre et de faire tomber tout le plafond.

Clive se tapota le dessus du crâne, encore douloureux après son petit tour de danse alcoolisé, trois nuits auparavant. Il jeta un coup d’œil à la poutre et fronça les sourcils, persuadé d’avoir aperçu quelques-uns de ses cheveux dans les fissures du bois. Il avait bien failli s’assommer.

— Attends une minute, mes lacets sont encore défaits.

Il s’assit sur la chaise la plus proche du feu, se penchant vers les lacets gris détrempés, sales mais de nouveau d’un blanc cassé après avoir frotté contre le trottoir gelé. Kenny remarqua la traînée par terre, la suivit jusqu’à la porte, s’imagina une limace avec une coquille sur le dos. La pinte de brune apparut sur le comptoir et Kenny désigna la tireuse Kingdon d’un mouvement de tête.

— Je sais pas pourquoi ils se défont toujours, râlait Clive. Tous les jours, c’est pareil. Dix fois par jour. Des fois plus, des fois moins. Ç’a toujours été comme ça, toute ma vie.

— Faut faire un double nœud, remarqua Fred. Je te l’ai déjà dit.

— Oui, mais après impossible de les enlever. Essaye de défaire un double ou un triple nœud. Ça s’emmêle.

— Sûr, ça sert à rien, admit Fred. Avec un nœud simple, c’est plus facile.

Se penchant encore plus en avant, Clive était sur le point de tomber, mais Kenny posa une main sur son épaule afin de le retenir pendant qu’il refaisait ses lacets.

— Merci mon vieux. Pourtant je les serre plutôt bien, mais ils restent jamais en place.

— Une seule boucle, c’est pas assez.

— Et qu’est-ce qui se passe si je tombe dans une mare ?

La conversation suivait un cours connu.

— Pourquoi tu tomberais dans une mare ? rétorqua Kenny.

— Ça peut toujours arriver. Tu peux me garantir que je tomberai jamais dans une mare, toi ? Ou dans un lac ? Ou une rivière ? Franchement, Ken, est-ce que tu peux me jurer que je ne tomberai jamais à l’eau de toute ma vie ?

Kenny secoua la tête, la logique était imparable, mais il se rendit compte que Clive ne le regardait même pas.

— Non, je ne peux pas te le jurer, mais quelle différence ça fait ?

— Si je n’arrive pas à enlever mes chaussures elles me tireront par le fond et je me noierai. J’ai déjà vu ça dans un film. C’est le poids de l’eau qui imbibe les chaussures, et les chaussettes aussi, ça t’alourdit tellement les pieds que tu n’arrives plus à battre des jambes convenablement. C’est là que tu paniques et que tes poumons se remplissent d’eau. J’ai aucune envie de mourir comme ça.

— Tu achètes toujours des chaussures légères, non ?

— Tout à fait. Toujours prêt à toute éventualité. Tu me connais…

— J’aurais bien envie d’enlever mes chaussures et mes chaussettes, là, avoua Kenny. Me réchauffer les pieds devant le feu. Ça vous rentre dans la moelle, ce froid.

Son cidre apparut sur le comptoir.

— Vous acceptez l’argent confédéré ? demanda-t-il de façon assez prévisible, puisqu’il n’avait pas encore lancé cette réplique.

— J’ai bien cru que tu me poserais jamais la question. Je préfère ça aux dollars yankees.

Deux monnaies avaient cours en Grande-Bretagne : les livres physiques dans les zones libres, les eurodollars numériques dans celles qui se trouvaient sous contrôle de l’USE Il existait quelques zones grises, puisqu’on ne pouvait travailler pour l’une des plus grandes entreprises sans devenir automatiquement membre de la Troïka, qui gérait tous les revenus, les dettes et crédits ainsi que les achats.

Kenny descendit un tiers de son deuxième Kingdon. Il aurait aimé continuer ainsi jusqu’au bout de la nuit, mais il avait des choses à faire le lendemain matin. Même sans cela, ça n’aurait pas été très correct, quelqu’un de leur connaissance ayant trouvé la mort. Mais les gens oubliaient si facilement ce genre de choses. Lui le premier.

— Eh ben bravo, ce sera de ta faute si on tourne de l’œil, dit Fred à Kenny, qui suivit son regard.

Clive était en train de défaire les lacets qu’il venait de faire, et son autre pied était déjà nu. Il enleva chaussure et chaussette, les posa précautionneusement à sécher près du feu, puis s’adossa à sa chaise en approchant la plante de ses pieds de la source de chaleur.

— C’est divin, éclata-t-il de rire. Tu veux bien me passer ma pinte, Ken ?

Kenny prit la Guinness et la lui tendit.

— Merci. Je vais la laisser reposer une minute sur la table.

Clive s’adossa encore plus confortablement et ferma les yeux comme pour faire une sieste. Personne ne s’en formalisa. Il n’y eut pas un clin d’œil, pas un demi-sourire moqueur, mais aux yeux de Kenny, c’était parce que Clive était réputé pour ses excentricités, et il repensa alors à la cour d’école, à cette période durant laquelle Clive avait été un souffre-douleur, mais le souvenir était vague, et il ne parvenait pas à se rappeler ni quand ni comment cela s’était terminé. Kenny rejoignit Fred au comptoir et jeta instinctivement un coup d’œil au sac afin de s’assurer qu’il était toujours là, se figurant le rembourrage et la doublure réalisés par une tailleuse, d’une teinte cramoisie qui semblait vous exploser au visage lorsque vous ouvriez la fermeture éclair. Il tenta de se remémorer le nom de la dame responsable de ce bel ouvrage, mais cela aussi lui échappa.

— On devrait acheter des fleurs pour la famille Hobbs, dit Tom.

Kenny opina de la tête, reposant son verre et ses mains sur le comptoir pour scruter son Kingdon, repoussant dans un coin de son esprit le visage de Chris puis celui de Clive, songeant à la cruauté des humains, à leurs haines et leurs mensonges mesquins, et il sentit son humeur de nouveau s’assombrir, et en vérité rien d’étonnant à cela tant ses préoccupations le taraudaient. Il but une gorgée de cidre et se sentit tout de suite mieux.

— Salut Kenny, dit Ronnie en arrivant précipitamment.

L’expression de Tom changea aussitôt. Ils avaient à peu près le même âge, mais elle était d’un naturel pétillant, et d’une élégance certaine, surtout comparée à Tom. Le visage du patron parut fondre pour se recomposer, soudainement plus jeune et plus heureux.

— Tu nous manques, de l’autre côté, dit-elle à Tom.

Kenny aurait bien aimé se foutre de lui, mais le patron était quelqu’un de fort sensible en dépit de ses dehors bourrus, et puis lui aussi rougissait, aussi préféra-t-il le laisser en paix.

— Je ferais mieux d’y aller, dit Tom en emboîtant le pas à sa serveuse. Les Winstanleys vont pas tarder.

— Quand on parle du loup, releva Fred en regardant par la fenêtre.

La lumière perdit en intensité au passage de trois silhouettes sombres, effaçant la blancheur gelée qui recouvrait le verre. Kenny éprouva comme un coup de poignard en pleine poitrine, mais la lumière revint aussitôt que les trois musiciens furent entrés dans le pub. Celui qui marchait en tête passa devant l’entrée du petit bar où ils se trouvaient, se dirigeant droit vers la grande salle.

— Alors t’en penses quoi ? lui demanda Fred, à présent que Tom n’était plus là. Il est amoureux de Ronnie, ou pas ?

— C’est tout le mal que je lui souhaite. Ça doit être dur, d’être toujours tout seul.

Il regretta aussitôt d’avoir dit cela, mais Fred ne parut pas relever.

— À mon avis, il est amoureux, s’empressa d’ajouter Kenny. Oui, je crois bien qu’il l’est.

Clive bâilla, se releva et se cogna la tête contre la poutre, se la frotta et s’approcha de la table des Steven, père et fils, Kevin l’invitant à se joindre à eux. Kenny se retourna et posa de nouveau ses mains sur le comptoir, scrutant les tireuses, les verres, les bouteilles, les boiseries. Fred lui décrivait en détail le boulot qui l’attendait, lui parlait de la nature du bois, des qualités de plusieurs essences, tandis que Kenny, heureux de l’écouter sans rien dire, considérait le grain sous ses paumes, appréciait la délicatesse de la finition. Le comptoir était parfaitement poli, verni et lustré, et pour la première fois, il releva son odeur, se fit la remarque que les médailles en laiton semblaient briller plus intensément qu’auparavant et se demanda si c’était à cause de Ronnie.

— Il suffit de tout bien préparer, comme je t’ai montré, pour que tout trouve sa place. Comme beaucoup de choses en ce bas monde. Une fois que les étagères sont posées, j’aime bien prendre tout mon temps pour le vernis, faire plusieurs couches très fines en laissant chacune bien sécher et bien durcir avant d’appliquer la suivante. Le résultat final vaut bien le temps que ça prend. Et puis ça vieillit mieux. Il faut se coltiner ce genre de moments ingrats, mon petit Kenny. L’impatience, c’est jamais bon.

C’était ce que Jan lui disait toujours. Ces dernières semaines, son humeur n’avait cessé d’osciller, avant que la tristesse s’impose pour de bon. La vie était courte. L’idée de la laisser seule ne lui plaisait pas du tout, il se demandait ce que devait ressentir la famille Hobbs. Quand il était sorti de chez eux, Jan était assise à ce vieux bureau usé qu’il avait acheté plus de dix ans auparavant. Fred avait réparé les parties les plus abîmées, lui avait dit de poncer le tout et de refaire le vernis, mais il n’y avait pas touché. Des inconnus s’étaient assis à ce bureau longtemps avant qu’il le trouve dans cette boutique de récup, et il aimait l’idée que ce meuble ait sa propre histoire, sa propre vie privée. Fred lui tapota l’épaule afin d’insister sur un point.

— Le père de mon vieux faisait pareil. Mon grand-père. Il arrive que les habitudes sautent une génération. Ou alors c’est que tu recherches quelque chose de différent de tes parents. Mais eux aussi aspiraient à quelque chose de différent des leurs, et puis faut croire qu’il doit pas y avoir tant de possibilités que ça. Ce qui fait que tu peux retomber à la case départ. À mon avis, la vie fait que se répéter. Encore, et encore. On essaye de retenir les leçons de l’existence, mais on les oublie bien vite. Évidemment, c’est encore pire maintenant.

Fred était lancé, il était saoul mais disait des choses sensées, même si Kenny avait perdu le fil. L’aîné parlait d’un ton intime, un ton de confidence, en tout cas jusqu’à ce que la musique débute à côté et que Kenny prenne le sac pour aller voir le concert de plus près. Les lieux étaient bondés. Ils arrivèrent au début d’une reprise d’un morceau traditionnel de Conflict, les spectateurs entonnant le refrain en chœur.

— T’étais passé où ? cria Kid Bale à l’oreille de Kenny. Tu prends quoi ?

Deux autres pintes de Kingdon suivirent. Les trois hommes se retournèrent pour regarder le groupe.

— Comment tu te sens ? demanda Kid en s’approchant.

— Plutôt bien, répondit Kenny. Plutôt très bien, même.

Et c’était sincère. Kid Bale croisa les bras, satisfait. Trois chansons s’enchaînèrent rapidement avant que la chanteuse, Trina Bowles, annonce une courte pause pour changer une corde.

— Trina est superbe, hein ? lança Clive.

Il venait de les rejoindre, se plantant derrière eux.

— Merveilleuse, répondit Kid Bale en reportant son attention sur lui.

— Alors comme ça c’est l’anniversaire de notre baston ? fit Clive en brandissant un énorme poing.

Kid parut perdu, puis suspicieux, tandis que Kenny et Fred échangeaient des regards nerveux.

— Notre bagarre, à l’école. J’ai entendu quelqu’un dire que c’était aujourd’hui, la date anniversaire. C’est pour ça que t’es là, non ? T’aurais pu m’inviter.

— C’est pour un autre combat. N’empêche, ce jour-là, tu m’as appris comment on donnait de vrais coups de poing.

— C’était toi qui avais commencé, dit Clive, sans animosité, enroulant son bras autour des épaules du gros dur.

— C’est sûr, acquiesça Kid Bale, l’air penaud. Et tu as mis un terme à tout ça. Je n’ai eu que ce que je méritais. C’est grâce à toi que je ne me suis pas transformé en terreur de cour d’école.

Trina tapota le micro.

— Un, deux, trois, quatre…, s’écria-t-elle avant de balancer les premières notes de Babel Tower Burning .

Le pub tout entier reprenait les refrains en chœur, les chansons s’enchaînèrent sans véritable pause, puis le rythme s’apaisa avec The Ballad of Billy Singh , dédiée au combattant du GB 45 qui, onze ans auparavant, avait attaqué seul une unité du Cool, tuant six de ses membres. L’USE avait baptisé l’événement « Southall Massacre », les représailles avaient été promptes et brutales, et imputées à des rebelles racistes. La véritable tragédie était que Billy avait été capturé vivant, et que selon les informations du Cool qui avaient fuité, il était mort deux ans plus tard dans le tristement célèbre QG Câlins de Prinz-Albrecht-Strasse. Puis ce fut le plus frénétique Fuck Brussels (And Fuck Berlin Too) .

Kenny n’aurait eu aucun mal à faire la fermeture du pub, mais la journée du lendemain serait chargée, et il tenait à avoir les idées claires au réveil. Après une dernière pinte, il salua tout le monde et partit, Fred plus enclin à rester et Clive promettant qu’il veillerait à ce que leur aîné rentre chez lui sain et sauf. À peine sorti du Wheatsheaf, le froid frappa Kenny de plein fouet, en particulier ses yeux et ses oreilles. Il s’immobilisa et considéra le décor qui n’avait quasiment pas changé, le gel un peu plus épais et cotonneux. Il se retourna et constata que le givre recouvrait à présent la moitié des fenêtres du pub. Il s’approcha et regarda à l’intérieur. Des silhouettes se tenaient debout au comptoir, leurs mouvements étaient flous, leurs conversations étouffées et ponctuées d’éclats de rire.

Il était seul. Sans protection. Un peu plus tôt, il s’était tenu là, lui aussi, avec Fred, tout à leurs affaires, cette obsession qui comme tant d’autres permettait de tenir le coup, et peut-être que rien de tout cela n’avait d’importance en définitive, comment est-ce que des petits comme eux pouvaient espérer vaincre le système, et puis le sac de livres pesant à son épaule se rappela à son souvenir, et il se sentit fort. Il reprit sa marche. Jan l’attendait. Les rues étaient recouvertes de gel qui crissait bruyamment sous ses semelles.

Kenny ne cessait de remonter l’anse du sac, obnubilé par ce qui se trouvait à l’intérieur, pressé de retrouver sa petite maison douillette, d’ouvrir la fermeture éclair et de sortir les livres. Il prendrait tout son temps, savourerait chaque instant, approcherait chaque ouvrage de son visage et feuilletterait les pages, humerait l’odeur du papier, regarderait les mots passer à toute vitesse sous son nez. Puis il vérifierait l’état général des livres, inquiet comme toujours, mais en l’occurrence, jamais à raison. Fred était très à cheval sur les principes. Ses états de services étaient irréprochables.

Il passa devant des maisons aux rideaux tirés et des boutiques fermées, s’engagea dans une rue plus grande et suivit un sentier en direction d’un coin plus vert, son trajet retour passant par l’étang, le temple All Souls, et les tentations de Peanut Paul Harrison. Il sentait déjà le fumet de ses spécialités. Débouchant sur un espace dégagé, il aperçut à l’autre bout d’une pelouse blanchie de givre la camionnette de Paul. L’herbe tout autour était verte. Kenny eut soudain très faim. Impossible de ne pas s’arrêter. C’était toujours une escale obligée.

— Ça va bien, Kenny ?

Peanut Paul se tenait dans le fond de son estafette, comptoir baissé. Grâce à la chaleur des feux et de la plaque chauffante, il pouvait arborer l’une de ses fameuses chemises hawaïennes. Le bois qui brûlait dans un tonneau de métal à côté du véhicule contribuait aussi à l’atmosphère estivale. Il y avait en outre deux tables de jardin en métal blanc pour les clients, avec huit chaises assorties. Kenny pénétra dans la bulle tropicale, la peau parcourue de frissons plus puissants encore que lorsqu’il était entré dans le pub. C’était là un autre sanctuaire. Paul avait disposé entre les deux tables un grand bambou planté dans un pot en plastique orange. Des images du Wheatsheaf lui revinrent aussitôt à l’esprit, les saveurs tropicales, un amour commun pour les xénophytes, les succulentes et les plantes alpines. Une douce lumière sourdait de l’intérieur de la camionnette, et chaque table avait sa petite lampe.

— Ce qu’il te faut, c’est un bon chocolat chaud. Tu es en train de te peler les couilles.

— Je viens direct du pub, et ça a suffi pour me congeler.

— Il va faire plus chaud demain.

— Faut espérer.

— Pas de Jan ce soir ?

— Elle est restée à la maison, mais je vais faire une petite pause ici. Peut-être lui ramener quelque chose.

— Qu’est-ce qui te ferait plaisir ? Un beanburger ? Un petit pâté ? Un curry de champignon ?

— Burger frites, s’il te plaît.

Kenny savait ce qu’il allait à présent lui demander, et s’efforça de ne pas sourire.

— Sauce cacahuète ?

— Bien sûr. Je l’ai sentie à un mile. Ça m’a tout de suite ouvert l’appétit. La meilleure sauce satay au monde. Je peux pas rentrer chez moi sans me faire alpaguer par ta cuisine.

Il resta maître de son expression, tâchant de dissimuler l’éclat dont ses yeux scintillaient lorsque le roi de la cacahuète s’approcha. C’était toujours le même échange. Un rituel commun à tous les clients de Paul, et dont chacun gardait le secret afin d’obtenir une dose généreuse de cette sauce.

— Recette perso, dit Paul Harrison, que les intentions de Kenny satisfaisaient. La meilleure sauce satay de tout le Wessex : pour le reste du monde, je sais pas. Ingrédient spécial. Y a les cacahuètes, la sauce soja, le lait de coco, le piment. Faut bien faire attention aux proportions. C’est essentiel. À chaque cuisinier son dosage. Et puis il y a l’ingrédient-mystère qui rend le plat encore plus magique. C’est mon rêve, ça, partir un jour en Indonésie. Sumatra, Java, Bali – peu importe. Peut-être les trois.

Kenny avait l’eau à la bouche, et les victuailles qu’il avait sous les yeux n’arrangeaient rien. Paul avait rempli ses stocks comme en prévision d’un véritable festin, ce qui semblait assez curieux pour un dimanche.

— Les Winstanleys jouent ce soir, dit-il. Dans une heure, j’aurais au moins vingt clients.

— Bien vu. Je reviens tout juste du pub, c’était plein à craquer.

Paul se frotta les mains.

— La vie est belle. Ces braseros, c’est juste parfait à cette saison. Allez, je m’y colle. Un beanburger pour la douze.

Il lui tourna le dos et se pencha sur un plan de travail dans des mouvements de mains rapides. Kenny savait qu’il convenait de ne pas l’interrompre dans sa tâche. Il se mit à comparer l’impeccable rangée de pots de ketchup, moutarde, sauce curry, piment doux, mayonnaise, sauce brune et canneberges aux verres du Wheatsheaf. Les bocaux de chutney et saumures aux bouteilles de whisky et de gin. C’était le même soin dans le choix et la disposition. C’était bien plus qu’une simple camionnette de restauration : ce Transit de collection avait été customisé par les sœurs Canning, sur la côte sud, le vieux moteur remplacé par un nouveau. C’était l’empire nomade de Paul, avec sa carrosserie recouverte de dauphins et de sirènes. Il s’en servait pour aller surfer en Cornouailles, avait fait installer des couchettes et pouvait retirer la cuisinière s’il le souhaitait. C’était pour cette raison qu’il veillait à une propreté irréprochable lorsqu’il passait derrière les fourneaux. Peut-être le croiseraient-ils lorsqu’ils iraient prendre livraison de l’exemplaire de May Day .

Kenny s’approcha du tonneau pour se réchauffer les mains. À l’intérieur, le bois craquait en brûlant. L’odeur était bien différente du feu au charbon du pub, et il se rappela ces films américains où l’on voyait des sans-abri vivre dans des bidonvilles, à Detroit et Chicago, des hommes à longues barbes vêtus de haillons et des femmes poussant des caddies, perdues dans des monologues sans queue ni tête. En comparaison, il avait bien de la chance, dans ce havre de chaleur et de lumière au cœur d’un village anglais, avec ses amis qu’il retrouvait au pub du coin et Jan qui l’attendait à la maison, et pourtant, lorsque son regard se posa sur le temple All Souls, il se sentit complètement seul au monde.

Lorsque son plat fut prêt, Kenny s’assit à une table. Sous ses doigts, le métal était chaud, vierge de givre et de glace, et il se mit aussitôt à croquer dans son burger, levant le pouce à l’attention de Peanut Paul Harrison qui l’observait, se délectant de cette sauce satay qui en vérité était tout bonnement fantastique. Sans qu’il s’interrompe, son regard revint à la silhouette de All Souls, ce temple qui quelques années auparavant avait été en proie à la ruine et à l’abandon, une poignée de bénévoles s’occupant du cimetière. La grille qui portait une plaque en hommage aux victimes de la Première guerre allemande avait toujours été bien entretenue, de même que le monument aux morts de la Deuxième, jusqu’à ce que des voleurs de la pire espèce dérobent le métal et endommagent le monument. Des Anglais Libres avaient réussi à les retrouver, et les jeunes coupables leur avaient dit que l’opération avait été commanditée par un gros ferrailleur roumain des environs de Swindon. Les plaques n’avaient jamais été retrouvées et les responsables avaient été punis : on leur avait promis de les abattre si jamais ils s’avisaient de recommencer. Il était évident que c’était en réalité une manœuvre du Cool. Des incidents similaires étaient survenus dans diverses villes et divers villages sur tout le continent. La politique de l’USE était de nier l’existence même de la guerre qui faisait rage.

L’air était immobile, comme s’il avait gelé lui aussi, tout n’était que silence autour de Kenny Jackson, à l’exception du bourdonnement du groupe électrogène et des craquements du tonneau. Il regarda le ciel. On racontait que parfois, quand les conditions étaient réunies, on pouvait deviner le contour de Michele, l’une des moitiés d’InterZone. Une bizarrerie technologique, un prodige, dans un sens : l’invisible qui brièvement cessait de l’être. Le spectre de la machine. Hans, l’autre moitié, dominait, caché au plus profond du cyberspace.

Mais toutes ces conneries n’avaient pas la moindre importance. Tout n’était qu’une question de point de vue, et il réfléchissait différemment de ceux qui étaient contraints de vivre sous la férule de l’USE, ces gens ordinaires qui s’efforçaient simplement de survivre. Ceux-là n’avaient pas le moindre pouvoir. Beaucoup semblaient s’en moquer. Peut-être était-ce eux qui avaient raison. Kenny ne voulait pas mourir, et laisser Jan toute seule. Son souhait le plus cher était de vivre aussi longtemps que possible.

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