Anarchy in the U.S.E.
Chapitre 19
19
Rupert sortit de la gare et suivit ses illuminations , tandis que la voix familière qui résonnait à ses oreilles appelait les boules de lumières qui flottaient. Elles lui montreraient le chemin à suivre. Blackpool … Il marchait. Le Nord … Rupert contourna un groupe de communs, le regard attiré par une enseigne au nom de « Ma Kelly ». Le sinistre Nord… Des hommes peu soignés de leur personne tiraient sur leur cigarette. Dans les années 2010… À n’en pas douter, la coupe des habits de Rupert les impressionnait. Des vacances au soleil… L’un d’eux lui décocha un clin d’œil. Et sous la pluie… Rupert fronça les sourcils… Un coin violent … Il n’avait pas peur. Mais plein d’amour… À moins qu’il le veuille, rien ne pouvait lui faire du mal. Accueillant… C’était un grand honneur… Un village anglais sur la côte… Il se demanda ce qu’il faisait ici. Sois prudent… Il avait toute confiance en son Oncle Horace.
Deux pubs austères aux vitrines de verre dépoli amorçaient une enfilade de mini-restaurants qui vendaient de la malbouffe ethnique à emporter. Rupert était consterné. La puanteur des plats indiens et chinois lui retournait le cœur. Des épices piquantes, vicieuses. Les échoppes indigènes ne valaient guère mieux. De l’huile bouillait dans des pièces emplies de vapeurs, des traîne-savates dégustaient dans la rue des frites de patates recouvertes de boue et de terre. Leur poisson était coulé dans des coques épaisses de pâte à frire. Des sauces rouges et brunes agrémentaient le tout. Du sel et du vinaigre à profusion. Les doigts luisants de graisse. C’était vraiment répugnant. Rupert était habitué aux pièces parfumées, à l’air stérilisé des bureaux et des dômes, aux plazas entretenues par des jardiniers experts. Il dînait dans des restaurants très chers et grignotait des aliments-santé.
Il approchait de la mer, traversa une route et remarqua les anciennes autos, enfin soulagé de s’appuyer au garde-fou d’acier et de respirer un air plus pur. L’eau était d’un gris sale et l’horizon tout à fait noir. Ce simple trajet l’avait déprimé. L’insalubrité omniprésente l’agaçait. Les boules de lumière tournoyèrent autour de sa tête, accélérèrent et se brouillèrent jusqu’à devenir une sorte d’auréole. Les illuminations de Blackpool… Puis elles ralentirent et se séparèrent, formant une ligne d’étoiles bondissantes. Que dirais-tu de suivre les étoiles, Rupert…? Elles partaient au sud, vers un quartier plus animé.
Rupert s’engagea sur la promenade. Il dépassa des couples mariés qui clopinaient main dans la main ; des familles qui léchaient des glaces et des sucettes et buvaient des cannettes de soda ; des enfants mal fagotés qui s’ébattaient, déchaînés, sans surveillance ; de jeunes amoureux souriant de toutes leurs dents ; des ivrognes d’âge moyen qui chancelaient, en surpoids ou efflanqués. Et il vit des corps rompus dans des fauteuils roulants et deux inférieurs conduisant des scooters adaptés ; des solitaires traînant du pied les yeux rivés au sol ; un imbécile qui s’entretenait de Dieu avec lui-même ; un jeune qui criait, tentant de vendre des balades en carriole, tirée par un cheval physique qui déféquait en pleine rue ; et il y avait des chiens qui divaguaient, l’un d’eux levant la jambe pour uriner contre un lampadaire. Rupert était atterré.
Il tourna la tête et regarda la plage, y vit des communs adultes se promener, des plus jeunes jouer au football et construire des châteaux de sable, plantant de petits drapeaux anglais, gallois, écossais et irlandais en haut des tours qui s’écroulaient. Ils sont heureux… Rupert était impressionné par l’excellence du sarcasme de son oncle préféré. Des plaisirs simples… Les drapeaux étaient interdits par la loi. Des structures de sable que la prochaine marée emportera… Rupert contemplait le passé, mais tout de même… Ses illuminations formèrent un tourbillon pour l’attirer vers un banc. S’il te plaît, assieds-toi et écoute… Il fit ce qui lui était demandé.
Un cri aigu, horrible, déchira l’air. Il releva les yeux et vit des oiseaux blancs voler en rond. Des mouettes… Ces monstres ne craignaient pas les humains. Elles vont et viennent… Rupert était révolté. Elles sont libres… Des mouettes atterrissaient sur la plage, et regardant autour de lui, Rupert constata que d’autres arpentaient la promenade, restaient juchées sur les toits des édifices. Il pensa aux dégradations qu’elles étaient en train de provoquer. Il faudrait tout nettoyer. Il aurait adoré être le Techno (A+) chargé de karchériser ces taudis. Il aurait commencé en éradiquant la faune sauvage, mais où aurait-il pu installer son QG ?
Les becs de ces créatures étaient épouvantables. Énormes, affûtés, mortels. Ils ne pouvaient le blesser à moins qu’il le demande, mais ils le mettaient néanmoins mal à l’aise. Les graphismes étaient époustouflants. Un niveau de simulation jamais atteint jusqu’ici. Zoomant sur les yeux d’une des mouettes, il eut le déplaisir d’y déceler clairement des signes d’intelligence. La bête semblait le jauger, et Rupert détourna le regard. Il n’y avait rien de bon à Blackpool, il aurait préféré prendre le soleil au bord de la Méd, où tant de Crates allaient chiller. Une région ensoleillée, sophistiquée, élégante et chère. Des suceuses tout droit venues d’Afrique. Des corps parfaits. Pas de place pour la fausse chaleur humaine et l’humour, aucune de ces manifestations émotives qui servaient à dissimuler la misère de l’existence. Blackpool grouillait d’inférieurs. De gens pauvres. Aux besoins frustes. Il était ignoble de penser que ces gens-là pouvaient être heureux.
Blackpool différait tout autant de Brighton, cette ville pro-Crates où il lui arrivait de passer de courts séjours, même si elle restait encore souillée de vestiges d’anglicité, et il se demanda pourquoi on l’avait entraîné dans le Sinistre Nord, pourquoi son Oncle Horace l’avait emmené ici, ce que cela pouvait bien signifier. Il n’était pas censé remettre en question les suggestions officielles, n’aurait jamais mis en doute la sagesse d’un Contrôleur, mais cela faisait partie de son expérience Câlins, aussi se dit-il qu’il ne serait pas déplacé de poser quelques questions. Il était toujours correct. Toujours correct…
Ses illuminations ramenèrent Rupert au garde-fou, dont la fonction était d’empêcher les alcooliques de tomber et de se briser les os sur la plage. Il posa les mains sur l’acier et un rayon de lumière orange attira son attention sur une scène nostalgique. Un homme plutôt grand menait un âne par sa longe. Une petite fille était assise sur le dos de l’animal. Le visage de l’enfant était agrandi afin de mettre en évidence son état d’esprit, la pure joie qu’il lut sur ses traits le surprit, même si elle n’était pas aussi révoltante que l’odeur du quatre-pattes, qui elle aussi avait été intensifiée. Il savait que la créature devait être infestée de puces et autres bêbêtes.
Elle adore les ânes… Rupert se concentra. Elle vient ici tous les matins après le petit-déjeuner, elle quitte le bed and breakfast où elle passe ses vacances avec sa famille, et elle vient aider à l’entretien des ânes, elle accomplit les petites tâches que lui donne le propriétaire … Le rayon orange lui désigna trois autres ânes, plus loin sur la plage. Quand il n’y a personne il lui fait faire une promenade, mais elle viendrait même s’il n’y avait pas de balade à la clef, et cela fait déjà trois ans que ça dure… Pourquoi retourne-t-elle sans cesse ici ? Elle passe l’année entière à attendre ce moment avec les ânes… Les ânes n’ont rien à faire hors des tubes et des serres… Ces gens sont liés par quelque chose qui nous dépasse, une sentimentalité qui peut être positive… Rupert adorait les torsions de logique. Ce n’est pas de l’ironie… Il était perdu. Ce n’est pas une plaisanterie… Cochonneries d’ânes. Sentez cet amour… Répugnantes bestioles… Elle les aime vraiment, ces ânes.
Rupert se concentra encore une minute sur la scène, s’efforçant d’en tirer le sens caché, mais son malaise ne fit qu’augmenter. Il ne comprenait pas pourquoi on lui montrait tout cela, ne saisissait pas la finalité de la voix off. La petite fille semblait bel et bien heureuse, mais comment pouvait-elle l’être, assise sur le dos d’une sale rosse ? Son préféré s’appelle Dobbin… Un animal qui portait un nom ? Il trouva la chose amusante. Le seul exercice physique de la viande devait consister à arpenter les tubes de verre. Le moindre mouvement entraînait une consommation d’énergie, et partant, une baisse des profits. Le fait de lui donner un nom était irrationnel. Ridicule. La bête tourna la tête et regarda droit dans les yeux de Rupert. C’était encore pire que la mouette. Il s’imagina un visage humain derrière ce masque et se recula, trébucha et s’éloigna, laissant ses lumières derrière lui. Plus d’illuminations… Tout ne fut plus que ténèbres et silence. Plus d’étoiles…
Rupert était désorienté. Il attendit, immobile. Quelque chose lui frôla les cheveux. Il était terrorisé, il aurait voulu crier, mais entendant des battements d’ailes, il s’obligea à garder le silence. Un mouvement dans l’air. Un poids sur son épaule droite. Il sentit l’odeur des plumes, une odeur répugnante à mille lieues de celle des peaux décoratives de l’USE, sentit une caresse sur son oreille. Les serres d’acier s’agrippaient pour garder l’équilibre. Le monstre expirait, inspirait. Il murmurait, mais Rupert ignorait ce qu’il pouvait dire. Il analepsa, redevint le petit garçon qu’il avait été, écoutait à nouveau son père lui raconter une histoire d’albatros. Un oiseau splendide, magique. Les ténèbres étaient totales.
L’esprit de Rupert s’éclaircit soudain et des illuminations aveuglantes éclairaient le front de mer. Par une nuit étoilée… Une tour étincelante apparut dans un torrent de couleurs. Il était certain d’être à l’intérieur des Portes, dans l’East Side, et il se mit à courir, se frayant un chemin à travers un groupe de personnes, précipitant l’une d’elles à terre. Des voix s’élevèrent. Ce n’était pas Pearly Tower qui se dressait devant lui, rien qu’une structure squelettique qui évoquait le Tenderburger Point à Paris. Derrière lui, des gens criaient, leurs voix ressemblaient aux cris des mouettes. Les bêtes volantes hurlaient et les ânes brayaient. Il était sur le point de vomir. Il en avait assez. Il était temps de retourner à Câlins 1. Il était temps de chiller.
Rupert revint à lui. Il était de nouveau charmant et plein de confiance en lui. Il remua les doigts en l’air, mais le Londres contemporain n’apparut pas : il était toujours dans l’ancien Blackpool. Il réessaya à plusieurs reprises, finissant carrément par battre des bras comme s’il dirigeait l’orchestre de mouettes et le solo d’un vieillard qui se tenait à un mètre de lui. Il s’efforça d’ignorer le vieil homme mais celui-ci refusait de partir, furieux que sa femme ait été ainsi bousculée. Rupert lança un regard noir à l’apparition, et il reçut un coup de poing en plein visage. Un coup de poing physique. Non-sollicité. Douloureux.
Il perdit le contrôle de lui-même, traversa la route en courant, manquant de peu de se faire renverser par une voiture, et le violent coup de klaxon ne fit qu’accroître son indignation. Rupert était un Crate, un Bureau, un Bon Euro. Il signalerait ce hooligan au Cool. Demanderait une opération Hardcore. Il commanderait lui-même l’unité d’intervention. Tuerait jusqu’à la dernière mouette et jusqu’au dernier âne. Lâcherait une milice argentine sur les autochtones. Mais avant tout, il devait échapper au danger le plus immédiat. Il continua sa course.
Sur le seuil d’une boutique, il lui fallut longtemps pour récupérer. Son esprit n’était plus qu’un énorme nœud de pensées contradictoires. Il finit par prendre conscience qu’il avait fait preuve d’une certaine incivilité. Si le grand visionnaire Horace Starski avait organisé toute cette aventure, ce n’était pas sans raison. Rupert avait rejeté ses illuminations et n’avait pas réussi à saisir la sagesse de sa voix off, toutes ces sophistications qu’il avait le plus grand mal à assimiler. Il était convaincu que le Contrôleur était toujours son Oncle Horace. Il n’y aurait pas de réprimande, car il était un élément-moteur de l’USE, jouissait d’une totale liberté de choix, avait le droit de prendre n’importe quelle décision du moment qu’elle était correcte, et ce regrettable événement relevait surtout d’une question d’étiquette.
Ses réflexions se réorganisèrent. Il recherchait des solutions, tentait de résoudre les énigmes, jonglait avec les possibilités, et il apparut évident que l’Oncle Horace avait bel et bien voulu qu’il fuie la scène. C’était un retour en arrière dans tous les sens du terme. De la nostalgie à l’état pur . De l’horreur à l’état pur . Le choix lui avait été laissé, son gourou l’avait guidé vers la meilleure décision par des mots et des images, et son agression gratuite par un voyou n’avait eu pour seule fonction que de lui rappeler la brutalité des communs. Il était en Angleterre. Une partie de la Grande-Bretagne. L’Île aux Singes. Qu’aurait-il pu attendre d’autre ? Il pouvait quitter Blackpool à tout moment, mais il avait habilement singé les mouvements de baguette, jouant à son tour au coquin, résolu à rester où il était car il savait qu’il lui restait encore beaucoup à apprendre de ce lieu.
Ses lumières réapparurent et il les suivit dans une rue étroite. Il marchait vite, passant devant d’autres petites boutiques où l’on vendait de la fange chinoise et indienne derrière de hauts comptoirs, déboucha sur une route qui menait à un pub au coin de la rue. Il s’approcha, entendit une ballade qu’il était sûr de connaître, se sentit fort, revitalisé, et il entra. Pour s’immobiliser aussitôt à l’intérieur. La salle était bondée de communs. Tous âges confondus, de l’adolescent au septuagénaire, les plus vieux assis à des tables leur verre de bière posé devant eux, servie dans une ancienne unité de mesure. Beaucoup de gens étaient debout. Un vacarme impossible régnait. Certains riaient grossièrement. Le plafond était bas et le sol était recouvert d’un vieux tapis, un gros tas manipulait un synthétiseur physique. Une femme d’une soixantaine d’années chantait. Son visage était ridé et il lui manquait une dent. Une buveuse, dans l’ancienne veine anglaise, galloise, écossaise, irlandaise. Ses vêtements étaient minables, mais il devait reconnaître qu’elle avait une belle voix. Elle a une voix magnifique… Rupert opina. Cette femme est pauvre et son existence a été difficile mais elle adore chanter. La musique lui donne envie de vivre… Rupert était convaincu qu’elle avait grand besoin de passer chez le coiffeur. Sa beauté est intérieure… Et d’une douche, probablement.
Le rayon orange illumina le comptoir. Il suivit la direction indiquée, et se rendit compte que la ballade était une chanson de Frankie Sinatra, nouveau prodige de la musique, un des préfs des Crates. Il était étrange que cette chanson soit interprétée dans le passé, mais Rupert se rappela qu’Oncle Horace lui avait parlé du vol et de la réinvention de la culture, et il comprit que ce détail faisait écho à cette plaisanterie. Il apprécia beaucoup cette touche délicate, en lien direct avec leurs papotages, mais le rayon lui désignait une boisson du nom de Guinness et il pointa du doigt la tireuse correspondante.
La femme qui servait lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, aussi afficha-t-il son plus radieux sourire en hochant la tête. N’oublie pas de payer… Il s’apprêtait à tendre sa Paume, mais se rendit compte qu’elle n’était plus là. Son estomac se noua. En argent physique, j’en ai bien peur… Il ne savait quoi faire. Dans la poche de ton pantalon. Celle de droite… Il en tira un billet qu’il passa à la serveuse et reçut des pièces en échange. Des supports phy, illégaux. Une vie de dinosaures. Dans l’illégalité. Mais tout cela était légal à l’époque. La rétroactivité était toujours juste, par définition. Et pourquoi ne pas boire tout ça…? Rupert fermerait ce pub si on lui en donnait les moyens. Il faudrait avant tout s’occuper des sous-humains. Barbecue de mouettes. N’en perds pas une goutte… Rupert buvait lentement. C’est plein de fer, c’est bon pour le sang… La bière avait un goût horrible. Une marque irlandaise, originaire de Londres, brassée pour la première fois dans l’East Side… Rupert s’éloigna du comptoir. Michele, ma Belle … Il s’adossa au mur.
La femme finit sa chanson et le pub tout entier l’applaudit et l’acclama. Il la vit se rasseoir à sa place, le dos courbé mais souriante, une version abîmée de la petite fille sur l’âne. C’était là le seul avenir auquel une enfant pouvait aspirer, avant l’avènement de la Nouvelle Démocratie. Rupert commençait à comprendre les raisons de son invitation dans cet amoncellement de taudis. L’État offrait à ses citoyens la chance d’échapper à ce genre d’existences. Blackpool n’a que très peu changé… On pouvait encore sauver cette ville, mais avant tout, il faudrait la karchériser. Il étudia les visages qui peuplaient le pub, attrapa au vol des bribes de conversations, finit son verre et se sentit supérieur, privilégié et humble. Rupert était un Crate et ces gens étaient des inférieurs. Il voulait les aider.
Suivant ses lumières dehors, puis par un dédale de ruelles, il s’écarta pour laisser passer un groupe de femmes. Elles portaient des jupes courtes à fanfreluches et des hauts talons brillants, de drôles d’objets sur la tête, des tiares en plastique avec deux petites tiges métalliques verticales soutenant des décorations roses. Il les trouva attirantes, même si elles criaillaient comme des mouettes. Elles riaient, et riaient, et riaient encore. Peut-être étaient-elles folles ? Un nuage de parfum l’entoura, et puis elles disparurent. Il reprit son chemin, rattrapant ses guides lumineux, passant dans une rue plus longue bordée de maisons où des pancartes signalaient des chambres à louer. Il releva des fleurs en pot, des personnages de pierre à chapeau pointu, tout un assortiment de seaux en plastique et de pelles.
Un homme était assis sur les marches d’un hôtel, buvant du thé dans un mug et fumant une cigarette. Il adressa un bonjour à Rupert qui détourna le regard, dégoûté par l’odeur du tabac et par ce vilain vice, et il se retrouva dans une autre rue sinistre, longeant une lugubre enfilade de boutiques et de cafés fermés. Plus loin se pressait une petite foule, des gens debout discutaient ensemble, et il entendit une pulsation répétitive, un son vigoureux et excitant qui à chaque pas gagnait en volume. Winter Gardens est un complexe de divertissement qui déjà à cette époque était considéré comme une merveille du passé… Les gens qui parlaient étaient plus jeunes que la majorité des clients du pub. Des stars du music-hall ont joué ici, des artistes de variétés, hommes et femmes, des jongleurs et des comiques grivois, des virtuoses de l’évasion, maîtres d’une culture collective… Rupert était libre de partir quand il le souhaitait. Les gens venaient ici pour écouter du swing et danser dessus, Pete McKenna passait des disques de Northern Soul dans le Spanish Hall, on y organisait des compétitions d’un jeu du nom de « fléchettes »…
Il y avait beaucoup de monde à l’intérieur et Rupert se sentit mal à l’aise. Ses étoiles étincelèrent. Les gens sentaient la bière et la sueur, mais le pire, c’était l’apparence de certains d’entre eux. Des punks et des skinheads et un rockabilly… Autant de styles non-conformistes qui le firent ricaner. Regarde ce stand, là-bas : un portrait du grand Johnny Rotten… Rupert aperçut un visage grimaçant. C’était bien évidemment une parodie de Jean Rotten, et une fois de plus, l’humour d’Oncle Horace l’émerveilla. C’était une vraie personne qui a vécu longtemps avant la naissance de Jean. C’était un Sex Pistol… Rupert ricana de nouveau. Les personnes présentes vendaient et achetaient des supports phy : des vinyles, des CD , des livres. Une époque de prises de bec et de grand gâchis. Les pulsations étaient plus bruyantes ici, et il se concentra dessus, fut saisi de l’envie de battre la mesure du pied, mais résista à la tentation. Il se remémora la douce mélodie de Holidays In The Sun . Johnny n’arrivait pas à la cheville de Jean, même s’il avait vraiment existé.
On a de la peine à croire qu’il fut un temps où les actifs ne partageaient pas la même opinion, un temps où ils formèrent des factions, et que l’une d’elles, du nom de Labour, organisait des conférences ici… Rupert secoua tristement la tête. C’était la sombre époque du syndicalisme et des services nationalisés, où nos bienfaiteurs entrepreneuriaux étaient la cible d’attaques fort malveillantes… Plus rien n’étonnait Rupert quant aux crimes pré-USE Il était à présent dans la Salle de bal de l’Impératrice, mais ne se souvenait pas d’y être entré.
Regarde le plafond… Les motifs étaient bien trop alambiqués, c’était l’œuvre d’individus, et non celle d’un ordinateur. C’était censé divertir l’œil, malgré la hauteur. Un ridicule gâchis d’efforts et de fonds. Il préférait les surfaces planes. Les lignes claires. Pense au travail des artisans… Rupert regarda jouer le groupe Subhumans, Sous-Humains. Il se rappela le cinédrame du même nom, qui racontait l’histoire de trois ouvriers d’usine à viande. Dans leurs chansons, ils s’en prennent à l’élite qui contrôle la société… C’est un dur taf de s’occuper des quatre-pattes. Du pipi et du caca à longueur de journée. Des anarchistes… Il avait entendu parler des anarchistes de Conflict. Ils aspirent à la décentralisation du pouvoir, à son exercice direct par le peuple… Oncle Horace était particulièrement en veine. Quelle idée abracadabrante. Écoute bien leurs paroles… Rupert sourit. Regarde bien le traîne-savate qui tient le micro. Il rejette la mode. Il pense par lui-même… Le chanteur était un souillon. Il était pris de spasmes, et le public remuait et se poussait. Magnifique… Au moins il n’y avait ni moineau ni mouette dans la salle.
Rupert se retrouva dans le Galleon Bar du Spanish Hall. Et si tu jetais un œil aux murs…? Il suivit la suggestion. Et le plafond… Ce lieu lui paraissait très bizarre. Ajouté au complexe dans les années 1930, un bar qui s’inspire d’un galion espagnol, mais tu n’as peut-être jamais entendu parler de l’Espagne… Partout dans cette salle bien plus petite que la Salle de bal, du bois ouvragé. Magnifique… Là encore, une débauche de temps et d’efforts, pour rien.
Il passa dans une salle contiguë, dont trois hommes occupaient la scène. Ruts DC… Rupert était fatigué, tenaillé par l’envie de dire bye bye à tout ça. L’homme qui chante, c’est Segs. Joli costume. Tu vois l’objet rond ? Une petite caisse claire. Dave Ruffy. Regarde, il se sert de balais. Leigh Heggarty est à la guitare. Regarde la façon qu’il a de bouger ses mains. Un musicien brillant. C’est ainsi qu’on faisait de la musique… Rupert soupira. C’est encore comme ça qu’on en fait en dehors de nos villes, dans les banlieues qu’il nous reste à karchériser. Un exemple de plus de la dépendance du peuple aux supports physiques. Écoute. Ils mélangent divers genres musicaux. On a des éléments reggae, dub et funk… Rupert était perdu. Primitif, mais brillant. Tous ces groupes jouent à l’instinct, ils n’ont pas de formation classique, ont moins de problèmes à lâcher la bride à leur imagination. Ils inventent à un tout autre niveau que les codeurs homogénéisés de notre époque.
Le lieu venait de changer. Rupert se trouvait dans une pièce toute simple, avec des marches qui descendaient en sous-sol. La musique était plus forte et plus agressive, évoquant celle des Subhumans, en plus mélodique. Des centaines d’hommes aux cheveux très courts étaient présents. Des skinheads… L’un des avatars du culte tradi. Les skins et les anarchistes ont plus en commun qu’ils ne le pensent. Tous deux croient au localisme. C’est un petit exemple de la plus vaste division qui a joué en notre faveur à l’époque de l’ UE . Diviser pour mieux régner. La peau du chanteur était recouverte de tatouages. The Last Resort… La foule chantait à l’unisson cette chanson où l’on pouvait entendre le mot « Angleterre ». Si seulement il était Techno, avec toute latitude pour intervenir. Roi Pearce au chant. Et là, JJ Kaos. Et Beef. Mik à la batterie. Fantastique…
Rupert se retrouva de nouveau dans la Salle de bal de l’Impératrice. Roy Ellis et les Moonstompers… Un homme chantait : sa peau était noire et il portait un costume rouge. Il fut un temps, avant la Forteresse Europe… Une terrible époque. La trahison du Commonwealth… Les gens dansaient d’une drôle de façon. Du skank… Rupert aurait tout donné pour être le Techno invité à karchériser les lieux en profondeur. Du nettoyage… Des skinheads étaient présents dans le public. Il s’inquiéta pour Roy. Des masques humanistes… Il serait beaucoup plus en sécurité en Afrique. Roy est né en Jamaïque, qui faisait jadis partie du Commonwealth… Il courait un risque énorme en restant à Blackpool. Tout comme Rupert. Le danger était partout autour d’eux. Il se retrouva sur une sorte de parking.
The Partisans… Des rebelles. Un bon groupe gallois… Partie intégrante du GB 45. Tous ces gens avaient leurs différends et leurs différences, mais ils se réunissaient, tout comme ceux qui nous combattent aujourd’hui ont réussi à s’unifier. Voici à quoi ressemblent les autochtones, Rupert. Écoute bien. Nous voyons ici le passé, le présent et le futur sous le même toit. Pas un dôme en vue. Tu es en dehors de ta bulle. Le vrai monde est ici… Rupert était cerné d’ennemis. Un poivrot le bouscula et il tomba à terre. Des mains se tendirent et on le remit sur pied. Rupert détestait Winter Gardens.
Il détestait la promenade et la plage et toutes les personnes qu’il y avait vues.
Il détestait les animaux et voulait tous les voir mourir.
Il détestait Blackpool et le Nord et l’Angleterre et la Grande-Bretagne.
Il détestait les pubs et il détestait le punk.
Rupert aurait voulu délocaliser la population et raser les bâtiments. Blackpool ne pouvait être sauvée, pas même par le plus généreux des Contrôleurs. Mieux valait repartir à zéro, et de loin. Le changement était toujours positif et il était important d’être déterminé. Les masses avaient besoin d’être assistées.
Cette Angleterre n’est pas aussi horrible que le tableau qu’on aime en brosser, tu ne trouves pas ? Des vacances en bord de mer, où les rêves deviennent réalité…
Blackpool était un véritable cauchemar. Rupert avait cet endroit en abomination et il s’en félicitait. Il voulait retourner à Câlins 1. Oncle Horace était ironique et brillant. Il avait superbement exposé sa vision des choses. Rupert sourit et opina de la tête.
De retour dans sa chambre, il prit une douche, se changea et alla se coucher, mais il ne parvint pas tout de suite à se détendre, il ne cessait de se toucher le nez, qui ne s’était pas encore remis du coup de poing. De toute évidence, on lui avait fait l’honneur de tester une technologie qui dépassait même le Kiev 4 D . Le lien qui unissait le Contrôleur et le Crate était plus que solide. Lorsqu’il commença à s’assoupir, il entendit des mouettes piailler. Les réduisant au silence, il s’imagina sa revanche. Et s’endormit presque aussitôt.
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