Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 7
7
Rupert sentit des doigts graciles sur ses épaules, le massage des senseurs le préparant pour la journée qui l’attendait. Relevant une baguette, il augmenta légèrement la pression. La lumière ayant atteint le niveau idéal qu’il avait présélectionné, il s’assit dans son lit, les yeux encore fermés, et il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte qu’on était lundi. Exténué, il était sur le point de se rendormir, mais les doigts mécaniques lui administrèrent un léger choc, le poussant à se lever de bon pied. Il inspira profondément, repoussa la fourrure qui recouvrait son corps, se leva et enfila sa robe de chambre polaire, pour se diriger vers sa VoyBox. Rupert approcha de la surface de verre sans craindre un seul instant de se retrouver confronté au brouillard de la veille, et son assurance fut récompensée par une vue cristalline de la Pearly Tower. Cette vue le galvanisait toujours autant.
Pearly Tower saluait l’aurore avec panache. Les écailles coulaient en courants orange mêlés d’éclats d’un rouge profond. Un cercle d’étoiles dorées tournait à plusieurs mètres du sommet. Le spectacle lui parut encore plus grandiose que d’habitude. La tour lui sembla presque être une entité vivante : ce n’était évidemment pas le cas, mais à cette simple idée, les yeux de Rupert s’embuèrent de larmes. Il les effaça dans le creux de sa main, s’attardant un instant sur cet accès d’émotion, et concluant qu’il s’agissait d’un signe d’amour et de dévotion. Ceci insuffla un tout nouveau cap à son humeur. Il se sentait incroyablement bien. Mais cela ne suffisait pas à expliquer l’euphorie absolue qu’il éprouvait. Tous les matins, il n’avait qu’une hâte, arriver au bureau et se mettre au travail, et après un jour de pause, ce désir redoublait, voire triplait. Mais cela non plus ne suffisait pas à expliquer son ravissement.
Rupert resta assis plusieurs minutes dans sa VoyBox, concentré sur le dernier étage de la Pearly Tower, main droite dans son boxer, soupesant les couilles douloureuses de Ron, et même si des flashbacks pornos de Polestar lui revenaient en mémoire, sa physicalité n’était pas responsable de la joie extatique qu’il éprouvait. Il poursuivit sa réflexion.
Elle avait largement dépassé la valeur du transfert de crédit qu’il avait réalisé en échange de ses services et de l’enregistrement du pompage en vue de redifs, mais c’était leurs conversations qui avaient constitué l’élément crucial de leur collaboration. Elle l’avait écouté attentivement, s’était absorbée dans sa connaissance et son ambition d’une façon hautement stimulante, elle était sincèrement convaincue qu’il était destiné à devenir Contrôleur. Il se sentait unique, spécial, s’imaginait au sommet de Pearly Tower, à cet instant précis, récoltant les fruits de son labeur, baissant les yeux sur Bethnal Plaza et observant les Crates suivre leur chemin, une poignée seulement pressant le pas. Des feignants. Des flemmards. Il vit l’heure qu’il était et s’empressa de sortir de sa VoyBox.
En l’espace de trente minutes Rupert se lava et s’habilla, quitta son appartement, traversa Bethnal Plaza, enfila les escalators, surfant sur sa Paume pendant le trajet de Surmétro, admira un T-shirt estampillé de cet encouragement, Be Yourself , Sois toi-même, fredonna sur le mix Saviles de Sugar Baby Love , et se trouvait sous les dômes de Westminster lorsqu’un flash spécial le stoppa net. Des sous-humains s’étaient infiltrés par la Porte d’East Side. Il élargit l’écran de sa Paume. Six oiseaux semaient la terreur. Les images étaient retransmises live. Il zooma et obtint un gros plan de moineaux. De la sale vermine. Une infection à plumes. Un frisson parcourut son corps tout entier.
Comment étaient-ils entrés ? Il repensa au brouillard. Y avait-il un lien avec les moineaux ? De toute évidence, il y avait eu une brèche dans la sécurité des dômes. Avait-elle été délibérée ou accidentelle ? Personne de sain d’esprit n’aurait fait sciemment entrer des oiseaux. Cela, c’était une certitude. Manifestement, ils avaient vu une ouverture, et s’y étaient engouffrés. Cela posait des questions de santé et de sécurité publiques. Ces sous-hu avaient des becs. Ils adoraient faire pipi et caca sans la moindre retenue. Si on les laissait se reproduire il y aurait bientôt des nids, des œufs, des vols d’oiseaux. L’East Side était menacé, mais le journaliste chargé du sujet déclara que le danger serait éliminé dans l’heure. Un spécialiste avait été contacté. Celui-ci apparut alors dans un spot publicitaire de dix secondes, Dan Dann, Le Tueur de Piou-pious . On pouvait souffler. L’invasion serait bien vite endiguée. Rupert était soulagé. Il reprit sa marche.
Il quitta l’ascenseur et alors qu’il se dirigeait vers son bureau, Super Kat sortit du sien et lui emboîta le pas. Elle était encore plus joyeuse que d’habitude, et l’interrogea sur son Rock’n’rollage avec un air très intéressé, comme toujours.
— Chouette Jour de Fête, Rupert ? s’enquit-elle.
— Fantastique. J’ai gravkiffé avec une fille tout droit sortie de Libye Libre.
— Polestar la danseuse ?
— Oui, répondit-il un peu surpris, bien qu’il n’y eût rien de plus naturel à ce qu’elle sache avec qui il avait passé du temps.
InterZone avait pour fonction première de lier la population, et tout attachement excessif à sa vie privée était par définition suspect. Rupert, lui, était au-dessus de tout soupçon.
— Tu la connais ? demanda-t-il.
— J’ai vu des glamours où elle apparaît. Une deyte pour le moins torride.
Les meilleur·e·s sexeu·r·se·s participaient également à des films. Il était très intéressant d’apprendre que Polestar était actrice, et Rupert se demanda quel genre d’arc narratif elle préférait. Peut-être la zieuterait-il plus tard sur l’InterZone. Il pourrait morpher ses numériques amateurs avec ses séquences professionnelles. La surprise qu’il avait éprouvée au tout début de cet échange avait dû se refléter sur son visage.
— Tout va bien, Rupert ? s’enquit sa Super, posant une main sur son bras et le serrant délicatement. Tu te sens vraiment méga bien ?
Il tiqua, mais garda cela en interne, il ne voulait pas paraître nerveux, encore moins l’offenser, mais il était de nouveau surpris, cette fois par ce contact physique qui ne ressemblait pas à sa Super, même s’il signifiait qu’elle le considérait comme l’un de ses meilleurs Crates. C’était du reste très bien vu de la part de Kat Romero. Il avait la méga classe et elle avait de la chance de le compter dans les rangs de son équipe. Elle était pour sa part extrêmement professionnelle et méritait son statut et ses avantages : jamais elle n’aurait atteint sa présente position sans un réel talent pour jauger les caractères. Elle savait repérer les futures légendes. Rupert lui était reconnaissant de le soutenir ainsi, mais il savait qu’un jour il la dépasserait dans son irrésistible ascension vers les étoiles.
— Je me sens vraiment absolument giga bien, dit-il. Il était important pour moi de me laisser aller, de faire le fou-fou, de prendre des risques. Mon énergie est au plus haut.
— Tu es extrêmement dévoué.
Il prit alors conscience qu’ils s’étaient arrêtés. Big Ben se dressait derrière l’épaule gauche de Super Kat, et même si les publicités scintillaient sur toute sa hauteur et que la vie était parfaite sous les dômes, il ne devait jamais oublier que par-delà le Centre et les Portes s’étendait une métropole infecte qui avait grand besoin d’un bonne karchérisation. Il ne s’était jamais rendu dans les régions qui se trouvaient de l’autre côté de la Ligne Reading, en tout cas pas en physique, mais lorsque celle-ci serait repoussée plus avant et qu’on aurait besoin de Bons Européens pour peupler la nouvelle zone, il serait déjà de retour sur le Continent.
— Ton dévouement m’impressionne beaucoup, Rupert. Ton désir de progresser. J’espère que nous continuerons à travailler ensemble pendant de nombreuses années.
Il se demanda si Kat Romero conservait plus de rapports détaillés le concernant qu’il était d’usage d’en garder, si elle s’intéressait personnellement à sa carrière. Il savait que de telles choses arrivaient. Un supérieur pouvait se reconnaître chez un Crate plus jeune, et faisait alors tout son possible pour nourrir les ambitions de celui-ci, mais de façon subtile, invisible. Rupert avait déjà lu des choses au sujet de ces relations très spéciales. Elles illustraient la valeur de la communauté. Le fait de remarquer une future étoile était récompensé et encouragé. Si c’était ce qui motivait Super Kat, alors il était très flatté, mais son aide n’était pas essentielle, car son succès était assuré. À condition qu’il puisse se mettre au travail et cesse de bavasser.
— Je suis dévoué, et cela me rend parfois incroyablement heureux.
Kat Romero pencha la tête.
— Parfois ?
Rupert l’imita.
— Le reste du temps, cela me rend euphorique. Ma vie est belle.
Super Kat tendit la main droite vers le visage de Rupert, et il sentit le bout de ses ongles effleurer sa joue gauche, crut se rappeler qu’elle l’avait déjà touché, juste avant, par surprise, un contact sur son bras très différent des senseurs qui le tiraient doucement de son dodo, plus proche de la pression que du massage, et puis ce nouveau geste, rassurant mais ferme, et pour une raison qui lui échappa il se figura Polestar et Super Kat les ongles enfoncés dans sa chair, déchirant son visage.
— Cet incident, l’autre jour…
Rupert était perdu.
— Un incident ?
— L’actrice tout indiquée pour Hollywood.
— Polestar ?
— Polestar aurait bien du mal à percer à Hollywood, Rupert. Parfaite pour le glamour, quelques bonnes scènes de fucky-fucky et de sucky-sucky, mais sans doute pas de la graine de star. L’établissement d’un permis serait problématique.
Super Kat hochait la tête, elle croyait manifestement qu’il avait voulu plaisanter. Il s’efforçait de comprendre où elle voulait en venir. Elle était en train de l’empêcher de taffer.
— Je veux parler de l’autre actrice. Celle avec le fil autour du cou. Une amatrice brillante. Le potentiel d’une professionnelle.
Rupert tâcha de se concentrer. L’espace de quelques secondes, il se retrouva dans son appartement, inhalant le parfum de sa deyte, faisant glisser ses mains sur la chair, entendant sa voix, et pourtant il n’avait quasiment rien retenu de ce qu’elle avait dit, leurs conversations avaient été une série de questions et de répliques. C’était surtout lui qui avait parlé, il avait éprouvé ce besoin de répéter et de partager. Cela avait été un jour très spécial. Il avait parlé, parlé, et à présent il était muet.
— Tu es sûr d’être en bonne santé ? demanda Super Kat. Qu’est-ce qui ne va pas ?
Rupert Ronsberger reprit ses esprits.
— Bien sûr, je suis au top du top.
— Tu n’es pas inquiet à cause de quelque chose que tu aurais pu voir ou entendre ?
— Je ne m’inquiète jamais. Je suis plein d’assurance et confiant en l’avenir. Nous convaincrons ceux qui doutent. Nous débusquerons les méchants et leur demanderons de papoter avec le Cool.
Sa Super afficha une mine rayonnante et écarta sa main, recula d’un pas et opina de la tête, signifiant à Rupert qu’il pouvait retrouver son poste, et en la quittant, alors qu’il enfilait le couloir, relevant les bureaux encore vides et les collègues sortant de l’ascenseur pour lui emboîter le pas, il se sentit fort et déterminé et il avait hâte de se pencher sur les dossiers qui l’attendaient. Il ne pouvait s’empêcher de regretter d’avoir perdu cette précieuse minute pour papoter joyeusement, mais il se rappela qu’il ne devait jamais faire preuve d’égoïsme, que si un Bon Euro désirait converser il devait aménager son emploi du temps en conséquence. Il était positif d’être considéré d’un abord facile.
Assis devant son terminal, Rupert attendait que Himmler ait fini de débroussailler la piste lorsqu’il entendit du bruit. Il se retourna et vit Gio approcher, d’un pas aussi empoté que d’habitude, portant un plateau de la chaîne de l’étage, qu’il posa sur le bureau, à côté de son copain. Café et muffins pour deux. Rupert craignit que lui aussi lui fasse perdre un temps précieux. Au moins Himmler était lancé.
— Voilà pour toi, déclara Gio en dominant Rupert de toute sa taille.
— Merci beaucoup. C’est très gentil. En quel honneur ?
— Je viens d’être promu B+, ce qui fait que nous sommes à présent de vrais frères.
Rupert sentit l’aiguillon de l’agacement, mais il afficha un large sourire. Comment pouvait-on croire que Giovanni et lui étaient au même niveau ? Soit, Gio avait deux ans de plus que lui, ce qui en théorie lui aurait permis d’espérer prochainement un poste de Techno, mais même ainsi…
— Ton cappuccino est celui qui se trouve de ton côté. Je leur ai demandé de saupoudrer un peu plus de chocolat en poudre. Je connais tes goûts. Les muffins sont à la myrtille.
Rupert prit son muffin et son café, espérant que son ami partirait, mais Gio demeura sur place, et il avait du mal à contenir l’irritation qui le gagnait. Il savait que son ami était conformiste et honnête, mais il doutait sérieusement de son engagement : à de nombreuses reprises, ce Bureau fraîchement promu avait quitté le bureau pile à l’heure, tandis que Rupert faisait des heures sup. Son niveau de concentration était inférieur et il y avait eu des signes d’incertitude quant aux changements de langage. Mais Rupert était un collègue généreux. Il sut se maîtriser.
— Alors, dis-moi un peu, lança Gio. Comment ça s’est passé, avec Polestar ?
Rupert revit ses yeux briller alors qu’elle était allongée sur son lit, nue, buvant ses paroles de sagesse tout en se masturbant, partageant activement ses rêves et ses idéaux. L’État disséminait ses plus belles valeurs, luttait au nom du choix et de l’expression, et face à Gio qui lui décochait des clins d’œil salaces, Rupert eut conscience que du simple fait qu’elle était originaire d’une des régions les plus sauvages au monde, l’amour que Polestar portait au projet était bien plus profond que ce qu’il s’était imaginé. C’était une novice en la matière, tout comme il l’avait été dans son enfance, et pourtant il était déjà protégé à l’époque, alors que Polestar avait longtemps vécu comme une primitive. Le respect qu’il avait pour elle ne fit que croître plus encore. Elle désirait ardemment croire et il était son gourou. C’était là la vérité. Elle saisissait parfaitement la nécessité de l’unité, savait pertinemment que la sécurité et le bien-être avaient un prix, et la compréhension qu’elle avait du système serait toujours plus profonde et plus vibrante que celle de ses collègues Crates. La croyance portée à un tel niveau, c’était peut-être la clef pour accéder au statut de Contrôleur. Il n’avait déjà plus que faire de la promotion de Gio.
— Tu es bien sorti avec elle, pas vrai ?
— Oui, répondit Rupert. Une demoiselle très intéressante.
— Très intéressante, oui… Excellente description. J’espère qu’elle a dansé pour toi, avec cette barre qui relie le sol au plafond, un concept rétro amélioré au goût du jour, un faisceau de lumière à la place de l’acier. On remarque à peine son pack-énergie caché dans son sac à main. D’abord la choré, puis la séance. Très sympa.
Giovanni ricanait. Rupert ignora son cops.
— Je me suis pris une bombe et j’en ai eu pour mon crédit, poursuivit Gio.
Cela dérangeait Rupert de savoir que Rocket Ron réfléchissait aussi en ces termes, à moins que ce soit lui-même qui envisageait les choses de cette manière ? Rupert et Rocket, Ronsberger et Ronald…
— Et puis elle adore le bondage. Son sac à main est grand et profond. Elle transporte tout un tas d’exclusivités. Je tenais une forme exceptionnelle, tu peux me croire. Oh oui. Tu as regardé les pornos que je t’ai bipés ? Patche un bout des tiens avec les miens, on pourra uploader.
Gio riait fort, à deux doigts de renverser le café qui se trouvait dans son mug, et Rupert se sentait vidé, stupéfait d’éprouver quelque chose qui s’apparentait presque à de la jalousie, se demandant pourquoi Polestar n’avait pas emporté sa barre, et soudain il se souvint qu’il s’agissait d’une autre deyte, quelqu’un qui avait saisi sa chance de rencontrer un Crate qu’elle admirait. Gio parlait d’une tout autre personne.
Rupert se joignit à lui, remuant sur son siège, couvrant bientôt de ses éclats de rire ceux de Gio, qui se calma rapidement et éprouva à son tour de l’agacement. Polestar devait être encore plus bonne que dans ses souvenirs pour pouvoir susciter une telle joie chez le plus que sérieux Ronsberger. Comment une sexeuse si quelconque avait-elle pu lui faire autant d’effet ? Non, ça n’avait ni queue ni tête. Peut-être avait-il sous-estimé cette femme.
— Ferais mieux d’aller travailler, dit Giovanni, heureux de prendre congé.
— Merci pour l’encas, lui lança Rupert dans son dos, avant de pivoter sur son siège juste au moment où Himmler achevait une prospection préliminaire.
La première affaire de la journée impliquait une commune filmée en train d’agresser un pédo dans un train sous-urbain. De toute évidence, c’était là une descendante des cockneys qui avaient régné sur Londres, les vestiges de ces grandes familles survivant à présent en marge de la ville. Cette tribu était jadis réputée pour sa violence, et ce cancer continuait de se transmettre. La plupart du temps, les inférieurs gardaient le silence lorsqu’ils prenaient le Soumétro, tête baissée et yeux fermés, respirant profondément, prenant soin de ne commettre aucune faute qui leur vaudrait d’être entendus. La surveillance permettait de maintenir l’ordre. Ce n’était que lorsque chaque millimètre de l’USE penserait correctement que le silence pourrait laisser place à des conversations en toute liberté.
Cette femme se moquait de tout cela. Elle se moquait ouvertement de lui en agissant ainsi, sans le moindre égard vis-à-vis des yeux et des oreilles de l’État. Cette extrémiste couvait d’un regard hostile l’homme qui se trouvait en face d’elle. Il était élégamment vêtu, civil jusque dans ses gestes, assis au côté d’une petite fille en uniforme d’écolière, sur le genou de laquelle sa main reposait. C’était une pratique connue sous le nom de « Nippon Deal », qui s’inscrivait dans la tradition des hommes d’affaires japonais : un honorable pédophile abordait un enfant pour lui proposer des bonbons en échange d’attouchements modérés. Avec le consentement des deux parties, d’autres échanges s’ensuivaient. Rupert remarqua les hauts talons et le maquillage de la petite fille, zooma et confirma la présence d’un logo Saviles. Les yeux de l’enfant étaient jaunes, mais d’une teinte plus claire que ceux de Polestar. La scène était des plus anodines, mais d’autres passagers laissaient leur colère transparaître sur leur visage, détournant le regard comme le faisaient les communs lorsqu’ils n’étaient pas d’accord mais avaient la présence d’esprit de ne pas s’exposer à l’InterZone. Cette cockney, elle, agissait tout à fait différemment. Peut-être avait-elle bu de l’alcool ou ingéré des narcotiques, deux problèmes systémiques dans les bas-fonds de la banlieue.
Rupert secoua le doigt et revint en arrière, retrouvant le moment où la femme – Sarah Rodgers, selon l’identification d’Himmler – était entrée dans le Soumétro à Gallows Hill, partie intégrante de l’Uxbridge Loop qui comprenait des barrios tels que Iver Heath, Black Park Estate, George’s Green, Britwell New Town, Slough Central et Slough East, Langley Manor, West Drayton et Cowley Bricks. Rupert déduisit de la localisation qu’elle était sous speed, estimation d’expert que la rapidité de ses gestes semblait confirmer.
L’agression débuta dès que Rodgers monta à bord de la rame. Rupert se tourna vers Himmler qui identifia le pédo : Christopher Brown, un actif qui s’aventurait ici au-delà de sa Porte. Que faisait cet élégant pédophile en costume si loin de chez lui ? L’enfant était la clef de cette énigme, et H passa aussitôt à l’action : Lucy Bates, érudite d’InterZone originaire de South Ruislip. Où allaient-ils ? Ils devaient forcément se rendre dans un lieu digne d’intérêt. Les bords de la Tamise à Maidenhead ? Mais pourquoi risquer de se faire harceler dans le Soumétro ? Chris était-il à ce point naïf ? Il convenait de procéder avec méthode. Fort de son expérience, Rupert savait déceler les éléments comportementaux les plus significatifs. Il figea l’image lorsque Rodgers, debout, pointa un doigt accusateur sur le pauvre Christopher et Lucy, plutôt gênée. Le Crate saisit son cappu et revint en arrière.
Un vrai délice : Gio avait fait preuve d’une grande générosité. Il lui avait paru triste lorsqu’il l’avait quitté, et Rupert se demandait s’il s’agissait en partie de jalousie. Il tendit la main vers son muffin, en prit un morceau et l’avala : la saveur de myrtille était rehaussée d’un arrière-goût de porc. Il proposerait plus tard à Gio d’aller manger quelque chose. Ils pourraient se faire un ou deux bars du Centre et quelques sushis. Ce « Nippon Deal » lui donnait envie de japonaiseries. Lisle Street regorgeait de deytes. Des dames mûres. Des visages peints. Africaines, Asiatiques, mais pas de Nips.
Après avoir fini son encas, il recycla tout et passa aux toilettes se laver les mains. Il se recoiffa rapidement dans la glace et s’apprêtait à retourner travailler lorsque Super Kat entra, lui tapota l’épaule en passant alors qu’elle se dirigeait vers une cabine. Elle s’arrêta devant la porte et jeta un regard derrière elle, faisant glisser sa langue sur ses lèvres de marque. Rupert eut la certitude d’apercevoir un tatouage de serpent familier, mais se dit que c’était impossible : il l’aurait remarqué bien avant. Il se replongea aussitôt dans le dossier en cours.
Il s’avérait que Chris était un célèbre InterZoneur, membre de plusieurs communautés, et riche de nombreux amis proches. C’était un Bon Euro, heureux en affaires, au blason immaculé. Ses relevés de crédit révélaient qu’il s’était rendu dans un hôtel de Maidenhead spécialisé dans les pédo-scénarios, avec des chambres aux noms tels que Salle de Classe, Cour de Récré et Chambre d’Enfant. Ça correspondait parfaitement à son profil, contrairement au mode de transport choisi. Il avait dû changer à Slough Central afin d’arriver à destination : cela indiquait très probablement une facette masochiste de sa personnalité.
Rupert remonta la piste, découvrant que Chris avait été agressé trois fois par le passé, qu’il faisait partie d’un groupe qui fantasmait sur les jeunes communs violents et sortait fréquemment pour s’y frotter. Rien que de très légal et tout à fait transparent à tout cela, pas le moindre aspect coercitif. À présent que le contexte était posé, il était temps de s’occuper du crime.
Rupert visionna le reste de l’enregistrement, Rodgers qui pointait un index mauvais sur Chris, tapotait brutalement sur la poitrine de celui-ci avant de refermer la main en une arme bestiale pour lui asséner un coup de poing en plein visage. L’enfant ne dit rien, se contenta de regarder la vitre, comme totalement détachée de la situation. Himmler soumit alors un profil de la petite fille, qui la présentait comme issue d’une famille monoparentale aussi pauvre en crédit qu’en discipline. De toute évidence, l’enfant avait grand besoin de fonds et de reconnaissance, au vu de son niveau scolaire médiocre. Qui était Rodgers pour la priver de cette chance de subvenir elle-même à ses besoins ? Il fit cesser l’enregistrement, retourna en arrière et relança à nouveau la scène afin de tout bien saisir, en ajoutant cette fois-ci le son.
Rodgers crachait son venin, répétant le terme incorrect de « pervers ». Elle criait que Chris était un prédateur, comme si c’était quelque chose d’illégal, que la petite fille était manifestement droguée. Rupert nota cette accusation, mais il devait se montrer prudent. S’il agissait négativement vis-à-vis d’un pédophile, cela pourrait être utilisé contre lui plus tard. Cela pourrait même ruiner sa carrière. Les droits des minorités étaient des plus importants. Il était parfois très difficile de se laver de soupçons de phobie. Il zooma sur l’enfant, qui semblait fatiguée et déconcentrée, mais qui avait clairement veillé à se mettre en valeur. Tout semblait parfaitement normal, et Rupert reporta son attention sur Rodgers. Elle disait que les « Anglais Libres » l’auraient tué s’ils s’étaient trouvés dans cette rame. Rupert secoua la tête.
La diatribe continua ainsi et d’autres coups de poing suivirent. Chris se recroquevillait au fond de son siège, pleurnichant tout en affichant un large sourire, et le poing de Rodgers, petit et dense, de s’abattre sans cesse. Chris était un homme imposant, surtout en comparaison de l’enfant et de son agresseuse, et lorsque la cockney lui mit un violent coup de pied au tibia, il réagit. Il se leva et la poussa, l’envoyant au fond de son siège à elle. Bien évidemment, ce n’était là qu’un acte de légitime défense, mais d’autres communs se levèrent pour intervenir, un jeune traversant le wagon, à deux doigts de prendre part à l’agression, et se rappelant tout à coup qu’il était observé. Il recula aussitôt, mais aux yeux de Rupert, ses intentions étaient claires, et il en allait de même pour plusieurs autres passagers : lorsqu’il aurait arrêté sa décision quant à Rodgers, il enquêterait sur toutes ces personnes. Ce type de comportement était inacceptable.
Chris s’occupa de ses blessures, son mouchoir blanc rapidement imbibé de sang. Pris d’une soudaine peur panique, il descendit à l’arrêt suivant, les registres indiquant qu’il avait alors appelé la Gendarmerie et était allé voir son docteur. Lucy Bates était restée à sa place, seule et sans protection.
C’était là une affaire aussi limpide que déstabilisante, et il ne faisait aucun doute que Rupert la transmettrait au Cool, mais pour l’instant, il décida de rester aussi ouvert d’esprit que possible. Il siffla Limier : l’heure était venue de s’intéresser de plus près à Sarah Rodgers, de fouiller chez elle et dans sa vie, dans ses crimes passés et ses futures intentions : un individu pareil devait cacher beaucoup de secrets. La mention d’Anglais Libres homicides était très grave. On ne pouvait prendre le terrorisme à la légère, même si Rupert savait qu’elle n’avait dit cela que pour faire peur à sa victime. Les rebelles étaient à peine plus dangereux que la racaille ordinaire.
Les gars et les filles du Cool décideraient de la meilleure façon d’aider cette triste femme, mais avant de lâcher son fidèle compagnon canin, Rupert ouvrit de nouveaux fichiers distincts, se repassa le moment où Chris s’était défendu et où certains passagers avaient réagi. Plusieurs hommes et deux femmes furent épinglés, et il leur apporterait toute l’attention qu’ils méritaient. L’affaire tournait à l’incident grave, et Rupert était sur le pied de guerre. Il s’occuperait de ces criminels dès qu’il en aurait fini avec Rodgers. Leurs intentions étaient claires et toute pensée devait être policée. Les défis qui l’attendaient l’enthousiasmaient. Sa journée s’embellissait un peu plus à chaque seconde qui passait.
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